CHAPITRE V
Principe de non-intervention — Comment il a été cnnipri^s par le parti libéral. — Comment un peuple libre doit le comprendre et l'appliquer.
Si l'on veut se former une opinion exacte sur la nature des idées qui n'ont cessé de prévaloir, au sein de l'opposition libérale, en matière de relations extérieures, depuis 1830 jusqu'à nos jours, il faut relire les débats des Cbanibres, relire aussi les écrits politiques des différentes époques.
Le parti libéral n'a cessé, en toutes cir-
constances, de demander la guerre avec instance. Pour ne rappeler que les événements des dernières années, non-seulement il a applaudi à la guerre d'Italie, mais il a encore tenté les derniers efforts pour engager la France, à propos de la Pologne, dans une guerre dont il était impossible de prévoir les chances ou de calculer l'issue. Peu soucieux de mettre ses sympathies d'accord avec ses principes, après avoir voulu prendre les armes pour la Pologne, il a encore voulu les prendre pour le Danemark, dans l'affaire des duchés, réclamant tantôt la guerre en faveur du principe des nationalités, tantôt la réclamant contre ce principe même.
On le voit, c'est toujours, depuis trentecinq ans, la même théorie : l'or et le sang de la France affectés à la garantie des indépendances étrangères, à la propjgande des prin-
[Il ROMANTISME POLlTlnlE. UT
cipes. Trente -cinq ans d'erreurs et de sophismes! Faut-il s'étonner que la liberté française soit encore à fonder?
Hier encore, est-ce que M. Garnier-Pagès, en demandant le désarmement, ne s'écriait pas: «Oui, venez secourir les nationalités, et alors nous vous donnerons tous les moyens que vous nous demanderez. ?sous sommes à côté de vous sur le champ de bataille ! etc ^ » Toujours la même politique : inconséquence et contradiction. On veut la liberté, mais on ne peut se détacher de la guerre. On adopte le principe de non-intervention, et l'on est sans cesse dans les meilleures dispositions pour le violer.
Les motifs allégués par les organes du parti hbéral sont à la hauteur de la politique qu'ils défendent. C'est la mission delà France, rc-
* Moniteir- du 4 mai 1805.
pètent à Tenvi le Siècle^ V Opinion nationale et le Journal des Débats ; c'est la mission de la France de secourir les opprimés, de faire, à ses risques et périls, la propagande des principes M
Vraiment, c'est la mission de la France? wSi de pareils arguments n'étaient pas reproduits tous les jours avec une insistance et un sérieux qui confondent, le soin de les réfuter semblerait trop puéril.
Qu'est ce d'abord que la France soldat de Dlen^ missionnaire do la Providence^ et autres locutions à l'usage de M. de Maistre et de M. Guéroult? Uu'est-ce enfin que la mission de la France an milien des peuples? Un jour-
1 Comment un oraleur tel que M. Jules Favre a-t-il pu dire : « Briser les chaînes ries esclaves, chasser les dominateurs qui n'ont jamais su s'imposer que par la violence, telle est la mission de la France? » {Moniteur du 2 mai
DU ROMANTISME POLITIOI E. 99
nal libéral peut-il bien écrire, en l'appliquant à son pays, ce mot do mission, qui répugne aussi bien à l'idée de liberté, qu'il nie, qu'à celle de Providence, qu'il suppose? Qu'est-ce, en effet, qu'une mission providentielle qui consisterait à faire tuer, de temps en temps, quatre-vingts ou cent mille hommes dans quelque libérale et philanthropique entreprise? Il existerait une mission de cette nature et une Providence capable de la donner, comme il existe des écrivains capables de la vanter?... Laissons là, une fois pour toutes, ces idées de mission et de Providence, ridicules témoiofnao'es de l'infatuation nationale! Dire, comme la presse libérale n'a cessé de le répéter depuis 1850, que les nations étrangères ne pourraient ni s'éclairer, ni sortir des ténèbres de la servitude qu à la lueur de nos bivacs, est une assertion trop évidem-
ment démentie par l'histoire contemporaine. Comme les nations privées de l'apostolat du fantassin français n'ont pas laissé d'accomplir certains progrès, il en faut bien conclure que la mission dont nous nous supposions chargés n'était pas aussi nécessaire que la vanité nationale aimait à se le persuader. Les peuples à qui nous devions servir de guides ont fini par nous dépasser, de telle sorte, que si , ce qu'à Dieu ne plaise, une guerre de propagande venait jamais à éclater, c'est contre nous, non plus contre eux, qu'elle devrait être maintenant dirigée.
La France n'a qu'une mission à remplir, c'est de vivre chez elle paisible, prospère, morale et libre; c'est de respecter partout et toujours le principe de non-intervention ; que cette mission la satisfasse et lui suffise !
La politique des peuples libres a en effet
Dr: ROMANTISME POLITIOrE. 101
pour base indispensable le principe de nonintervention sainement compris, non pas le principe de non-intervention tel que le parti libéral l'a toujours interprété, au plus grand péril de la puissance et de la liberté nationale.
Le principe de non-intervention, sainement compris , repose non-seulement sur l'intérêt qu'ont tous les peuples à ce que personne n'intervienne chez eux, mais encore sur l'intérêt qu'ils ont eux-mêmes à ne pas intervenir chez autrui. Le principe de nonintervention peut donc être envisagé comme exprimant les droits et les devoiis des peuples les uns à l'égard des autres, et comme exprimant leurs devoirs envers eux-mêmes; d'un côté, la nécessité, l'obligation pour chacun de respecter l'indépendance d'autrui,
de l'autre, l'obligation de -e consacrer d'a-
i02 DU ROMANTISME POLITIQUE.
bord et tout entier au soin de ses libeiti's intérieures. Respect des autres et de soi-même : c'est toute la morale internationale, c'est tout le principe de non-intervention.
Mais,enproclamant ce principe, le parti li béral, il faut bien le dire, ne Ta jamais compris. Des deux intérêts, sur lesquels le principe de non-intervention repose et auxquels il sert de sauvegarde , intérêt qu'ont tous les peuples à ne pas subir l'intervention, intérêt qu'ils ont à ne la point porter chez d'autres, le parti libéral n'a jamais été frappé que du premier.
Aux yeux d"une nation qui a Tmlelligence des conditions auxquelles la liberté se fonde et se maintient, le premier mérite du principe de non-intervention, c'est précisément l'obligation où il met tous les peuples de s'occuper d'abord de leurs affaires intérieu-
res.Le principe de non-intervention, c'est le renoncement à la conquête, à la gloire des armes, aux passions guerrières, en faveur de la liberté, et c'est prccisément le principe de non-intervention ainsi entendu que le parti libéral illogiquement épris de gloire, de conquête, livré aux passions guerrières, se rofuse à comprendre en l'adoptant.
Le parti libéral proclame donc le principe de non-intervention, et, par un miracle d'inconséquence, il se déclare sur-le-champ décidé à intervenir en faveur des nationalités opprimées. De sorte qu'en même temps qu'il adopte un principe, il manifeste l'intention de le violer : oubliant qu'il n'est pas plus permis de faire violence aux principes pour en assurer le respect qu'il n'est permis de violer la loi pour la défendre.
Qu'on le comprenne donc enfin ; nppliquer
le principe de non-intervention, ce n'est pas intervenir au profit de telle ou telle idée, de tel ou tel sentiment, dans un but de mission ou de propagande : ce n'est pas non plus intervenir seulement après que d'autres seront intervenus; ou bien n'intervenir que le second ou le troisième, afin de rappeler, à coups de canon, au premier ou deuxième intervenant, qull aurait dû rester chez lui : non, c'est absolument n'intervenir chez aucun peuple, sous aucun prétexte, parce que l'on estime toute immixtion dans les affaires étrangères contraire à la justice et fatale à la liberté.
La mission de la France n'est pas d'affranchir les nations étrangères : à chacun le soin de ses injures! La mission de la France n'est pas non plus de propager les principes sans en jouir. Si elle a ce lionheur ou cette gloire
or ROMANTISME POLITIQUE. lOr)
de proclamer un principe avantageux à toutes les nations libres, que ne commence-t-elle d'abord par s'en appliquer à elle-même les bienfaits? Bien certainement son exemple serait plus puissant et plus fécond que ses victoires ' I
* Voy. Appendice n° T».