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CHAPITRE III

LE ROMANTISM E

I. L’Esthétique romantique et l’opinion. — II. Delacroix incarnation du Romantisme. — III. L’apport deDecamps. — IY. Les Petits Romantiques. — Y. Le portrait Romantique. — VI. Les déviations du Romantisme. — VIL Les désertions. — VIII. Les recrues. Chassériau. — IX. Le bilan du Romantisme.

I. — Sous la Restauration, de jeunes peintres avaient attaqué, avec véhémence, les doctrines gdorieuses qui, pendant plus de quarante années, avaient fait la force de l’école française. Connus bientôt sous le nom de Romantiques, ils ne constituaient pas un groupe cohérent ou discipliné, mais la communauté des influences subies, la ressemblance de l’âge, l imité du moment, créaient entre eux des liens nécessaires, et il était possible de dégager de l'examen de leurs œuvres, avec la négation des principes anciens, l’affirmation de vérités nouvelles.

Malgré les divergences imputables à leur tempérament particulier, Eugène Delacroix, Ary Seheffer, Champmartin, Eugène Devéria, Decamps, Louis Boulanger et Camille Roqueplan, lorsqu’ils peignaient les Massacres de Scio , la Mort de Gaston de Foix , le Massacre des Janissaires , la Naissance d'Henri IV, la Patrouille turque , Mazeppa et la Mort de l'espion Morris, étaient d’accord pour refuser à la beauté plastique des hommages exclusifs et pour lui opposer la recherche du mouvement, de la passion, de la vie. Ils renonçaient à réaliser un type parfait de la figure humaine, reconnaissaient à chaque individu, à chaque race, un intérêt,

et s’attachaient à en rendre fortement les caractères. Ils rejetaient l’usage systématique du nu comme une convention artificielle, niaient la supériorité des draperies antiques, et acceptaient, avec une curiosité avide, les costumes divers adoptés par les générations successives ou par les peuples différents. D’ailleurs, ils ne séparaient pas l’homme du milieu naturel ou artificiel dont il s’entoure et étendaient leur sympathie aux paysages et aux décors.

Ils ne pensaient pas que l’artiste, en réalisant sa pensée, dût s’attacher à faire preuve de science, mais ils voulaient qu’il manifestât un tempérament. La pureté du dessin, la connaissance de l’anatomie, la clarté logique de la composition, pouvaient, à leurs yeux, se rencontrer dans des œuvres mornes et froides. Un tableau devait offrir un ensemble pittoresque et réunir des taches colorées et éclairées dans un rapport d’harmonie unique. Il devait charmer l’œil et non pas obtenir l’adhésion de l’esprit. Peu importaient, au reste, les moyens employés par l’artiste et le choix du sujet traité. Chacun devait rester libre de ses procédés, il n’y avait point d’autre hiérarchie que celle des talents.

Enfin, d’accord avec les classiques sur l’indépendance de l’art par rapport, à toute fin sociale et morale, les Romantiques se séparaient de leurs adversaires en niant toute influence, même indirecte, de l’art sur les mœurs.

Les Romantiques, pour résumer, prétendaient instaurer une peinture dégagée de toute formule, subjective, soucieuse de facture savoureuse, s’adressant aux sens et, par eux, au sentiment.

La violence de l’attaque, l’énergie de la résistance, permettaient, en i83o, d’escompter le triomphe total, exclusif, de l’Ecole ou celui des novateurs. Les Romantiques, sûrs de la victoire, imaginaient aussi que les préventions du public tomberaient lorsque la foule mieux instruite se serait habituée à leur art.

Ce n’étaient là que des illusions. J’ai montré, dans le précédent chapitre, les raisons qui rendirent impossible le rétablissement d’une hégémonie artistique. Le Romantisme n’était destiné ni à dominer la France ni à disparaître : il devait, simplement, prendre sa place.

Cette place, si l’on considère la valeur des œuvres et la portée des doctrines, fut essentielle; mais, si l’on s’arrête au nombre des artistes et des amateurs conquis, elle fut très restreinte. Il est aisé d’expliquer cette exiguïté numérique.

Les Romantiques, lorsqu’ils faisaient prédominer le sentiment sur la raison, lorsqu’ils s’inspiraient des exemples germaniques, rompaient avec des traditions invétérées et des besoins certains du génie français. Un peuple raisonneur, amoureux de clarté et de logique, ne pouvait donner son adhésion à des formules dépourvues de limpidité. Ceux-là mêmes qui avaient applaudi à l’effort libérateur, qui réclamaient chez les peintres un plus grand souci de la couleur et donnaient droit de cité aux sujets proscrits par David, restèrent étrangers aux conceptions romantiques. Le Romantisme ne put donc réunir qu’un petit nombre d’adeptes doués de tempéraments exceptionnels.

Au moins cette minorité pouvait-elle espérer une curiosité bienveillante. Cette bienveillance même lui fut refusée. Les Romantiques ne se heurtèrent pas seulement à l’hostilité d’adversaires intolérants, ils furent victimes d’une inintelligence presque générale. On peut prouver, d’un tableau, qu’il est correct, savamment dessiné et composé, et obliger ceux qui le trouvent ennuyeux à en reconnaître le mérite; mais il est impossible de démontrer qu’une toile est harmonieuse et émouvante à qui n’en aperçoit ni l’harmonie ni la chaleur. Les qualités romantiques étaient un langage interdit à la multitude.

Les adversaires des Romantiques étaient donc sincères,

comme le furent plus tard les ennemis de l’impressionnisme. Lorsque Jal qualifiait les toiles romantiques de « pochades », d’ « échantillons de palette qui fascinent les yeux et ne parlent en définitive ni à la raison ni au goût1 », il exprimait sincèrement sa pensée. Il écrivait encore : « Les imitateurs de M. E. Delacroix ont rempli les Salons du Louvre d’une famille de monstres qui nous donnaient le cauchemar, race odieuse, exécrable, aux faces repoussantes, aux membres disloqués ou rompus, au teint satanique, à l’expression révoltante, se ruant dans la fange ou le sang, se débattant dans l’obscurité d’un chaos bitumeux, plus atroce que l’insupportable race des Atrides, plus répugnante que la gent bohémienne de la vieille cour des Miracles, plus contristante que la population stupide d’une maison de fous2. » Dans cette tirade comique, que faisait-il autre chose que révéler les lacunes de sa sensibilité ? Les « tartouillades » de Delécluze, les diatribes que l’on pourrait recueillir par centaines s’expliquent par une incapacité semblable. Victor Schœlcher proclamait avec infiniment de justesse qu’ « un tableau plein de fautes peut être admirable, parce que la beauté de l’art est une chose toute de sentiment qui éblouit, entraîne et domine la raison3 4 ». Mais la multitude ne se laissait ni éblouir ni entraîner et s’arrêtait aux incorrections vraies ou prétendues.

J’irai plus loin : parmi ceux-là mêmes qui soutinrent les Romantiques de leur sympathie etcombattirent en leur faveur, il en est dont la générosité ne fut pas toujours parfaitement éclairée. Souvent, dans une étude d’intention libérale, l’éloge maladroit trahit une compréhension incomplète.

Le Romantisme ne s’imposa pas aux masses'*; il provoqua

i. Causeries du Louvre, 1 8 3 3 , p. 1 57 .

1. L' École de Peinture ( Nouveau Tableau de Paris, 1 834, t. HL p. ao5).

3. Salon de 1 8 3 5 ( Revue de Paris, ior mars 1 835 , p. 335).

4. « Il est à peu près démontré », écrivait Délécluze dans les Débats , le

une réaction formidable, il y eut recul apparent et les contemporains eurent l’impression d’une déroute. Mais nous, qui voyons les choses de plus loin, nous devons donner, des faits, une autre interprétation. En réalité, il se fit un travail de filtration, un classement des idées et des hommes. Le Romantisme avait apporté quelques vérités essentielles — j’ai essayé de les résumer tout à l’heure. Les circonstances, parmi lesquelles il se développait, l’avaient amené à revêtir des aspects particuliers auxquels il n’était pas attaché d’une façon nécessaire et dont il se dégagea sous la monarchie de Juillet. Le nervosisme extrême, la prédilection pour le moyen âge, l’influence des écrivains germaniques, s’atténuèrent sans compromettre, par ce déclin, la cause à laquelle ils avaient collaboré.

D’autre part, le Romantisme avait répondu d’une façon adéquate au tempérament de quelques artistes ; ceux-là, grands ou petits, lui restèrent attachés ; mais d’autres n’en avaient épousé que les allures extérieures ; ils en exagérèrent les travers ou en firent la caricature. Certains, qui s’étaient cru une âme romantique, firent défection. Enfin, parmi ces parodies ou ces retraites, l’adhésion de quelques jeunes gens vint souligner la vitalité du mouvement.

II. — L’examen des hommes et des œuvres confirmera ce point de vue.

Delacroix a incarné ce qu’il y eut de généreux et de fécond dans le Romantisme. C’est à le suivre qu’on acquiert l’intelligence la plus complète de l’évolution à laquelle il a participé.

Delacroix, en i83o, avait dépassé, la trentième année. Depuis 1822, c’est-à-dire depuis Dante et Virgile , il produisait avec une fécondité incessante. Cette activité avait

22 mars 1 833, « que l’Ecole romantique ne produira pas de chefs-d’œuvre généralement reconnus comme tels ».

quelque chose de fébrile. Son imagination était apparue presque uniquement sombre et tragique. Nourri dans le commerce de Dante, de Byron, de Michel-Ange, soutenu et fouetté par une perpétuelle exaltation dont son Journal porte témoignage, il s’était complu dans un pessimisme altier et morbide. Les sujets qu’il avait choisis au cours de ses lectures profanes ou sacrées, ceux que lui avaient inspirés les événements d’Orient traduisaient la même lassitude. Celle-ci pesait sur Dante et Virgile , comme sur les Massacres de Scio , le Christ au jardin des Olives ou Sardanapale.

Après i83o, ces dispositions s’atténuent. Elles ne disparaissent pas complètement. L’artiste qui peint Boissy d' Anglas au Ier Prairial (i 83 1) , la bataille de Nancy ( 1 834) , y manifeste une imagination tragique et sombre. L’élan inutile du Prisonnier de Chillon ( 1 835) , l’isolement dédaigneux de Don Juan ( 1 84 1 ) , sont encore marqués de cette humeur et, de môme, les lithographies d'Hamlet ( 1 843) l. Mais, à côté de ces pages douloureuses, se multiplient, désormais, des poèmes où l’imagination apparaît sereine.

La puissance dramatique qui anime le Pont de Taillebourg I (1837) ou l'Entrée des Croisés à Constantinople ( k 84 1 ) , n’est plus le signe d’un esprit ulcéré. Celui qui suit la bataille ne s’arrête pas à pleurer les morts; il s’intéresse au groupe des Croisés hautains et refuse sa pitié aux Grecs suppliants.

Et voici des pages dont toute apparence de tristesse a disparu : les Femmes d'Alger ( 1 834) ■> Justice de Trajan (1840), la lŸoce juive (1841), Abd-el-Rhaman (184 5) 2, auxquelles je

1. De même dans Le meurtre de l’évêque de Liège, exposé en i83i, peint en 1829, et dans les Deux Foscari, peints en 1 85 5 , mais dont la conception remonte à 1847 ( Journal , 18 février 1847, L b P- 263).

1. Boissy d’ An glas au IUT Prairial, au Musée de Bordeaux ; — La bataille de Nancy , au Musée de Nancy ; — Le prisonnier de Chillon , dans la collection Moreau-Nélaton, au Musée des Arts Décoratifs ; — Le naufrage de don Juan, au Louvre ; t.e pont de Taillebourg, au Musée de Versailles ; — IJ entrée des Croisés à Constantinople, au Louvre (esquisse il Chantilly) ; — Les femmes d’Alger dans leur appartement, au Louvre ; — Aa Justice de

pourrais joindre la presque totalité des morceaux décoratifs dont je réserve l’étude l. La pensée se i*epose, elle a trouvé le calme : l’imagination s’épanouit. La palette bénéficie de cette sérénité : les harmonies sont plus faciles, plus franches : le pinceau affirme que la détente du cerveau n’est pas illusoire.

Dans cette voie, sans doute, Delacroix n’ira pas jusqu’à la joie : le rire répugne à son tempérament, la gaîté même lui demeure étrangère. La Noce juive est animée, elle n’est pas gaie. L’artiste ne s’est pas associé à la fête, il a été séduit par un spectacle pittoresque. Mais, dans les limites que lui impose sa nature, il bénéficie d’un mieux être, d’un retour à la santé psychique.

Cette évolution n’est pas un accident individuel. Elle n’est pas due uniquement au progrès de l’âge, au calme de la maturité succédantau trouble de la jeunesse. C’est, observé sur une sensibilité très riche, le témoignage d’un travail général. Le mal que Musset a défini dans la Confession d'un enfant du siècle s’atténue progressivement sous la monarchie de Juillet. Il ne disparaît pas encore. « Nous étions », dit Paul Bataillard, parlant de Fromentin né en 1820 et de luimême, « nous étions en réalité les derniers fils des Werther, des René, des Adolphe, des Obermann, des Amaury, auxquels on peut ajouter le Rousseau des Confessions... Il y avait certainement là quelque chose de peu viril et de malsain2. » Sans doute, mais les causes du mal sont lointaines ou ont disparu. Les chocs successifs provoqués par la Révolution, l’Empire, la chute de l’Empire sont amortis. L’oppression et le désarroi de la Restauration ont été secoués. La France retrouve son équilibre moral. Chez les compa-

Trajnn, au Musée de Rouen ; — Une noce juive au Maroc, au Louvre ; — Abd-el-Rhaman, au Musée de Toulouse.

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