‹ Du romantisme au réalismeChapitre 234 sur 268 · Salon de 1840 [La Presse, 22 mars · texte numérisé non relu

Salon de 1840 [La Presse, 22 mars

2. Baudelaire, Peintres et aquafortistes ( L’Art Romantique . Œuvres complètes, t. III, p. 109).

3. Paul Manlz, Gustave Courbet ( Gazette des Beaux-Arts, 2e période, t. III, p. 522) .

tion de les refaire, — Courbet, dis-je, a appris à Ornans et surtout à Besançon la grammaire et l'amour de son art. Il arrive à Paris, soutenu, dès le premier jour, par un désir de gloire auquel s’ajoutera bientôt un immense orgueil. Ce ne sont pas quelques leçons de Steuben et la bienveillance d’Auguste Hesse qui peuvent agir sur lui. Il entreprend de se former par lui-même, étudie librement le modèle chez Suisse, et, comme autrefois les Romantiques, il va chercher dans les musées des conseils et l’émancipation.

Au Louvre, oii Bonvin l’a entraîné, au Luxembourg, il semble d’abord, tel jadis Gérieault, accorder son admiration juvénile à tous les maîtres et à toutes les écoles, et, sous l’inspiration de ces premières visites, il fait, tour à tour, îles pastiches des Flandres, de Florence, de Venise. Pourtant. s’il copie le Prisonnier de Schnetz et la Saint-Barthélemy de Robert Fleury dont les côtés dramatiques peuvent l’avoir séduit, il trouve bientôt ses parrains véritables chez les génies passionnés dont la facture libre est l’expression d’un tempérament : il copie Dante et Virgile de Delacroix, une tète de cheval de Gérieault ; il scrute, au Louvre, les œuvres de Rembrandt, Franz liais, Van Dyek, Velasquez; il s’imprégne de la grandiloquence sincère des maîtres groupés dans le Musée Espagnol.

Quand il entreprend de faire œuvre personnelle, sa pensée est hésitante. Il traverse une sorte de crise romantique, ou d ailleurs il prend surtout du romantisme les déviations et les écarts littéraires. Il peint des ruines le long d’un lac (i83c)), un moine dans un cloître (1840 , une Odalisque inspirée de Victor Hugo, un Guitarrero (1840). A d’autres instants il illustre Lélia ou se rapproche de Couture par la facture et le sentiment des Amants dans la campagne (1844- 45).

Cependant, il est déjà un admirable peintre, capable de pages magistrales — l'homme à la ceinture de cuir est, peut-

VERS LE REALISME

être, de 1 844- — La science dont il est armé s’appuie sur la plus solide tradition. De ces origines lointaines, elle ne se dégagera jamais et on lui a reproché, maintes fois, de faire, sur des sujets contemporains, de la peinture de musée. C’est qu’il a grandi dans une époque où l’on était las des recherches techniques et où l’on pensait qu’il suffirait, pour renouveler l’art, d’en vivifier l’inspiration.

A travers ses tâtonnements, Courbet a déjà, plusieurs fois, sans s’y engager résolument rencontré sa voie véritable. Les paysages de son pays, les portraits de ses sœurs, son propre portrait sous de multiples prétextes : portrait au chien noir (1842), l'homme à la pipe (1846), l'homme à la ceinture de cuir , l'homme blessé (dont la date est contestée), en témoignent, et surtout le Hamac ( 1 844) » °d, pour nous, il se révèle tout entier, par la composition, le type féminin, le côté sensuel, la poésie fruste et forte, le style même h

Pour qu’il prenne définitivement conscience de lui-même, il faudra un voyage en Hollande en 1847, l’encontre avec Champfleury et surtout la secousse de 1848. Que l’on compare la liste de ses envois au Salon de 1848, envois préparés avant la Révolution, portraits, paysage, composition littéraire1 2, aux œuvres décisives qui se sont succédé de 1849 a i852 : L' après-dîner à Ornans , Les paysans de Flagey , L' enterrement , Les Casseurs de pierres, Les demoiselles de village , il apparaîtra que les forces unanimes ont eu, sur Courbet, leur influence pleine et qu’elles ont orienté sûrement son génie.

Millet, lui aussi, a reçu ses premières directions d’élèves attardés de David et de Gros. A Paris, il a d’abord travaillé

1. Les Amants dans la campagne au Musée de Lyon; autre exemplaire au Petit Palais qui conserve aussi le Courbet au chien noir et un portrait de Zélie Courbet ; L’homme à la pipe au Musée de Montpellier ; L'homme à la ■ ceinture de cuir et L'homme blessé au Musée du Louvre,

a. Piiat, Courbet , p. 48.

chez Delaroche avec le désir d’obtenir le Prix de Rome ; élève laborieux et docile, jusqu’au jour où il a renoncé aux honneurs académiques. Il s’est, dès lors, abandonné aux suggestions du Louvre. Par quels maîtres a-t-il été séduit? Plus tard, à une époque où il était encore discuté et où on lui reprochait ses premières œuvres imprégnées du xviii0 siècle, il a, dans des conversations que Sensier a fidèlement notées, rappelé ses débuts avec la préoccupation, involontaire certes, mais évidente, de se disculper. A l’entendre, il aurait admiré Le Brun et Jouvenet, mais c’est Lesueur, Poussin et Michel-Ange qui, avec Corrège et les Espagnols l’auraient retenu, tandis que Boucher et Watteau ne lui auraient inspiré que de l'aversion. La misère, la suggestion d’un ami, l’auraient seules amené à faire des pastiches du xviii8 siècle, facilement achetés par les marchands. Cependant, il aurait continué à consacrer ses loisirs à l’étude de Poussin et de Michel-Ange.

Je ne mets pas en doute la bonne foi de Millet, mais, peutêtre, à distance, ne s’est-il plus rendu un compte exact des sentiments qui l’avaient jadis animé. Si la nécessité seule l’avait engagé à imiter le xvme siècle, il est probable qu’il eût tenu à se présenter sous un autre aspect dans les Salons où, en 1844, Arsène Iloussaye le rapprochait de Diaz 1 et Thoré, de Boucher. L’artiste qui, au témoignage de Sensier, prenait, au Havre en 1 845 , tant de plaisir à traiter des sujets galants et y déployait toutes les ressources de son invention et de son pinceau, qui peignait un saint Jérôme tourmenté par des femmes admiré par Couture, croyait avoir trouvé, en cet ordre, l'aliment véritable de son génie.

D'ailleurs, auprès des maîtres emphatiques de la fin du xviic siècle, près des toiles claires et décoratives du xvme siècle, Millet élaborait les méthodes synthétiques qui

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