‹ Du romantisme au réalismeChapitre 232 sur 268 · LT Artiste, 21 juin 1846, p. 25g · texte numérisé non relu

LT Artiste, 21 juin 1846, p. 25g

6. Cité par Bernard Prost, Félix Trutat in Gazette des Beaux- Arts , 1899, t. XXI, p. 472.

VERS LE REALISME

îhiques sont perdues au milieu de longs feuilletons. Ni Baudelaire ni Fromentin ne prononcent le nom de Trutat. Nul, en réalité, ne soupçonne la signification profonde des œuvres de ce jeune Bourguignon destiné à mourir au seuil de l’époque qui l’eût compris, en 1848. La franchise de cet art sans agrément, la saveur âpre et saine de cette vision directe nous en sentons aujourd’hui tout le prix et nous y découvrons la rupture instinctive avec les beaux mensonges du romantisme comme avec les rêves anémiés du spiritualisme. Nous sommes aussi sensibles, dans la Femme nue et plus encore dans ces portraits : sa mère et lui, son père en soldat, à l’instinct de grandeur ingénue qui s’y révèle. Les contemporains se sont dérobés, non seulement parce qu’ils ignoraient l’avenir qui allait révéler la portée de ces morceaux, mais aussi parce qu’ils semblaient, par avance, redouter les brutalités du réalisme1.

En effet, tandis que paraissent les signes avant-coureurs de la poussée réaliste, d’autres signes non moins certains témoignent, dans le goût public, un besoin de plus en plus vif de ménagement, des complaisances pour la fadeur, une répulsion pour une sincérité crue. On avait violemment reproché aux davidiens leur intolérance, leur culte exclusif de la beauté, et l’on recommence à proscrire la laideur, non plus, il est vrai, en vertu d’un idéal, mais par crainte d’une nourriture trop forte. Il est curieux, à cet égard, de relire quelques-unes des observations suscitées par les œuvres que nous venons de rappeler; c’est Louis Yiardot qui reproche à Boissard de s’ètre complètement égaré dans l’hérésie du laid2; c’est Eugène Pelietan qui blâme la trivialité

1. Ainsi Lamennais qui condamne « le naturalisme brutal du Caravage », 1 art hollandais et l’art espagnol, tout en donnant de ce dernier une remarquable explication (Esquisse d’une philosophie, 20 partie, t. VIII, chap. v, p. 261-267).

2. « M. Boissard s’est complètement égaré dans l’hérésie du laid... ça

du peintre genevois Ilornung et lui conseille de « poétiser les pauvres gens du peuple » à l’exemple de Baron *. « M. Adolphe Leleux», demande un rédacteur anonyme de Y Artiste, « comprend-il bien la mission de l’art ? Est-ce assez de traduire une page de la nature en prose familière? faut-il négliger le charme et la poésie?... c’est une vérité de procès-verbal; toute vérité n’est pas bonne à dire dans les arts2 ». En 1847, Delacroix condamne, dans son Journal, « un vrai à outrance que les arts repoussent3 ».

« La vérité a ce privilège », écrivait plus tard Théophile Gautier dans une étude sur Théodore Rousseau, « lorsqu’elle se montre dans sa saine nudité, au milieu de nos vaines apparences et de nos mensonges spécieux ; on la trouve indécente et l’on veut la faire rentrer dans son puits 4 ». Mais Gautier lui-même conseillait à Leleux, nous venons de le voir, de changer son porcher en enfant prodigue ; il déclarait, en i838, que le laid ne pouvait entrer dans l’art « que corrigé par la couleur et la fantaisie, ces deux menteuses charmantes presque toujours si vraies 3, » estimait « les

ne peut être qu'une erreur passagère, qu'une méprise de 1 inexpérience... L'artiste a pris le hideux pour le pathétique, il a fait fausse route... n’était l’horrible laideur des traits, ou admirerait... dans ces tètes agonisantes, une vigoureuse expression de souffrance et d angoisse. Mais bon Dieu ! pourquoi choisir de semblables types ? M. Boissard croit-il qu’il aurait aüaibli l'effet de son tableau en plaçant sous ces haillons d’uniformes, deux belles ligures militaires, telles qu’en offraient à profusion nos armées ; en ajoutant à la douleur toute physique et matérielle quelque amer regret de la patrie, ou bien la noble expression d'un courage que rien ne peut abattre et de la patience résignée... M. Boissard est trop jeune et trop peu présomptueux, je suppose, pour avoir fièrement arrêté son système. S’il y persévérait, qu il le sache bien, ce ne serait pas fermeté, ni même entêtement, ce serait impuissance. » Louis Yiardot [Le National, u mars i835).

1. « Voulez-vous comprendre comment on peut poétiser les pauvres gens du peuple ? Regardez le tableau de M. Baron, 1 Enfance de Ribéra. » Salon de 1841 (La Presse, 14 avril 1841.)

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