Chap. viii, passim
2. Cité dans les Lettres de jeunesse d’Eugène Fromentin, p. ?4-
gnons de lutte de Delacroix, à peine plus jeunes que lui, chez Decamps, Isabey, Roqueplan, nous ne rencontrerons plus l’empreinte du mal du siècle.
Le nervosisme n’avait été qu’une forme épisodique et non généralisée du Romantisme1. Pas davantage il ne se définit parle choix des sujets. Avant i83o, Delacroix a surtout puisé l’inspiration dans la lecture de ses auteurs favoris. Il a emprunté à Goethe, à Byron, à Walter Scott, à Dante; une série d’œuvres lui ont été inspirées par la guerre de l’indépendance hellénique ; enfin il a peint, sur commande, des sujets religieux. La Révolution de i83o le surprend, elle lui arrache un cri d’admiration et, dans un moment d’exaltation, il peint La liberté guidant le Peuple (i 83 1 ). Pour la première fois, il a emprunté un motif à la réalité directe, et l’œuvre est admirable. Va-t-il persévérer dans cette voie ? S’il le fait, il entraîne la peinture vers des conceptions nouvelles. La vérité objective, le souci de défendre des idées, vont s’imposer à l’art.
Mais Delacroix se ressaisit aussitôt. Il est fort éloigné de la démocratie, s’inquiète immédiatement de la révolution qu’il vient de chanter. Son génie se prête mal à traduire les sentiments généraux et les impressions populaires. D’ailleurs, la vie politique qui, un instant, s’est imposée impérieuse, perd bientôt son caractère épique, et des esprits moins bien trempés que Delacroix peuvent retourner avec lui au lyrisme subjectif et à la libre imagination.
Il continuera donc à ne rien demander qu’à lui-même et à chercher l’excitation créatrice dans ses livres. Il reste fidèle à ses amis de jeunesse, emprunte à Shakespeare Hamlet (1839), la Mort d'Ophélie (1844), les Adieux de Roméo et Juliette (1846), à Ryron le Prisonnier de Chillon ( 1 83 5) , le Naufrage de Don Juan (1841), la Fiancée d'Abydos ( 1 843) ,
1. J’ai essayé de le démontrer, pour la période initiale, dans La peinture romantique , p. 167.
à Walter Scott, l'Ermite de Copmanhurst (i834), Rebecca et le Templier (1846), à Goethe Marguerite à l'église (1846), à l’Arioste, Roger délivrant Angélique. Chateaubriand lui inspire les Natchez et nous verrons, dans un instant, qu’il n’oublie pas Dante.
Il y ajoute la lecture des historiens; peint Charles-Quint au monastère de Saint-J ust (1 833), évoque, d’après Barante, la Bataille de Nancy ( 1 834) 1 • Au même ordre appartiennent les sujets imposés pour Versailles, la Bataille de Taillebourg (1837), l'Entrée des Croisés à Constantinople (1841), et même, bien que la donnée en soit presque contemporaine, l’esquisse de Boissy d' An glas au TT Prairial exécutée pour le concours de i83o.
Tous ces sujets, qu’ils se fondent sur un fait historique ou qu’ils reposent sur l’imagination d’un écrivain, forment, dans l’œuvre de Delacroix, une seule et même famille. Réels ou fictifs, ses héros lui apparaissent vivants. Par une puissance d’évocation et d’amour qu’il partage avec Michelet, il les ressuscite ou les arrache au néant. Les siècles ne comptent pas pour lui, non plus que les distances; il est leur contemporain, il vit auprès d’eux. A l’humanité présente, dont il ne s’isole pas comme homme mais à laquelle son génie reste étranger, il substitue des êtres de rêve qui ne s’animent que pour lui. L'existence dont il les dote 11’a rien d’abstrait : ils ne sont pas des volontés, des intelligences, des idées. Il les voit dans leur chair, lymphatiques ou sanguins, sveltes ou lourds ; il ne les sépare pas de tout ce qui rend leur activité concrète ; ils forment un tout indissoluble
1. Le 28 juillet 1830 ou la Liberté guidant le Peuple, au Louvre; Hamlet et les deux fossoyeurs, au Louvre ; les Adieux de Roméo et Juliette, dans l’ancienne Collection Carcano ; le Prisonnier de Chilton, dans la Collection Moreau Nélaton ; la Mort d Ophélie, la Fiancée d’Abydos et Roger délivrant Angélique , dans la collection Thomy Thierry, au Louvre. Cette énumération ne vise qu'à donner quelques exemples. La fécondité de Delacroix rendrait un relevé complet difficile à établir et fastidieux à exposer.
avec les étoffes dont ils se couvrent, les armes qu’ils manient, les bijoux dont ils se parent, les palais construits par leur orgueil, la terre dont ils sont les fils, et les nuances familières de leur ciel1. Leurs passions ne traversent pas seulement leurs âmes, elles ont sur leurs corps un retentissement direct et se prolongent, en écho, sur tout ce qui les entoure.
Qu’un sujet religieux soit proposé à Delacroix, et la même imagination impérieuse et charnelle fait palpiter le corps expirant du Christ, secoue en sanglots les saintes femmes, étale à notre pitié les plaies de saint Sébastien 2.
Ce génie exclusif, qui se nourrit de lui-même et semble fuir le contrôle étroit de la réalité, s’est tout de même incliné devant une vérité présente, mais rare, mais exceptionnelle. Delacroix, orientaliste, s’inspire des spectacles admirés.
Quand il peignait la Grèce suppliante ou les Massacres de Scio , Delacroix avait été surtout préoccupé d’exprimer des passions généreuses et dramatiques ; le décor était d’imagination pure et, s’il avait fait de brillantes hypothèses sur les types et les costumes, il n’avait pu deviner les jeux subtils de la lumière. Le voyage qu’il fit au Maroc en i832, provoqua des sensations d’une intensité et d’une vivacité extrêmes. Il les a notées sur ses carnets de poche 3 qui nous permettent, aujourd’hui, de suivre les moindres nuances de sa pensée. Tour à tour frappé des grands aspects naturels et des traits essentiels des races ou attentif à un effet de lumière ou un détail de costume, passant d’une observation physiologique ii une remarque minutieuse, il s’imprégna de la beauté qui
1 . « Il [Delacroix] est de ceux qui saisissent la nature sous tous ses aspects, et qui pour mieux comprendre l’homme, l’étudient dans sa relation constante avec les objets inanimés. «Paul Mantz [L’Artiste, 7 février 1847, P- 219).