‹ Du romantisme au réalismeChapitre 86 sur 268 · L’Artiste, 2 février 1 845, p · texte numérisé non relu

L’Artiste, 2 février 1 845, p

5. S. Le Salon de 1 836 ( Musée des Familles, avril i836, p. 214)-

conserve toute son énergie1. » Laissons pour compte au critique du Musée des Familles son sentiment sur le dessin et la couleur de Delacroix, mais affirmons avec lui que l’essentiel, chez notre artiste est la pensée.

Par là nous serons prémunis contre les erreurs auxquelles peut conduire l’examen de sa technique. Cette technique ne doit pas être étudiée en elle-même 2. Elle n’est qu’un langage qui traduit des idées. Des idées de peintres : Delacroix se glorifiait de n’en avoir pas d’autres3 4. « Personne n’a eu un sentiment plus intense et plus juste de la nature visible \ » Or il y a une parfaite correspondance entre son imagination et les moyens dont il use pour l’extérioriser.

Dès ses premières œuvres, Delacroix a montré la tendance à substituer aux êtres qu’offre la réalité une humanité modelée par son imagination. C’est dans la période où nous l’étudions que se sont fixés ses types favoris.

Les créatures qu’il anime semblent imparfaitement dégagées de l’animalité ; elles ont dans leur forme, dans leur allure quelque chose de lourd et de puissant, on dirait de bestial. Leurs membres sont forts, leurs attaches épaisses, leurs pieds longs. Leurs mouvements ont une souplesse singulière et d’étranges déhanchements : ils semblent observer dans leurs démarches, dans leurs gestes, des lois spéciales à nous inconnues. On a accusé Delacroix de les dessiner au mépris de toute notion anatomique, d’inventer par négligence des mouvements impossibles et des raccourcis enfantins. Mais, s’il n’a agi que par ignorance ou par négligence,

1. Le critique ajoute : « Du reste, il faut reconnaître dans ce tableau une grande harmonie d’ensemble et une touche souvent fine, délicate et hardie. »

2. « De l’abus de l’esprit chez les Français... le peintre pense moins à exprimer son sujet qu’à faire briller son habileté, son adresse ; de là la belle exécution, la touche savante, le morceau supérieurement rendu... Ah! malheureux! pendant que j’admire ton adresse, mon cœur se glace et mon imagination reploie ses ailes » ( Journal , 21 juin 1844)-

3. Lettre à Thoré ; octobre 1842 ( Lettres , 2e édit., t. I, p. 266).

4. Taine, Vie et opinions de Thomas Graindorge, 11e édit., p. 283.

comment expliquer que ses fautes apparentes soient toujours les mêmes et que ses écarts soient cohérents?

Il faut reconnaître que Delacroix, comme Michel-Ange, comme Puvis de Ghavannes, a accompli une œuvre prométhéenne : il a reconstitué une humanité et lui a imposé des lois internes aussi impérieuses en leur genre que celles de la nature. Regardez ce soldat qui, d’un effort violent, s’élève sur le terre-plein du pont de Taillebourg, voyez cette juive qui danse dans la Noce au Maroc , examinez la femme qui secourt Saint Sébastien , étudiez Hamlet, et vous acquerrez la conviction que tous ces individus, s’ils ne se ressemblent pas, ont entre eux, non seulement dans leur type, mais dans leurs allures, une conformité étroite et que leurs mouvements sont réglés par une logique qui, pour nous échapper, n’en est pas moins certaine.

Gomment cette transformation s’est-elle accomplie? Sans doute, par un instinct naturel ; mais les longues séances au Muséum en compagnie de Barye, l’étude anatomique des animaux et surtout des félins, y ont certainement contribué. Il l’expliquait à la fin de sa vie à Taine1 : « Il y a dans toutes les formes humaines des formes animales plus ou moins vagues qu’il s’agit de démêler..; en poursuivant l’étude de ces analogies entre les animaux et l’homme, on arrive à découvrir en celui-ci des instincts plus ou moins vagues par lesquels sa nature intime le rapproche de tel ou tel animal. » Delacroix attribuait à son grand maître Rubens une conception analogue à la sienne : « Lui seul », disait-il2, « a su les dégradations bestiales, les origines animales de l’homme. Un des bourreaux de son Crucifiement d’Anvers est une gorille chauve. »

La physionomie des héros de Delacroix échappe à nos

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