‹ Du romantisme politiqueChapitre 3 sur 11 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'xpo^ition de la politique crintérêt national. — Intérêts i,^énéraux, intérêts particuliers. — Intérêts moraux, intért^ts matériels. — Collision des uns et des autres.

Chaque peuple a des intérêts moraux et matériels particuliers, propres, exclusifs, li a encore, comme membre de la famille des nations, des intérêts généraux qui lui sont communs avec les autres nations et ne constituent pas, comme les précédents, sa propriété particulière, exclusive. Il possède

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une part dans ces intérêts généraux communs à toutes les nations.

La politique d'un peuple ne peut être engagée de la même manière ni au même degré, dans la tutelle de ses intérêts particuliers et dans celle de ses intérêts généraux. Il est évident qu'elle ne peut l'être au service de ses intérêts généraux qu'en proportion de l'importance de sa part dans ces mêmes intérêts. Si ces intérêts étaient menacés, il est clair qu'une nation seule ne pourrait pas plus assumer toutes les charges que nécessiterait leur défense, qu'elle ne pourrait, dans le cas d'une jouissance paisible, en réclamer tous les avantages. Le percemenl de l'isthme de Suez constitue un intérêt d'un ordre matériel général, commun à tous les peuples, Cil proportion composée des distances, du développement naval et commercial, de la

civilisation de chacun d'eux. Celui qui a dans cette entreprise les plus grands intérêts y engagera nécessairement pour leur protection une plus grande part de sa puissance. Puis chacun engagera la sienne en proportion des intérêts qu'il pourra avoir à défendre. Mais la nation qui forcerait cette proportion ferait de la mauvaise politique ; elle engagerait dans une affaire des intérêts de beaucoup supérieurs aux avantages qu'elle pourrait en tirer ; elle ne doit pas plus agir ainsi qu'elle ne pourrait réclamer pour elle seule tous les avantages du percement de l'isthme.

L'abolition de la traite des noirs était un intérêt moral général commun à toutes les nations, et non particulier à telle ou telle. L'Angleterre, qui en prit l'initiative, comprit qu'elle serait très-justement admise à offrir aux autres nations d'accepter leur part dans

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les charges et dans la gloire d'une bonne œuvre à laquelle le genre humain était intéressé tout entier. Chaque nation était donc moralement obligée à contribuer à l'abolition de la traite des noirs en proportion du degré de civilisation qu'elle avait atteint, en proportion aussi (ce qui ressortait de la nature des.chosesj de l'importance de sa puissance navale ou coloniale. Seulement l'Angleterre sortait des bornes d'une politique désintéressée, s'il est vrai qu'elle cherchât, par l'extension du droit de visite, à assurer sur les mers la supériorité de son pavillon et à tirer de l'abolition de la traite un autre avantage que celui de l'honneur et de la satisfaction morale, légitimement acquis au succès de sa philanthropique entreprise. Il est bon que les peuples s'accoutument à séparer la satisfaction des intérêts moraux de celle des

intérêts matériels; que la première conduise naturellement à la seconde, rien de mieux, mais qu'elle ne lui serve jamais de prétexte ! Ce serait une dangereuse et coupable hypocrisie que celle qui pousserait une nation à étendre sa puissance ou ses frontières, sous le voile d'une grande obligation morale à remplir.

Un peuple a des intérêts généraux en tant que membre de la grande famille des nations. Mais il a aussi des intérêts qui lui sont propres, particuliers, qui peuvent se rapprocher des intérêts des autres nations, mais qui peuvent aussi s'en éloigner. Nous avons vu dans quelle mesure les intérêts généraux engageaient la politique d'une nation, voyons maintenant dans quelle mesure ces intérêts particuliers, tant moraux que matériels, peuvent engager cette même politique. Voyons

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dans quelle situation se trouvera un peuple, selon que ses intérêts particuliers seront en opposition avec les intérêts généraux, selon qu'une collision s'engagera entre ses intérêts matériels particuliers et ses intérêts moraux; dans quelle mesure enfin il faut servir les uns, servir les autres.

On sent la difficulté de tracer en semblable matière des règles de conduite précises. Mais il est plus facile peut-être d'essayer de poser les principes qui serviront eux-mêmes à poser les règles.

L'intérêt particulier d'un peuple doit céder à l'intérêt général, lorsqu'il est revêtu du caractère de l'usurpation ou lorsqu'il offense la morale universellement reconnue.

Ainsi une nation ne peut détourner à son usage exclusif les avantages communs à toutes les autres nations ; aucune puissance

ne pourrait, par exemple, se saisir de l'entrée d'un détroit, y élever un fort et des batteries, et percevoir une taxe à son profit sur tous les navires qui voudraient franchir le détroit; car toutes les nations sont intéressées à la liberté des mers, et aucune d'elles ne peut ériger en droit, à son avantage exclusif, ce qui serait une violation du droit commun. De même aucune nation ne pourrait rétablir à son profit le trafic des noirs réprouvé comme odieux par toutes les nations civilisées; elle ne le pourrait, quel qu'en fût pour elle l'avantage, sans blesser le sentiment moral universel, sans violer l'intérêt moral du genre humain tout entier. Je vais plus loin et j'affirme qu'une nation, sans exercer la traite, ne peut cependant entretenir chez elle l'esclavage à l'état d'indigénat, sans soulever la réprobation du monde civi-

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lise. Elle offense aussi le sentiment moral universel et doit céder tût ou tard à la pression indignée de ce sentiment.

En cas d'opposition, les intérêts moraux d'un peuple doivent remporter sur ses intérêts matériels. Ceci est évident. Si un peuple tirait du trafic d une denrée nuisible, de Topium, par exemple, des avantages considérables, il est évident que, quelque grands que fussent ces avantages, la morale serait intéressée à c^^ que ce peuple y renonçât. Loin de s'appliquer à ouvrir de nouveaux débouchés cà cette branche de son commerce, il devrait plutôt s'efforcer d'en restreindre l'essor et chercher ailleurs les sources d'une prospérité moins odieuse.

Les intérêts d'un peuple ne sont jamais plus affectés que par la guerre; mais, d'un autre coté, c'est à la guerre quil faut avoir

recours pour les défendre lorsqu'ils sont menacés. D'où cette première proposition : que les intérêts redoutent la guerre qui les compromet alors même qu'elle les défend. Et ce qui semble vrai surtout des intérêts matériels ne l'est pas moins des intérêts moraux.

L'intérêt de tous les peuples est donc de n'avoir recours à la guerre qu'à la dernière extrémité.

Mais les circonstances pourront être telles que la guerre sera devenue inévitable : alors il faudra la faire aussi vigoureusement que possible S'il est encore au pouvoir du gouvernement de l'éviter, voici, ce nous semble, d'après quel principe il faut se guider : ne pas faire en faveur de certains intérêts une guerre qui en compromettrait de plus grands.

Il ne faudrait pas, en effet, que ces mêmes intérêts qui donneraient naissance à la guerre fussent hors de proportion avec les sacrifices que la guerre entraîne toujours avec elle. Si, par exemple, les relations commerciales nées ou à naître avec la Chine devaient rester au-dessous des dépenses de l'expédition, la guerre de Chine serait regrettable au point de vue de la politique d'intérêt bien comprise.

Une nation ne peut poursuivre des satisfactions matérielles au mépris de ses intérêts moraux; elle doit aller plus loin encore, et sacrifier, dans certains cas, ses intérêts matériels à la défense de ses intérêts moraux. Mais on sent qu'elle ne devra pas engager au même degré ni de la même manière ses intérêts matériels au service de tous ses intérêts moraux. Ici encore il faut

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qu'il y ait proportion entre l'importance de l'intérêt moral engagé et la grandeur des intérêts matériels à risquer pour le défendre. La nature et l'étendue des satisfactions à demander et des sacrifices à faire est essentiellement une question de mesure, de tact, de circonstances. Des vexations exercées à l'étranger contre des commerçants n'engagent pas l'honneur de la nation au même degré qu'une insulte qui l'atteindrait dans la personne de son ambassadeur; et les réparations à exiger dans les deux cas * devront être en rapport avec la nature et la grandeur de l'offense. 11 ne faut donc sacrifier les intérêts matériels que proportionnellement à l'importance de Tintérêt moral mis en jeu. J'ajouterai qu'il ne les faut sacrifier qu'à la dernière extrémité, avec les derniers ménagements, lorsque tout autre moyen de

conciliation aura été vainement tenté. Ceci découle de la nature particulière et vraiment sacrée de ce qui constitue les intérêts matériels dun peuple, et de la situation où se trouve placé un gouvernement en face de ces intérêts.

Tout le monde est d'accord pour reconnaître qu'il ne faut pas exposer légèrement ces intérêts qui représentent la prospérité ou la misère, la susbsistance assurée ou rendue précaire de tant de milliers d'hommes. Vn gouvernement hésitera toujours avant de livrer aux chances d'une guerre ces finances, produit d'un impôt toujours pesant aux populations qui l'acquittent avec leur nécessaire et non avec leur superflu , ces armées, ces conscrits, que tant de familles dénuées voient s'éloigner avec douleur; il hésitera d'autant plus qu'il aura

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davantage la conscience de son devoir. Mandataire appelé à prendre une décision suprême sur les plus grands objets qui se puissent imaginer, il doit sentir tout le poids de la responsabilité qui pèse sur lui et qu'aggravent encore les conditions de son mandat. L'individu, mandataire d'un individu, peut, dans la plupart des cas, avoir recours à son mandant dès qu'il s'agit de prendre une décision qui embarrasse sa conscience : celui-ci est absent, éloigné, momentanément empêché; mais il peut revenir, on peut le consulter, c'est à lui qu'appartient toujours la décision suprême. Mais un gouvernement, dans 1 hypothèse de la souveraineté populaire, se trouve vis-àvis du peuple dont il tient son mandat dans une situation bien différente. C'est h lui, chargé de la responsabilité la plus pesante.

qu"il appartient de prendre les résolutions dernières. Il est mandataire et ne peut recourir à celui qui l'a commis, qui n'a paru que pour lui remettre ses pouvoirs et qui ne paraîtra plus que pour lui demander mis m de leur usage ; il est mandataire et se trouve forcé d'agir seul, par luimême, sous les charges les plus terribles, quelquefois contre ropiniun de son mandant qui pourrait rnème lui demander compte d'avoir cherché à complaire à son opinion mobile ; il est mandataire et ne peut demander qu"à iui-mcme des raisons pour se résoudre, car il est en face d'un mandant, non pas momentanément mais toujours empêché, et qui ne s'est dessaisi de ses pouvoirs que dans l'impossibilité alsolue de les exercer.

En résumant les principes qui s'imposent

à la raison comme devant dominer la politique extérieure des peuples, on arrive donc aux conclusions suivantes :

Que, dans rétat présent du monde, la seule politique praticable est la politique des intérêts ;

Qu'il existe des intérêts moraux et des intérêts matériels, des intérêts généraux communs à tous les peuples, et des intérêts particuliers propres à chaque peuple ;

Que les intérêts généraux n'engagent la politique d'un peuple qu'en proportion de sa part dans l'intérêt commun ;

Que l'intérêt de tous prime l'intérêt de chacun dans les choses communes à tous;

Qu'en cas de collision entre l'intérêt malériel particulier d'un peuple et son intérêt moral particulier, le premier le cède au second:

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Que dans les questions d'intérêt particulier, la politique d'un peuple ne doit être engagée qu'en proportion de la grandeur ou de rimportance de ces intérêts ;

Que s'il ne faut jamais sacrifier l'intérêt moral particulier à 1 intérêt matériel, il ne faut sacrifier l'intérêt matériel à l'intérêt moral que dans des cas extrêmement rares, avec les derniers ménagements, et seulement lorsque toute autre voie de réparation aura été vainement tentée ; car les intérêts matériels d'un peuple sont d'une espèce particulière et vraiment sacrée, et la gouvernement à qui l'administration en est confiée se trouve placé sous le coup d'une responsabilité pesante, qui lui fait de la prudence une loi ri-

goureuse.

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