‹ Du romantisme au réalismeChapitre 92 sur 268 · W. Tenint, Salon de 1841, 1841, p · texte numérisé non relu

W. Tenint, Salon de 1841, 1841, p

« paraît terne au premier moment. Tel sujet de sainteté vous frappera davantage avec ses manteaux rouges, ses auréoles jaunes et ses anges dans le ciel, semblables à des roses tombées dans une cuve d’outremer. Il faut entrer, pour ainsi dire, dans les tableaux de ce peintre, y accoutumer ses yeux. Alors on y respire ; le ciel a de la profondeur ; les nuages courent, les horizons sont larges; il s’y fait de la poussière et du bruit ; c’est merveilleux. » En 1840, Fromentin croyait utile de répéter « qu’on se fait communément une fausse idée de la couleur; que la couleur ne résulte pas de l’intensité, mais de la variété, de la finesse, de la logique et de l’accord des tons, différence essentielle qui fait de M. Delaroche un peintre coloré, de M. Delacroix un coloriste1. »

Baudelaire accomplissait une œuvre plus subtile et plus méritoire encore lorsqu’il analysait la technique de Delacroix2.

Dès ses débuts, Delacroix avait manifesté la tendance à laisser à l’œil le soin d’achever les harmonies dont il ne lui fournirait que les éléments. Si l’on regarde de près les torses des damnés qui se tordent au premier plan de Dante et Virgile on voit que le pinceau les a, par endroits, modelés en traçant, sur un fond sombre, des traits clairs espacés et obliques. Ce procédé par hachures, comme l’a si bien désigné Baudelaire, a été repris souvent par Delacroix et il est, surtout, apparent dans le Saint Sébastien de Nantua que l’on pouvait étudier à loisir, en 1900, à l’Exposition universelle. Sur les jambes et les mains du saint, en particulier, le travail des hachures croisées est d’une audace extrême. Ici le peintre en use comme les dessinateurs qui, par des traits noirs sur un papier blanc, donnent la sensation du gris ; il

1. Le Salon de x 845 par Fromentin ( Revue de l'Art ancien et moderne , 10 novembre 1910).

a. Salons de 1 84 5 et 1846 (Curiosités esthétiques).

obtient des effets très particuliers de douceur et de morbidezza.

Mais l’on peut demander à l’œil une collaboration plus complète, et Delacroix ne manque pas de la réclamer. L’œil ne confondra pas seulement les lumières et les ombres juxtaposées, pour en percevoir un demi-ton; il superposera les couleurs différentes posées les unes à côté des autres. Les mélanges optiques sont employés par Delacroix avec une maîtrise qui, pour nos yeux mieux préparés, en dissimule le mécanisme. Il faut se rapprocher de très près des Femmes cl’ Alger, de l'Entrée des Croisés à Constantinople , pour mesurer la hardiesse de la touche. Il me semble que c’est vers 1840 que Delacroix est arrivé à la pleine possession de ces moyens. 11 y associe la science des reflets et des complémentaires. La Justice de Trajan , qui, par tant d’autres côtés, est un chef-d’œuvre incomparable, est aussi le morceau technique le plus complet, le plus neuf de l’œuvre du maître; la rareté des tons, la sensation d’atmosphère, l'impression de vie palpitante et exubérante sont obtenues par des méthodes où se trouvent en puissance l’art des Impressionnistes, les reflets d’Albert Besnard, toutes les acquisitions de l’art contemporain.

Comment Delacroix est-il arrivé à ces résultats splendides? par une volonté persévérante, des expériences continuelles, l’exemple de Constable1, par la longue patience et les intuitions du génie. Les recherches qu’il fut amené à faire pour obtenir dans ses peintures murales, destinées à être vues à distance, un maximum d’effet y ont particulièrement contribué.

Mais, — il convient de le remarquer, — au même moment

1. « Constable dit que la supériorité du vert de ses prairies tient à ce qu’il est un composé d'une multitude de verts différents... Ce qu’il dit ici du vert des prairies peut s’appliquer à tous les autres tons » ( Journal , 23 septembre

par une voie toute différente, Ghevreul poussant ses recherches dont il avait, dès 1828, communiqué à l’Institut les premiers résultats1, déterminait les lois scientifiques devinées par Delacroix; il exposait ces lois dans huit leçons publiques données aux Gobelins en janvier 1 836 et janvier 1 838 , et développait, en 1839, sa doctrine dans un ouvrage capital2. A trois reprises encore, en 1840, 1842 et 1844, il vulgarisait ses découvertes dans des cours, aux Gobelins, qui furent très suivis et dont les Revues d’art publièrent le résumé3.

Les lecteurs de l'Artiste purent ainsi apprendre, par exemple, que « mettre une couleur sur une toile, ce n’est pas seulement colorer de cette couleur la partie de la toile sur laquelle le pinceau a été appliqué, mais encore colorer de la complémentaire d’espace contigu ». Les conséquences de ces découvertes, l’application que leur donnait par avance Delacroix, le devoir ou les libertés qui en découlaient pour les artistes, personne ne paraît en avoir eu alors le sentiment, si j’en excepte Baudelaire. Les pages admirables qu’il consacre à la couleur dans son Salon de 1846 4 procèdent à la fois de l’étude de Chevreul et de celle de Delacroix. « Le rouge », écrit-il, « chante la gloire du vert... ; la nature ressemble à un toton qui mû par une vitesse accélérée, nous apparaît gris, bien qu’il résume en lui toute les couleurs... ; les arbres, les rochers, les granits se mirent dans les eaux et y déposent leurs reflets; tous les objets transparents accrochent au passage lumières et couleurs voisines et loin-

1. Mémoire sur le contraste simultané des couleurs, lu à l'Institut le 7 avril 1828.

2. De la loi du contraste simultané des couleurs et de l assortiment des objets coloriés, considéré d 'après cette loi dans ses rapports avec la peinture, avec un atlas, i83g.

3. Clerget. Lettres sur la théorie des couleurs ( Bulletin de l'Ami des Arts, 1843); — Dr. E. V. Cours sur le contraste des couleurs par M. Chevreul ( L'Artiste , 1842, 3° série, t. I, pp. 148 et 162).

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