Le Courrier français , 2 mars
3. Les Beaux-Arts, édités par Curmer, t. II (1844), P- 1 47 ; — même impression en i84a ■ Arthur Guillot, Revue indépendante, 25 mars 1 845, p. a3o. — Alphonse Ivarr en 1846 est frappé de laffluence prodigieuse des visiteurs ( Les Guêpes, mars 1846, p. 86). Cette année-là, selon le Journal des Artistes, le nombre total des entrées se serait élevé à 1 200 oco.
4. Maurice Duseigneur, dans l’introduction de son étude sur L'art et les artistes au Salon de 1882, a fait le relevé des petites expositions pendant la période que nous étudions (l’Artiste, 1882, t. I, p. 544*'*4b).
5. On trouve, dans T Illustration du 11 mars 1 843, des renseignements intéressants sur cette Société.
6. Jules Janin en rendit compte (f Artiste, 21 juillet i83g).
7. Maurice Tourneux, Eugène Delacroix devant ses contemporains, pp. iio-iii. On sait que des tentatives analogues ont été faites récemment au même théâtre lors des représentations de Glatignj et de Rachel.
LES CONDITIONS SOCIALES
Les expositions rétrospectives et actuelles ouvertes en 1846 et 1847 S au Pr°fit de l’Association Taylor, obtinrent un très vif succès. La première comprenait 70 numéros, la plupart absolument remarquables1 2. Ingres qui, depuis 1 834, n’avait plus rien montré au public, y avait envoyé ses meilleures œuvres et ce fut le clou de l’exposition. La seconde fut tout aussi brillante, on y avait rassemblé à côté d’ouvrages contemporains quelques beaux morceaux du xvme siècle 3.
La complaisance du public aurait pu, semble-t-il, encourager les artistes refusés aux Salons à protester par une contre-exposition. On ne tenta pas de le faire4. Les artistes négligèrent les occasions que leur offraient les petites exhibitions, de confondre le jury. Ils préférèrent, à l’imitation d’Ingres5 6 7, inviter leurs confrères et les amateurs à défiler dans leurs ateliers s. Ary Scheffer essaya, à plusieurs reprises, d’organiser un Salon libre \ L’idée ne réussit pas et ne trouva pas d’encouragement dans la presse 8.
1. En 1846, à la galerie des Beaux-Arts, boulevard Bonne-Nouvelle, 22 ; en 1847, rue Saint- Lazarre, 75, dans l’ancien hôtel du cardinal Fesch.
2. On y voyait, entre autres, la Mort du duc de Guise de Delaroche; le Tintoret de Léon Cogniet, la Francesca de Rimini d’Ary Scheffer ; dans la partie rétrospective, le Marat, la Mort de Socrate , le Bonaparte de David, Vénus et Adonis de Prudhon, des œuvres de Gérard, Gros, Géricault. Voir Baudelaire, le Musée classique du boulevard Bonne-Nouvelle in Curiosités Esthétiques (Œuvres complètes, éd. déf. t. 11).
3. Delaroche avait exposé Jane Grey ; Horace Vernet, Frère Philippe ; Delacroix, Cléopâtre', Hersent, Gustave Vasa, etc. On admira la Femme au lit de Van Loo, le Gilles de Watteau. des œuvres de La Tour, Greuze, Vestier, etc.
4. Sauf en 1840, où une exposition des refusés fut tentée à la galerie Bonne- Nouvelle sans que les artistes marquants y aient, d’ailleurs, participé. Gf. Maurice Duseigneur, article cité, p. 545. — En i836, Ary Scheffer réunit et exposa dans son atelier quelques œuvres de ses amis refusés (René Paul Huet, Paul Huet, p. n3).
5. Jean Gigoux, Causeries sur les artistes de mon temps , p. 87.
6. Ainsi Amaury Duval en 1837 ( Revue des Deux Mondes, 1837, p. 1 5 6) .
7. En i836 ( Revue de Paris, i836, p. 166) et en 1847 (Sensier, Théodore Rousseau, p. 164).
8. Th. Burette, Salon de 1840 ( Revue de Paris, avril 1840, p. 126).
X. — Le retentissement des expositions et le goût manifesté par le public pour l’art, eurent pour conséquence le développement delà critique1. Sans doute sous l’Empire et sous la Restauration, des hommes comme Thiers ou Guizot n’avaient pas dédaigné de communiquer leurs réflexions esthétiques ; des critiques distingués, Kératry, Yitet ou Delécluze, avaient acquis la notoriété ; des ouvrages spéciaux, comme les Annales du Musée île Landon ou les études de Jal, des brochures, avaient été consacrés aux expositions; mais les Salons étaient plus rares, les journaux moins nombreux et moins répandus, le public moins avide, et la littérature d’art tenait, en somme, peu de place.
A partir de i83i, il n’est pas un journal, une revue qui se croient autorisés à négliger tout à fait le Salon ; les plus indifférents lui consacrent au moins un article. Les brochures, les études publiées ou réunies en volumes se multiplient et certaines publications prennent un caractère de grand luxe â.
La critique est souvent exercée par les plus célèbres ou les plus notoires des contemporains. Des poètes, Alfred de Musset, Auguste Barbier, Baudelaire ; des prosateurs, Alphonse Karr, Mérimée, Champfleury, Emile Souvestre ;
i . On conçoit que sur un sujet aussi ample, nous nous bornions ici à quelques vues générales. — N oir les réflexions <lc Sainte-Beuve en tète de son troisième article sur Théophile Gautier ( Monceaux lundis, t. VI, p. 3i5, sqq.) et le livre de Petroz, L'Art et la critique en France depuis i8ïu ( 1 87S) .
s. La bibliographie des Salons de cette époque est très difficile à établir. La plupart d’entre eux, même écrits par des auteurs de premier ordre, n'ont jamais été réédités. Si le médiocre Salon de i836. d Alfred de Musset, est constamment réimprimé dans ses œuvres complètes, plusieurs Salons de Gautier ou de Thoré restent enfouis dans les collections de journaux, collections lacunaires dans les plus grandes bibliothèques publiques. A. de Montaiglon avait donné une bibliographie qui demeure précieuse mais fort incomplète [Le livret de f Exposition de i6ç3 suivi de la Bibliographie... des Salons de 1673 jusqu'en i85i. Paris. i85a . M. Maurice Tourneux, qui a déjà traité la question, au point de vue spécial des critiques de Delacroix, vient de dresser la bibliographie de notre période dans le Bibliographe moderne, 1910. p. 37 sqq., et 1911, p. 3a sqq.
LES CONDITIONS SOCIALES
des hommes politiques, Victor Schœlcher, Eugène Pelletan, Félix Pyat, écrivent des Salons. Les critiques littéraires, Jules Janin, Gustave Planche, Louis Peisse s’emparent de ce domaine. Enfin quelques écrivains se créent une réputation uniquement ou surtout par la critique d’art, tels Thoré, Alexandre Decamps, Prosper Haussard ou Paul Mantz. Pardessus tous domine Théophile Gautier, dont les feuilletons ont un succès retentissant et légitime.
Les Salons ne sont pas improvisés, comme ils l’ont été depuis. Les écrivains prennent leur temps ; ils annoncent parfois, dans un article préparatoire, leur impression générale, puis ils prennent huit à dix jours avant de continuer. Leurs articles se succèdent, de semaine en semaine ; parfois ils sont plus espacés; souvent l’analyse n’est pas terminée lors de la clôture du Salon. Parfois aussi les événements politiques débordent, empiétant sur le feuilleton réservé à la critique, et la suite se trouve brusquement ajournée ou définitivement supprimée1.
C’est Théophile Gautier qui, le premier, donne l’exemple d’une série d’articles se succédant, jour par jour, sans interruption, articles où se déploie une verve magnifique et, où, nulle part, ne se sent l’improvisation ; encore attend-il huit jours pour partir de ce train et l’on peut le soupçonner sans invraisemblance d’avoir écrit à l’avance sa copie2.
Qu’il soit professionnel ou qu’il touche à l’art par distraction, le critique aime à étaler son érudition et ses connaissances esthétiques. Volontiers il se livre à des dissertations subtiles; souvent son étude débute par des considérations
1. Dans les Débats de 1841, le Salon par Delécluze a commencé le 21 mars ; le second article est du 4 avril, le troisième du 24 ; Delécluze se plaint amèrement de ce retard. En 1 838 , A. Decamps annonce, dans le National , l'examen des œuvres de Granet, Pioqueplan, etc. ; son feuilleton reste interrompu.
2. Salon de 183 7, dans La Presse , 1, 8, 9, 10, 11, i3, 14, i5, 17, 18, 20, 21, 24 mars, 8 et 29 avril, ior mai 1837.
sur l'histoire de l’art, soit qu’il se contente de reprendre le mouvement de l’art français depuis le xvme siècle, soit qu’il se perde dans la nuit des temps et invoque, non sans incertitude, les Byzantins. Il aime — et Théophile Gautier lui donne l’exemple de ce travers — évoquer, à toute occasion et hors de toute occasion, les maîtres du passé, illustres ou à peu près inconnus, Titien, Euphranor ou Bizamano1 2.
Par contre, bien qu’il émaillé volontiers sa prose d’expressions de métier J, il insiste peu sur les questions techniques, sans doute parce qu’il les connaît mal3 *. Les pages admirables et divinatrices que Baudelaire a consacrées à la couleur, dans son Salon de 1846 l, sont, en ce point, exceptionnelles.
Malgré les complaisances inévitables et les « camaraderies effrontées5 », la critique est faite, le plus généralement, avec un grand sérieux. Celui qui la pratique ne se résigne pas à être « un écho plus ou moins intelligent du public », il ne lui suffit pas d’appliquer à l’analyse de l’œuvre d'art « un esprit intelligent et sensible », il examine à propos des tableaux les doctrines et, dans une période de lutte, il prend une position de combat. On peut sourire de son ton pédantesque, des leçons qu’il donne au public et aux artistes ;
1. Roger de Beauvoir ( Salon de 1 835 , Revue de Paris, pp. 169-172), à propos d'un tableau d’A. Hesse, nomme Ghirlandajo, Gozzoli, Giorgione, Salaï et fait la biographie de Léonard : plus loin il cite, à propos de Vemet, Salvator Rosa. Van der Meulen, Bourguignon, Le Brun ; à propos de Roqueplan, Terburg, Gérard Dou, Hobbcma et Ruysdaël; — L. Viardot, dans le Salon de 1 835 [National , i3 avril 1 83 5) , fait une dissertation sur le portrait en invoquant Titien, Velâzquez, Rembrandt, Van Dyck.
2. Francis Wey plaisante ce travers dans N Ami des Artistes [Les Français peints par eux-mêmes, 1840, t. I, p. 236).
3. Louis Peisse (Salon de 18Ï2 , Revue des Deux Mondes, ier avril 1842) reproche à ses confrères « l’influence prédominante des idées et du goût littéraires, l’application trop exclusive des formules de la poétique générale aux productions des arts plastiques et l'influence des notions empruntées directement à l'étude spéciale de ces mêmes arts ».