‹ Du romantisme politiqueChapitre 5 sur 11 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

Système d'alliancos du parti libéral. — Alliances latines. - MM. Jules Favre et Guéroult. — Opinion de Washington.

(( Lorsque j'envisage, s'écriait M. Jules Favre, au Corps Législatif, dans la séance du J2 juin 1860, lorsque j'envisage sur la carte de l'Europe ce vaste triangle dont la Méditerranée est le centime, dont les côtés sont formés par l'Italie et l'Espagne, et dont la France occupe le sommet, il me semble que ces trois pays, unis par une fédération libre, intelligente, développant leur génie militaire

et aussi leur génie scientifique et artistique, formeraient une puissance commandant à la fois à l'Océan et à l'Adriatique; une puissance qui éclairerait et n'effrayerait pas l'Europe, une puissance qui inaugurerait une ère de prospérité et de grandeur dont nul ne pourrait indiquer la limite ^ »

L'admirable orateur, en évoquant, dans cette période brillante, ce grand spectacle d'une fédération des peuples latins unissant leurs armes et leur génie aux armes et au génie de la France, se rendait à son insu complice de l'expédition du Mexique. Car cette expédition a eu pour principe avoué le rajeunissement des races latines dont M. Jules Favre lui-même semblait conseiller au gouvernement l'entreprise -.

* Moniteur d\i lijuin 1860.

- Voici les paroles mêmes adressées par l'empereur au

a Relever les races latines et catholiques en face des races anglo-saxonnes et protestantes, disait, l'année dernière encore, dans la discussion sur le Mexique, un autre député appartenant à l'opposition, est certainement une grande idée politique ^ »

Lorsqu'on songe que ce dessein extraordinaire d'une régénération de la race latine accomplie par la France appartient en propre et dès son origine à 1 opposition libérale, que

général Forey dans une lettre qu assurément personne n'a encore oubliée : « Si le Mexique conserve son indépendance et maintient Tintégrité de son territoire, si un gouvernement stable s'y constitue avec l'assistance de la France, nous aurons rendu à la race latine, de Vautre côté de VOcéan, sa force et son prestige; nous aurons i^aranti leur sécurité à nos colonies des Antilles et à celles de l'Espagne; nous aurons établi notre influence bienfaisante au centre de FAmérique ; et cette influence, en créant des débouchés immenses à notre commerce, nous procurera les matières indispensables à notre industrie. »

^ M. Guéroult, discours prononcé dnns la séance du 26 janvier 1864.

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ses organes l'ont reproduit sous toutes les formes, on se sent porté, par un sentiment de justice, à faire partager à l'opposition la responsabilité qu"a fait peser jusqu'ici, sur le gouvernement seul, l'expédition du Mexique. Le système d'alliances préconisé par le parti libéral est en parfait accord avec la nature de ses idées sur la politique extérieure et en forme, pour ainsi dire, le corollaire obligé. ETès lors qu'un parti cesse de prendre pour base de sa politique la tutelle des intérêts nationaux, il est naturel qu'il cesse de donner aux alliances le seul principe sur lequel elles se puissent raisonnablement fonder, la communauté des intérêts; et il est naturel qu'il ne demande plus à ces mêmes alliances ce qu'il est légitime de leur demander, c'est-à-dire un accroissement de force ou de sécurité, mais qu'il les envisage comme

un moyen de propagande, une œuvre d'assistance, ou bien encore comme une ressource pour ac(juérir au dehors une influence pins flatteuse qu'utile ou profitable.

La France a fait beaucoup depuis dix ans pour les nations latines : elle a contribué plus que personne à tirer la Roumanie d'un abaissement plusieurs fois séculaire ; elle a, par un effort de ses armes, délivré l'Italie du joug étranger; à plusieurs reprises elle a tendu à l'Espagne une main fraternelle; enfin, victorieuse au bout d'une expédition coûteuse et lointaine, elle vient de substituer au Mexique la forme monarchique à la forme républicaine.

Si cette politique de la France favorable aux nations latines doit être envisagée comme une bonne politique, c'est apparemment parce qu'elle a été aussi avantageuse à la

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France qu'aux nations qu'elle servait de nos armes et de notre influence, et non par ce motif seul qu'elle s'exerçait en faveur des races latines. Ramener les questions d'alliances à une question de race, c'est singulièrement rétrécir le champ de la politique extérieure et singulièrement aussi en simplifier le système. Le premier venu, en jetant les yeux sur une carte et en senquérant de la langue parlée ici et là, peut, d'un coup d'oeil, se faire une idée juste du nombre et de la force de nos alliés, de la valeur des secours qu'ils pourraient nous offrir (t de l'étendue des sacrifices qu'ils pourraient nousdemander. Et, comme les races lalines ne comptent pas encore précisément au nombre des plus libres, des plus prospères, des plus énergiques, chacun peut promptement calculer quels seraient les avanfapes d'uue

politique qui s'aheurterait à cette idée d'une alliance étroite de la France et des races latines.

Rien ne fait mieux sentir la nécessité d'adopter enfin une politique vraiment nationale que de voir les affaires d'un grand pays comme le nôtre devenir le jouet capricieux de l'esprit de système, et ainsi subordonnées au triomphe éventuel d'une idée qui n'est pas même une idée juste Car est-il vrai que !'( n puisse raisonnablement adopter pour •^ base d'une alliance offensive et défensive la communauté d'origine et la similitude du langage? Tant de légèreté, tant d'assurance confondent. Quel système étrange de relations internationales que celui où tantôt on nous représente à nous-mêmes comme chargés de soutenir toutes les causes justes et civilisatrices; tantôt comme dévoués, corps et

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l)ien>, aux intérêts des nations qui parlent une langue sœur de la nôtre? Sommes-nous donc dans le domaine du roman où l'on s'allie aux faibles contre les forts, où l'on conquiert, pour les donner, des provinces et des couronnes; ou bien sommes-nous dans le domaine plus réel de l'histoire? •*

Relever les races latines, c'est-à-dire rendre braves, laborieux, énergiques des peuples qui ont depuis longtemps perdu la double dignité que donnent la force et le travail, n'est que la première partie d'une diftlcile tâche dans l'opinion de ceux qui voudraient enchaîner la politique française à cette idée vaine de la régénération des races latines, accomplie par la tutelle et sous l'influence de la France. 11 s'agit encore d'opposer la race latine: ici, aux rrces allemande et slave qui la pressent dans leurs bras vigoureux; là,

aux xVnglo-Saxons, dont le progrès rapide et brusque menace de tout renverser devant lui. Ainsi, d'un côté, la France choisirait ses alliés parmi les nations les plus faibles, et, de l'autre, elle irait chercher ses ennemis parmi les nations les plus fortes et les plus belliqueuses de l'ancien et du nouveau continent. Pour ne parler que de ce qui se passe en Amérique, est-ce avec des Me À' cains débiles, cavaliers excellents, incapables d'attendre un coup de sabre, que l'on pourrait souger à barrer la route au Yankee actif, entreprenant, froidement intrépide?* Et, à défaut des Mexicains, sera-ce encore la poitrine de la France qu'il faudra placer entre le Mexique et les coups qui lui seraient portés ?

Si le motif ordinaire qui détermine une nation dans le choix de ses alliés n'est prs

seulement la considération des avantages que son amitié do't proenrer à autrui, mais aussi celle du profit et de Tutililé qu'elle pourra elle même tirer de telle alliance plutôt que de telle ou telle autre, il est trop clair que l'union de la France avec les peuples latins ne répond pas à ce principe essentiel de toutes les alliances : La réciprocité des charges et des avantages entre les parlies contractantes. Si toutes les charges sont d'un côté et tous les avantages de l'autre, il n'y a plus d'alliance , mais bien quelque chose qui n'est plus un contrat, et qui, tout en étant assurément conforme aux lois de la symjiathie, de la bienveillance, de la générosité, est bien plus assurément contraire à celles de la politique.

Les nombreux publicistes à qui les intérêts des peuples latins sont devenus plus chers

que ceux de la France elle-même , nous répètent sans cesse qu'en obligeant tel ou tel peuple, et puis tel ou tel autre, la France se crée des amitiés fidèles et s'assure des clients dévoués. « Il n'est pas bon, disent-ils, de rester isolé au milieu de nations hostiles, faisons-nous donc des alliés que nous nous attacherons par la chaîne de la reconnaissance. Quoi que puisse coûter la politique de propagande, c'est une assez belle compensation aux sacrifices qu'elle peut nous imposer que de bonnes, loyales et naturelles alliances. »

L'erreur de ceux qui tiennent un pareil langage est de vouloir à toute force préparer un système d'alliances contre toutes les éventualités, tandis que ce sont, au contraire, des éventualités différentes qui décident des alliances. Toute question d'alliance (il est

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étrange qu'on puisse l'oublier à ce point) se résout dans une question d'intérêts communs, moraux ou matériels. Si les intérêts de deux peuples sont opposés, il n'est reconnaissance qui vaille, l'alliance est impossible. Peut-on concevoir, en effet, au sein d'une même alliance, cette union de deux peuples dont l'un sacrifierait à l'autre sa puissance ou son honneur, parce qu'il aurait été obligé par lui à une autre époque? Nous avons naguère obligé l'Italie, aurionsnous le droit, en invoquant les services rendus, de la forcer à entrer dans une guerre fatale à ses intérêts ou contraire à sa dignité?

Avant d'engager définitivement la France dans un système d'alliance dont lidée de race forme la base, il faudrait d'abord prouver que les Français appartiennent à la race

au service de laquelle on les dévoue si facilement. Parmi les peuples d^origine diverse qui couvrent le sol de l'ancienne Gaule, quels sont donc les Latins? Assurément on ne pourrait faire passer ])our tels, quelque bonne volonté qu on en eût, les Flamands, les Picards, les Normands, les Bretons, les Lorrains, les Alsaciens, les Francs-Comtois, les Bourguignons, les Champenois, les Vendéens, les Poitevins, les habitants de la Beauce, du Berri, du Limousin, de l Auvergne, de la Savoie, les Gascons enfin. Parmi toutes ces belliqueuses nationalités de la vieille France , restent seulement la Provence et le Languedoc, que Ton pourrait concéder, avec quelque apparence de raison, à la race latine.

Quand notre âme franchit les frontières de la patrie, ce ne peut être dans un esprit

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exclusif ou étroit d'amour ou de haine irréfléchie. Toutes les nations, tous les êtres humains qui les composent oui, politiquement et philosophiquement, un droit égal à nos sympathies. Si la communauté d'origine, l'identité des principes, les affinités du langage rendent entre deux nations les rapports plus fréquents, plus amicaux, plus intimes, elles ne peuvent enlever à la politique d'aucune d'elles son libre arbitre et son indépendance, a La nation qui entretient pour une autre une haine habituelle ou un excès d'affection, a dit Washington^ s'en rend esclave en proportion de la vivacité de ces sentiments, et Vun ou l'autre doit l'entraîner au delà de son devoir ou de ses intérêts... L'attachement excessif d'une nation pour une autre est une

* Adresse d'adieu de Washington au peuple des États- Unis. 17 septembre 1790.

source de maux : la nation favorite se prévaudra de cette sympathie pour mettre Tautre on mouvement /)ar /^s illusions d'une communauté d'intérêts ^ lorsqu'il n'existera réellement point d'intérêt commun; et en lui faisant partager ses haines ou ses amitiés, elle l'entraînera dans ses querelles ou dans ses guerres, sans aucun motif qui autorise celte conduite. »

La politique d'un peuple doit toujours rester indépendante, libre et maîtresse d'ellemême. Les intérêts d'une nation varient avec le cours de ses destinées mobiles et changeantes. De nouveaux intérêts créent de nouvelles forces ou déplacent les anciennes, et rompent, bouleversent ou emportent l'ancien système des alliances. La politique doit donc conserver, dégagée de toute entrave, sa liberté d'action, afin de pouvoir se porter sans

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cesse au secours des intérêts qu'elle a mission de défendre, et changer d'alliances avec les complications infiniment variées des affaires humaines. La politique d'intérêt n'admet donc que des alliances temporaires, limitées aux intérêts qui leur ont donné naissance. « Notre véritable politique, dit encore Washington dans cette adresse au peuple américain, monument de sagesse et d'honnêteté, notre véritalde politique doit être de n'avoir aucune alliance permanente, autant du moins que nous en sommes les maîtres; car je ne suis pas capable de vous inviter à manquer aux engagements que vous avez pris. Je considère la probité comme la meilleure politique pour les nations, aussi bien que pour les particuliers. Je le répète donc, remplissez vos obligations à la lettre ; mais mon avis est que vous ne devez pas les

multiplier. Enfin, en prenant soin d'être toujours en état de défense, vous pourrez vous reposer, en des cas extraordinaires, sur des alliances de peu de durée, *»

1 Voy. Appendice u° 2.

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