Les Débats, 8 mars
Thessaliens croyaient entendre les Centaures piaffer parmi les orages. Sous ses yeux, Trajan est arrêté par la mère infortunée qui lui demande justice :
« Autour de lui on distinguait une foule abondante de cavaliers, et au-dessus de sa tête les aigles d’or s’agitaient au vent.
« La malheureuse, au milieu de tous, semblait dire :
« Maître, donne-moi vengeance pour mon fils qui est mort; mon cœur est navré L »
C’est le récit de Dante quia inspiré Delacroix ; le poète et le peintre y ont mis la même puissance d’évocation.
L’antiquité cesse de servir de prétexte à une calligraphie plastique, pas davantage elle ne devient l’objet d’une curiosité archéologique. Médée, Trajan, Marc-Aurèle ressuscitent comme Baudouin de Flandre ou saint Louis. L’antique, reconquis à la vie, est entré dans le cycle romantique.
Delacroix s’irritait contre ceux qui ne voyaient en lui qu’un coloriste i. 2. Il a dû hausser les épaules s’il a lu le feuilleton où Charles Blanc déclarait qu'il n’était qu’une sublime palette 3 4. Il pensait que la technique devait se subordonner à la pensée de l’artiste et réclamait, d’abord, de celui-ci, une âme généreuse. Il reprochait à Ingres comme « vice radical », non pas des procédés de dessin ou de couleur mais « cette absence de cœur, d’âme, de raison enfin de tout ce qui touche mortalia corda'' ».
Ceux de ses contemporains qui l’ont le mieux aimé et le
i . Dante, Le Purgatoire, chant X, traduction Brizeux.
i. « Hier Clesinger m’a parlé d’une statue de lui qu’il ne doutait pas que j’aimasse beaucoup à cause de la couleur qu’il y a mise. La couleur étant, à ce qu’il paraît, mon lot exclusif, il faut que j’en trouve dans la sculpture, pour qu elle me plaise ou seulement pour que je la comprenne » ( Journal , l3 mars 1847).
3. « MM. Delacroix, Brune, Ziégler et Decamps, surtout, que sont-ils autre chose que de sublimes palettes ? » Salon de i83g ( Revue du Progrès, i5 mars i83g, p. 270).
4. Lettre à Thoré en date du 1 6 juillet 1846 [Lettres, a6 édit. , t. I, p. 3x8).
mieux compris ont tout d’abord admiré chez lui la supériorité de l’intelligence et l’intensité avec laquelle il a exprimé dans son œuvre, uneâme rare. « Eugène Delacroix », écrivait Petrus Borel1, « est bien un homme de pensée, un peintre d’expression morale, s’adressant énergiquement à l’âme. » « 11 est le véritable enfant du siècle », affirmait Gautier2, « il porte en lui le microcosme. » « M. Delacroix », disait Thoré 3, « a puisé sa valeur révolutionnaire dans un merveilleux sentiment de l’idéalité moderne » et Paul Mantz 4 5 le considérait comme l’expression parfaite de son époque.
Quelques-uns ont essayé d’analyser l’impression produite par ses œuvres et ils ont reconnu qu’ils étaient moins touchés par des mérites tangibles que troublés par la présence obscure du génie. Je crois devoir citer, malgré ses erreurs et ses maladresses, mais à cause de sa bonne foi et parce que la méthode et la conclusion m’en semblent justes, cette page d’un critique anonyme retrouvée dans le Musée des Familles de i836b. « Assurément, ce peintre a du talent et un grand talent ; chacun le sent, chacun le reconnaît et cependant personne ne peut définir ce talent. Est-ce la couleur ? Mais une teinte terreuse obscurcit toute la toile du Saint Sébastien. Est-ce le dessin? Voici des femmes incorrectes, et l’on ne peut comprendre le cadavre tourmenté que le peintre a jeté sur le devant de la toile, et les jambes écartées d’une façon maladroite. Est-ce la pensée? Peut-être. Car l’année dernière, le prisonnier de Chillon faisait frissonner d’épouvante, et cette année, on compatit à ce corps sanglant, où reste cependant assez de vie, pour que la souffrance y
1. Des artistes penseurs et des artistes creux ( L’Artiste , 1 833 , t. V, p. 253).