Saint-Sébastien, dans l’église de Nantua
3. Ces carnets ont etc publiés par Jean Guiflrey (Le voyage d'Eugène Delacroix au Maroc , 2 vol. igi3).
lui était révélée ; il en embrassa l’ampleur comme il en scrutait les éléments.
Mais tous les spectacles auxquels il était si sensible subirent, dans sa pensée, une involontaire et considérable élaboration. Fromentin et Guillaumet nous ont appris que les harmonies du ciel d’Afrique n’étaient pas exactement celles que l’on admire dans AbcL-el-Rhaman. L’assoupissement de la lumière, l’engourdissement et le ralentissement de la vie, le rythme languide des Femmes cl'Alger , la musique étrange de la Noce juive1, traduisent des intuitions de l’âme plutôt que des perceptions de l’œil. Ajoutez que le voyage a été bref et que Delacroix en a invoqué le souvenir jusqu’à la fin de sa vie sans éprouver jamais le besoin de rafraîchir sa mémoire par une excursion nouvelle. Par là, il demeure romantique. Il a puisé, dans le Maroc, une excitation comme dans un livre ; mais une fois le choc reçu, son émotion seule lui est précieuse et il s’inquiète peu de demeurer d’accord avec la réalité.
Il reste, encore, fidèle à lui-même lorsqu'il pénètre sur le domaine de ses adversaires et devient, à son tour, interprète de l’antiquité.
Aux premiers temps de la lutte romantique, les novateurs avaient évité les sujets antiques et Sigalon seul, en peignant Locuste (1824), s’était essayé à en prouver l’éternelle fécondité. Dès ce moment, Delacroix avait montré, par ses lithographies des médailles du duc de Blacas, une intelligence très personnelle du génie antique, mais il avait évité de peindre des Grecs et des Romains.
Les années s’écoulèrent : on s’aperçut que, malgré tout, l’on conservait une tendresse secrète pour des héros que l’on avait si longtemps chéris. Les tableaux davidiens qui
1. Voir encore une charge de cavaliers arabes, (x83î), au musée de Montpellier; le chef arabe dans une tribu (Salon de 1837), au musée de Nantes ; les Musiciens juifs de Mogador (1847), dans la Collection Moreau-Nélaton.
compromettaient une si juste cause avaient presque disparu ; des raisons nouvelles ramenaient à la Grèce1, enfin des artistes qui avaient, peut-être, redouté l’étude du nu ou celle des draperies, avaient pris plus de confiance en leur force.
Delacroix écrivait à Frédéric Villot en 1 834 :« Je vous applaudis bien d’aimer l’antiquité, c’est la source de tout 2 ». Ce n’est donc pas pour céder à une mode qu’il peignit Médée ( 1 838) , Cléopâtre (1839), Trajan (1840), Marc Aurèle (1845), Persée et Andromède (1847), qu’il évoqua Orphée sur les murs du Palais-Bourbon et Homère avec Virgile au Palais du Luxembourg3. Il ne craignait plus, après dix ans de luttes, de dérouter ses amis et l’opinion en s’aventurant sur le domaine même de ses adversaires. Il s’empara de ces sujets parce qu’il les sentait fortement. « Il entendit l’antique », a dit Gautier4, « comme Shakespeare dans Antoine et Cléopàttre , Jules César et Coriolan , en y mettant la flamme, le mouvement, l’éclat et même une certaine familiarité puissante d’un effet irrésistible. » Les mythes abolis reprenaient leur vertu première. Delécluze, ennemi de Delacroix mais critique sincère, s’arrêta surpris, au Salon de 1 838, devant Médée : « Il y a, » confessa-t-il5, « dans cette nouvelle production de l’auteur de Sardanapale un jet, une ardeur, une existence charnelle, je ne trouve pas d’autre expression, qui remue le spectateur avec force. » Une existence charnelle, la formule est heureuse, elle s’appliquerait, sans peine, à l’œuvre entier de Delacroix.
Delacroix voit Chiron bondir comme aux temps où les