‹ Du romantisme au réalismeChapitre 99 sur 268 · Salon de i83g (f.a Presse, 27 mars · texte numérisé non relu

Salon de i83g (f.a Presse, 27 mars

un ton rouge ou vert, s’il joue en nuances infinies sur les horizons crépusculaires, c’est par un caprice qui charmera l’œil et dont le cœur ne sera pas remué.

Il perçoit ou devine, dans les choses les plus simples, une chanson colorée. La blouse d’un enfant, le tablier d’une paysanne, les guenilles d’un mendiant, deviennent des thèmes d’une inépuisable richesse. Un morceau d’étoffe usée, dont notre regard se serait aussitôt détourné, prend une valeur inouie. Decamps en devine les nuances presque évanouies ; les souillures s’harmonisent, tout un monde de sensations colorées surgit sous le pinceau. Il n’est rien de monotone, il n’est rien de banal.

Qui donc, avant lui, avait regardé un mur avec tant d’amour et y avait deviné tant de poésie ? Un pan de muraille irradié par le soleil, avec son ton beurré, les aspérités grenues qui accrochent la lumière, les efflorescences de salpêtre, voilà de quoi arrêter l’œil indéfiniment, et, s’il y a des pierres dégradées, des trous, si des briques apparaissent sous un enduit ruiné, si des lierres grimpent, si des mousses et des lichens rongent la muraille, alors il y a, pour l’œil, surabondance de joie. Ainsi Decamps enseigne qu’il n’est, pour un artiste, rien de méprisable.

Ces sensations, si riches soient-elles, se subordonnent à des ensembles très nettement déterminés. Decamps rassemble les sensations en larges masses ; il dégage du spectacle des choses, quelques formes essentielles, il a un génie simplificateur. Tandis que les toiles de Delacroix ont souvent les beautés d’une mer agitée dont l’harmonie générale est produite par l’association confuse de milliers de reflets et de facettes, celles de Decamps ont quelque chose de précis et d’arrêté.

De cette tendance naissent parfois des effets extrêmement puissants et vraiment épiques. Quoi de plus noble et de plus imposant que cet éléphant d’Asie qui se dresse, gigan-

tesque, dans un paysage qu’il domine ? Prend-il pour prétexte de composition quelques fables de La Fontaine, La grenouille et le bœuf, Le loup et les bergers s’encadrent dans des paysages aux lignes amples, majestueuses et calmes. Il ne procédera pas autrement pour représenter les Muses au bain ou pour évoquer Le Christ traversant le lac de Génézaretli 1 .

L’aptitude à simplifier les masses et à accentuer fortement les types est une vertu de styliste. Parfois, en effet, Decamps a rencontré le style et il lui est arrivé d’inscrire dans une toile de petites dimensions une scène d’ordonnance ample. Mais, quand le besoin de résumer conduit à déformer les lignes et à exagérer quelques aspects, l’artiste touche à la caricature. Decamps, qui fut un caricaturiste éminent, n’a pas assez résisté à cet entraînement.

Son dessin est sommaire, très appuyé, plus accentué que savoureux, plus spécieux que caractéristique. Il est de la même famille que celui de Daumier, mais il n’a pas le même jet et ne semble pas obéir à une norme interne. Sur cette ossature puissante, trop accusée parfois, s’échafaude l’édifice complexe des harmonies colorées. On sait par quelles méthodes inquiètes, Decamps s’efforce à traduire ses sensations. Il use d’huiles spéciales, de formules nouvelles de siccatifs, soumet les papiers, les toiles à de mystérieuses préparations, combine les procédés, expérimente les couleurs inventées dans les laboratoires, comme le jaune de cadmium dont il se fait le patron2, se livre à un travail rusé d'alchimiste. Par des reprises, des repentirs, par des chemins tortueux, il arrive à rendre l’effet qu’il désire : les couleurs se sont amoncelées sur la toile, raclées, triturées, elles

1. Éléphant et tigre à la source (1846), dans la Collection Thomy Thierry au Louvre ; Jésus sur le lac de Génézareth , dans la Collection Moreau-Nélaton.

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