CHAPITRE \I
Le principe Jes nalioiuililés b.ise d'un nouveau droit international. — Qu'est-ce quun principe? — >'ouvelIe apologie du principe des nationalités.
Jusqu"ici adversaires et partisans du principe des nationalités s'étaient rencontrés pour le défendre oti potir le combattre, sur le terrain de la communauté d'origine, de race et de langue. Mais la réflexion éclairée par l'expérience des événements accomplis dans le nord de l'Europe a donné à penser aux défenseurs du principe des nationalités qu'en
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lui donnant pour base la seule communauté d'origine, de race etd- langue, ilsse plaçaient sur nn terrain trop étroit, et qu'il fallait à ce principe une assiette plus sûre et plus large. c( Trouver un principe, a dit le prince Napoléon, avec la franchise et la vigueur particulières de sa parole, trouver un principe qui rende les guerres de plus en plus rares, qui, par un respect des droits de tous, établisse un juste et véritable équilibre, c'était le problème à résoudre. De là est née l'idée des
nationalités L"idée des nationalités est
non-seulement bonne en elle-même, mais il n'y en a point d'autre qui puisse servir à fonder les relations durables et pacifiques des peuples entre eux, ni assurer aucune stabilité pour l'avenir : car ce que la force a fait,
la force peut le défaire Respecter les
nationalitésce n'est point méconnaître lâche-
miîiement de l'humanité vers l'unité; mais il y aura toujours des diversités entre les groupes d'hommes, des besoins différents auxquels les nationalités doivent satisfaire. (f Ce principe, si on se dégage de tout parti préconçu, n'est point difficile à définir; il ne s'agit pas, pour le mieux combattre, de le faire reposer exclusivement sur tel ou tel élément isolé, il faut le juger dans son ensemble. Qu'est-ce qu'une nationalité? C'est une réunion de conditions d'origine, de race, de mœurs, de géographie, d'histoire, de langue, de religion, d'intérêts; il faut, pour qu'un peuple soit digne de former une nationalité, qu'il sache s'affirmer par des sacrifices. Vouloir faire dire aux partisans de ce principe qu'il est basé exclusivement sur une des conditions indiquées est absurde. »
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Le spectacle du conflit dano-alleinand était effectivement bien propre à faire réfléchir les hommes de bonne foi qui avaient voulu voir dans le principe des nationab'tés la base d'un droit international supérieur et nouveau a destiné à établir un véritable équilibre par le respect des droits de tous,» à rendre impossible l'effusion du sang humain, enfin à réunir dans un long embrassement la Justice et la Paix sur le conlin disputé des États : a Jmtitia et Pax obviavernnt siln et osculatœ simt. »
ba réalité ne répondait guère à ce beau rêve. Ce principe pacifique avait chargé les canons de Dûppel, ce principe de justice avait permis qu'on méconnût en son nom la justice et le bon droit. Le principe des nationalités devenait difficile à défendre.
Alors, comme une troupe assiégée qui
ajoute à la hâte de nouveaux ouvrages à ceux qu'elle juge insuffisants pour la couvrir, les partisans convaincus du princii)e des nationalités se hâtèrent d'en accroître les défenses et d'en fortifier les endroits faibles. La communauté d'origine, de race, de langue ne fut plus qu'une partie du principe. Le principe des nationalités, dit-on désormais, c'est sans doute la communauté d'origine, de race, de langage, mais c'est encore et simultanément une réunion indispensable de conditions de mœurs, de géographie, d'histoire, de religion, d'intérêts; le principe des nationalités c'est tout cela ou ce n'est rien ; et il n'est plus possible, disent ses apologistes, de le faire reposer sur tel ou tel élément isolé « pour le mieux combattre. »
Voyons si le principe des nationalités re-^
posant désormais sur tant de conditions d'origine, de race, de mœurs, de géographie, d'histoire, de langue, de religion, d'intérêts, si le principe des nationalités ainsi fortifié, complété, réparé, soutient mieux la discussion que lorsqu'il reposait uniquement sur la communauté d'origine, de race et de lan-
gage.
D'abord c'est la faculté même de cette restauration et de cette réparation que je conteste aux défenseurs du principe. Ils ne peuvent étendre et modifier ainsi à leur gré le terrain de la discussion en s'appuyant tantôt sur la race et la langue, tantôt sur les mœurs, la géographie, Thistoire, la religion. les intérêts. Cette faculté précieuse d'abandonner à volonté un champ de bataille qu'on n'aurait pas pu défendre pour transporter la lutte sur un point plus favorable, leur est
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absolument déniée par les faits; et ils sont contraints d'accepter la discussion sur le seul terrain de la race et de la langue, unique base jusqu'ici, unique fondement sur lequel la théorie des nationalités repose, unique forme qu'elle ait jusqu'à présent revêtue \
N'est-ce pas, en effet, au nom de la race et des liens d'une commune origine que se sont affirmés le Slavisme^ le Scandinavisme, le Germanisme et le Latinisme? Ou bien serait-ce par hasard au nom de l'histoire que les na-
> « Vous seuls, disait Fichte à s'^s compatriotes, vous seuls vous êtes une nation, car vous seuls vous avez une parole qui n'est qu'à vous, qui n'a rien emprunté aux autres. Français, Anglais, Italiens, Espagnols, tous ne parlent que des idiomes mélangés, corrompus et défigurés ; vous seuls vous possédez un verbe pur, original, indigène. Les autres n'ont que des dialectes, vous seul vous avez une langue; les autres ne sont qu'un assemblage discordant, vous seuls vous formez un tout homogène. » U agitation unitaire en Allemagne et le régime coiistilutionnel en pnisf^e, par M. Julian Klaczko.
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tioiialités du Danube, Hongrois, Croates, Roumains animés d'une haine mutuelle s'efforcent de briser une union plusieurs fois séculaire? Serait-ce davantage au nom de la géographie? mais leurs frontières sont confuses et sans relief déterminé. Ou bien serait-ce au nom de leurs intérêts? mais tous ont, il me semble, un intérêt évident à ne se point séparer en cinq ou six groupes hostiles, ayant chacun son armée permanente et sa douane particulière. C'est donc au nom seul de la communauté d'origine de race et de langage que toutes ces nationalités se font réciproquement l'honneur de se haïr et qu'elles déchireraient au besoin à coups de baïonnettes cette charte constitutionnelle, destinée à les unir par l'appât d'un commun intérêt et d'une commune liberté.
La théorie des nationalités mérite-t-elle
le nom de principe que réclament pour elle ses partisans? Qu'est-ce donc qu'un principe? apparemment une vérité primordiale, d'un caractère tellement général et tellemenl élevé qu'elle soit vraie et applicable dans tous les cas, dans toutes les circonstances semblables. Tels sont les principes de la morale applicables dans toutes les circonstances, dans toutes les conditions de la vie. Tel est encore, dans un ordre différent, le principe de non-intervention également profitable à toutes les nations qui voudront jouir de ses bienfaits. Si le principe des nationalités est revêtu de ce caractère d'universalité auquel se reconnaissent les principes, il faudra donc l'appliquer partout où se rencontre x ont des circonstances identiques. Imposé naguère au Danemark, le principe des nationalités est applicable à la France,
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à l'Angleterre, à la Suisse, à toutes les nations qui comptent dans leur sein des populations d'origine différente. Allons, partisans du nouveau principe, soyez lugiques; dites à l'Irlande de renouveler contre la race anglosaxonne cette lutte malheureuse de tant de siècles, maintenant apaisée par la reconnaissance de ses droits. En France, où l'on peut reconnaître encore, à des traits que le temps n'a pu détruire, plus d'une nationalité distincte, dites aux Bretons, par exemple, dont les trois cinquièmes parlent à peine français : Voici les traits, la langue, la religion, les mœurs de vos pères, vous èles un peuple à part; mêliez des capsules à vos fusils, et recommencez la guerre des Chouans au profit de la nationalité bretonne!
Si l'intérêt des peuples, si l'intérêt bien compris de la paix et de l'humanilé s'oppo-
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sent à l'application générale du principe des nationalités; s'il ne faut voir, dans l'agitation dont il est la cause, qu'un caprice de l'opinion, un soulèvement de cette intolérance qui sommeille toujours au cœur de l'homme, et porte maintenant les peuples à se haïr au nom de la race et de la langue, comme autrefois au nom de la religion ou de la politique; le principe des nationalités n'est donc pas un principe dans l'acception élevée du mot, c'est-à-dire une idée vraie, conséquemment bienfaisante et conséquemment applicable à tous les peuples. « L'idée des nationalités » n'est donc pas, conune l'a dit son illustre apologiste, une idée a bonne en elle-même... qui puisse servir à fonder les relations durables et pacifiques des peuples entre eux et assurer leur stabilité pour l'avenir. » Singulier moyen en
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effet (le préparer «racheminemenl de l'iiunianité vers l'unité» que de réaliser d'abord la séparation des races, et de marcher à l'apaisement en consacrant les préjugés et les haines les plus injustes et les plus duraldes.
Encore un ou deux principes comme celuilà, Monseigneur, et l'ère de la paix indispensable à l'établissement de la liberté est ajournée pour plusieurs générations, et des flots de sang inonderont la terre.
En admettant même, d'un point de vue purement théorique, que le principe des nationalités ne soit pas uniquement borné à la race et à la langue, qu'il ait besoin, pour créer un droit sérieux en faveur des populations qui l'invoquent, de réunir toutes ces conditions supplémentaires de mœurs, de géographie, d'histoire, de religion, d'intérêts; je le demande : quel peuple pourra ja-
mais invoquer en sa faveur le principe des nationalités? Il n'en est pas un seul qui réunisse toutes ces conditions. Et, lorsque deux nationalités seront en présence, dont Tune pourra faire valoir la communauté de race, de langue, d'origine, tandis que l'autre alléguera les mœurs, l'histoire, la religion, la géographie; je le demande encore : qui décidera? de quel côté sera le principe des nationalités ? Si les Allemands avaient en leur faveur l'origine, la race, la langue commune, les Danois pouvaient invoquer la géographie, l'histoire, les intérêts, sans parler de la justice qui n'a rien à voir avec le principe des nationalités. Qui devait l'emporter ? et de quel côté était donc le principe, le véritable principe des nationalités?
Enfin il est, de l'autre côté de l'Atlantique, une nationalité en possession ac-
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tuelle d'instruire et d'éblouir le monde par l'éclat de son exemple ; et cette nationalité a précisénnent et absolument contre elle toute espèce de principe des nationalités. Rien n'a jamais paru déplus pacifique et de plus redoutable, de 'plus moral et de plus prospère tout ensemble que la grande république américaine. Elle a trouvé dans son sein des soldats comme ceux de la dernière guerre, des magistrats suprêmes comme Washington et Lincoln ; il est vrai que, comptant parmi ses peuples des échantillons de toutes les races du globe, née seulement d'hier, pratiquant à l'endroit des cultes la plus large tolérance, elle n'a point pour elle ces conditions indispensables de la nationalité : origine, mœurs et race communes, histoire, langue, religion uniques. Est-ce à dire pourtant que sa nationalité ne soit point via-
ble et qu'elle soit destinée à une dissolution prochaine?
Le moyen de « rendre les guerres plus rares, d'établir un juste et véritable équilibre basé sur le respect des droits de tous », n'est pas de placer le principe des nationalités dans les conditions d'origine, de race, de mœurs, de géographie, d'histoire, de langue, le religion, d'intérêts qu'un petit nombre de nations seulement peuvent réunir et qui manquent pour partie à la plupart d'entre elles. Le principe de la nationalité est ailleurs; il est tout ensemble plus noble, plus élevé, plus pur, plus dégagé de préjugés, plus accessible à tous. Le principe de la nationahté c'est la liberté, ce sont les institutions qui groupent les hommes de race, de langue, de religion, de mœurs diverses dans la jouissance des mêmes biens et des mêmes droits ; c'est
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la liberté qui pourrait réconcilier la Vénétie à T Autriche, la Pologne même à la Russie, comme elle a confondu, dans un mutuel amour pour une commune patrie, les trois races qui forment le peuple suisse; c'est la liberté, qui fait naître ces intérêts multiples qui ont rendu la guerre déjà plus rare et la rendront finalement impossible, c'est la liberté qui fait d'un peuple indigent un peuple prospère, et d'un peuple prospère un peuple ami de la paix; c'est la liberté qui favorisant le triom.phe prochain des lois économiques réunira tous les peuples par les liens de l'échange universel, alors que chaque nation dépendant de toutes, toutes dépendront de chacune. Et ce jour, l'ère des conquêtes et de la violence sera fermée et fermée pour toujours; et l'unité idéale du
genre humain, ne trouvera plus d'obstacles que ceux qui naîtront de l'infirmité de la nature humaine ou de la constitution même du monde physique î