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CHAPITRE VIII

Conséquences du principe des nationalités. — Conflit danoallemand. — Contradictions libérales.

C'est vers l'Allemagne qu'il faut porter ses regards, si l'on veut juger dans ses conséquences la théorie des nationalités, et se faire une idée des principes auxquels le parti libéral accorde l'autorité de son suffrage.

Tout le monde sait quel est l'objet du mouvement national allemand. Réunir en un seul peuple, du Rhin à la Yistule, de la mer du

Nord aux bouches du Danube, toutes les populations qui parlent allemand, sans laisser échapper, bien entendu, celles qui parlent polonais dans le duché de Posen, magyare, tchèque ou roumain en Autriche, italien en Vénétie; puis assurer à cette nationalité ainsi constituée l'empire du continent appuyé sur la puissance de la mer, tel est l'objet du patriotisme de l'Allemagne et le but avoué de ses aspirations dites nationales.

On comprendrait avec peine, si l'on n'avait présent à l'esprit ce modeste objet des désirs allemands, que la nation qui occupe précisément au milieu de l'Europe la position la plus centrale, que tant de vastes territoires, tant d'obstacles de toute nature séparent des rivages de l'Océan, qui n'a d'accès vers la mer du Nord que par un littoral

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étroit, se soit mis en tête de devenir une puissance maritime imposante, et, qui sait? peut-être d'ajouter l'empire de la mer à l'empire du continent.

Quoi qu"il en soit, résolus à devenir une puissance navale, malgré leur situation et leurs aptitudes peu maritimes, les Allemands ont été conduits à désirer de posséder les rivages qui leur manquaient. La dernière guerre leur 'a livré les cotes du Holstein et partie de celles du Sleswig, avec la rade de Kiel. Ainsi les désirs injustes appellent ou nécessitent remploi des moyens violents; ainsi l'Allemagne a vu ses aspirations nationales jouir d'un commencement de sati.sfaclion. On croit avoir tout dit de nos jours, tout excusé, tout légitimé, lorsqu'on a parlé des aspirations nationales. Qu'est-ce à dire cependant? Pour être nationales, les aspira-

tiens vers le bien d'autrui sont-elles plus légitimes que les aspirations individuelles? Un désir injuste devient -il honnête, parce qu'au lieu d'être renfermé dans une seule poitrine humaine il est commun à plusieurs millions d'hommes? Notre époque pourra se vanter d'avoir singulièrement accru la somme de ces mois vagues qui servent à tromper et à entraîner les masses, en couvrant du manteau du patriotisme les combinaisons d'une politique peu scrupuleuse.

Il ne suffira jamais d'accoler le mot droit à l'objet de ses désirs pour en changer la nature illégitime. Les Allemands ont parlé de leur droit à la mer. Pourquoi existerait-il un droit à la mer^ plutôt qu'un droit aux montagnes, aux plaines fertiles, aux fleuves navigables, aux mines exploitables, en un

mot, à tous les avantages naturels inégalement répartis entre les différents peuples? Si les nations qui ne possèdent point de rivages ont incontestablement le droit d'user de la mer comme de la grande voie commerciale commune au genre humain, en conséquence, d'y aller et d'en revenir, de s'y embarquer, d'y conduire et d'en ramener leurs marchandises, s'ensuit-il qu'elles puissent faire sortir de ce droite ou mieux, de cette f<ervitude consentie à leur profit par les peuples qui vivent sur le littoral. un droit nouveau leur conférant la possession même des territoires qu'elles traversent pour se rendre à la mer?

Voilà à quelle perversion du sens moral, à quelle pauvreté de raisons, le principe des nationalités a conduit Tesprit naturellement honnête du peuple allemand. Voilà de quels

principes le parti libéral français s'est fait l'apôtre et le soutien déclaré!

Oui, sans doute, le principe des nationalités était pour l'Allemagne, mais les vrais principes étaient pour le Danemark. Le Danemark avait pour lui la liberté dont il voulait faire jouir le Holstein, qui décidément lui préfère les usages allemands et le régime prussien. Le Danemark avait pour lui des traités au bas desquels figure le nom do la France, et le Danemark avait contre lui l'Ai, lemagne, nationalité illogique, inconséquente s'il en fut, oppressive en Vénétie, en Hongrie, en Pologne, mais libératrice en Holstein; l'Allemagne, avide en ses désirs, inquiétante dans ses aspirations brutales vers la force et la puissance militaire. Lasse de former ses matelots dans ses gymnases, l'Allemagne veut les exercer dans les ports da-

nois; elle veut avoir des flottes pour tenter, à son tour, des expéditions lointaines dont le bruit arrive à son imagination, et dont sa bourse n'a pas encore soldé la dépense. Elle veut promener dans toutes les mers l'orgueil du pavillon allemand ; mais, — en dehors du principe des nationalités, auquel semble définitivement s'être enchaînée la politique française', — que nous importent, qu'importent à la France libérale ces passions surannées, ce déploiement nouveau de force agressive?

Il est vrai qu'à la vue de ce petit peuple trop peu nombreux pour résister, trop pauvre pour renouveler son matériel de défense et cependant prêt à lutter pour sa nationalité glorieuse et probe; à la vue de quelques

' Lettre de l'empereur au duc d'Âugustembourg.

régiments, portant de vieux fusils et traînant de vieux canons, frappés de loin par les armes perfectionnées des plus grandes armées européennes; à la vue du peuple danois succombant, dans une lutte inégale, avec tristesse et simplicité, le parti libéral s'est ému. Mais quoi? Quelle attitude était la sienne et que signifiait son émotion? Après avoir adhéré au principe des nationalités sans examen, sans étude préalable, en face des premiers résultats de ce principe tant loué, tant exalté, le parti libéral reculait : contraint de donner au monde le spectacle de son inconséquence, ou d'approuver ce que sa conscience repoussait, s'il voulait rester logique!

Jusqu'ici, dans leurs manifestations diverses, les aspirations nationales se sont montrées partout contraires aux aspirations libé-

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raies ; la nationalité a marché à contre-sens de la liberté. On sait de quelle nature était l'oppression imposée par le Danemark aux duchés de l'Eider : la liberté des cultes, l'égalité des droits entre catholiques et luthériens, l'assiette et la répartition égale de l'impôt, la tolérance religieuse, telles étaient les mesures tyranniques qui ont déterminé les Holsteinois à implorer le secours de l'Allemagne.

On triompherait trop facilement à énumérer les injustices, les contradictions, les puérilités auxquelles le principe des nationalités a donné naissance : ici, les Roumains proscrivant la langue grecque, comme nuisible au développement de la nationalité roumaine^; là, en Bohême, le parti tchèque

* Décret de Thospodar Alexandre Couzn. 50 mars 1^.7,

protestant contre l'insurrection polonaise en faveur du panslavisme, tout en revendiquant sa propre autonomie ^ ailleurs un ministre italien déclarant sérieusement aux habitants delà vallée d'Aoste, que l'heure des grandes agglomérations de peuples est née avec le principe des nationalités, qu'il faut désapprendre le français et se mettre bien vite à l'italien, si l'on veut prouver son dévouement à la nationalité italienne -; enfin le parti libéral français applaudissant à ces pauvretés, adhérant au principe des nationalités, tout en repoussant ses conséquences; multipliant enfin les contradictions et forcé d'être illogique pour rester libéral, ou de

interdisant, dans les églises et les couvents, Tusage de la langue grecque.

* Par Torgane de M. Palacki, le célèbre historien de la Bohême.

" M, Matteucci — [Voy. Appendice n° 4.)

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cesser d'être libéral pour se montrer logique'!

■ Consulter, en ee qui concerne les É.ats Scandinaves les excellents travaux publiés dans la Tievue te Deux- Mondes, par M. A. Geffroy.

CONCLUSION

CONCLUSION

Erreur fondamentale sur laquelle repose toute la politique du parti libéral. — Caractères d'un droit international supérieur. — Idées de M. de Girardin.

Le parti libéral n'est tombé dans les erreurs que nous avons signalées, que parce qu'il a méconnu la nature véritable des devoirs internationaux, et envisagé les nations comme liées entre elles par des liens tout autres que ceux qui les unissent effectivement. Qu'on me permette d'insister sur ce point: il donne la clef du sophisme quia

perverti toutes nos idées en matière de politique extérieure, confondu tous les rapports des choses et constamment attiré, au delà de ses fontières, l'attention que la France aurait dû concentrer sur elle-même dans l'intérêt de sa liberté.

Les rapports des peuples ne sont pas soumis aux mêmes principes qui règlent les relations mutuelles des hommes envisagés comme êtres privés. D'une situation différente découlent des obligations différentes. Au sein de la vie civile, protégé par la loi, l'homme individuel peut se livrer sans crainte envers ses semblables aux élans de la sympathie : la même protection qui garantit à tous la sécurité, permet à la bienfaisance de s'exercer, à la charité de se mon-

trer prodigue. Par contre, aucune loi ne garantit les peuples contre les entreprises de la violence, ils ne peuvent demander qu'à la force de les protéger contre la force. Aussi le soin de leur conservation doit-il être leur premier objet, et ne peuvent-ils distraire ni prodiguer, au service de qui que ce soit, cette force seul gage de leur sécurité et de leur indépendance.

Quels sont donc les devoirs des nations les unes à Tégard des autres? Ces devoirs sont tracés par le droit des gens, droit imparfait sans doute, mais droit qu'il faut suivre, puisqu'il existe et qu il existe seul. Car de conseiller à la France de le répudier, en adoptant, sur la nature de ses devoirs internationaux, des idées complètement opposées à celles qui

ont cours parmi les autres nations, ce serait la plus folle, sinon la plus coupable des entreprises. La France se placerait en dehors du droit commun, et ne serait plus, avec les autres nations, dans les rapports de réciprocité qui naissent d'une adhésion commune aux idées acceptées par chacune d'elles et par toutes respectivement, sur la nature de leurs devoirs réciproques. La France s'isolerait et devrait accepter toutes les chances de son isolement.

Ainsi donc le droit des gens règle les rapports des peuples, comme le droit politique règle ceux des citoyens, et le droit civil ceux des individus entre eux. 11 existe donc un droit différent pour régler les différents rapports des hommes, et l'on ne peut déci-

der par les [nincipes du droit civil ou du droit politique ce qui doit Trtre exclusivement par les principes du droit des gens, ni confondre, si ce n'est au détriment de la puissance nationale, des obligations et des rapports aussi différents que le sont ceux des peuples et des individus^

* L'adresse du Corps Législatif pour 1865 contenait le paragraphe suivant :

t Dans le conflit soulevé sur les bords de la Baltique, votre gouvernement a montré une juste réserve qui lui était commandée par notre bon vouloir envers TAlIemagne, et par nos sympathies pour le Danemark. Vous avez eu raison, Sire, d'invoquer, da?is les conférences diplomatiques, au profit des populations, les principes sur lesquels repose notre droit public. »

Étaient-ce bien les principes du droit pubhc français quil f.illait faire valoir au sein de la conférence où se sont agités les intérêts contraires de l'Allemagne et du Danemark? Le droit public ou pohtique de chaque peuple, qui varie avec son état intérieur, ne peut être invoqué qu'à propos des changemenls que ce peuple accompht chez lui, à lintérieur. Des qu il s'agit de changements accomplis à l'extérieur,

Le droit civil et le droit politique imposent aux individus comme aux citoyens des devoirs positifs et formels. La loi civile peut, dans certains cas, exiger d'un citoyen le sacrifice d'une sécurité qu'elle lui garantit tous les jours. La loi politique peut aussi, en des

dïin remaniement de frontières, d'une rupture d'équilibre, résultats de la guerre et de la conquête, ce n est pas le droit politique qu'il faut faire valoir, c'est le droit des gens. En matière civile s'appuie-t-on sur le droit politique ? et réciproquement en matière politique sappuie-t-on sur le droit civil ? De même, en matière de droit des gens, on ne peut invoquer le droit politique. C'est en s'appuyant sur le droit des gens, sur les traités existants, sur l'intérêt qu'elle pouvait avoir à maintenir l'équilibre ou bien à en accepter la rupture, que la France devait paraître dans la conférence de Londres. Si son opinion était ainsi partagée entre son bon vouloir en vers VAllemagne el ses sympathies pour le Danemark, mieux eût valu cent fois ne point assister à la conférence plutôt que d'y paraître pour invoquer les principes sur lesquels repose notre droit public. Uue penserait-on d'un avocat qui, dans un procès purement civil, s'appuierait constamment sur le droit public et se mettrait à faire l'éloge dn suffrage universel ? J imagine qu'on le rappellerait à la question. [Voy. Appendice n° 5).

occasions définies, requérir le même abandon. Mais, dans les rapports de peuple à peuple, tout change. Aucune loi, je le répète, aucun principe universellement adopté ne garantit à personne le maintien de ses droits et de sa sécurité; chacun ne peut compter que sur lui-même individuellement et sur la force qu'il possède ; chacun est donc obligé de réserver pour lui-même les manifestations de cette force, seul rempart de son indépendance. 11 faudrait une ignorance bien profonde des principes qui doivent servir de règle à la politique extérieure des États pour taxer d'égoïsme une conduite si logique et si sage. Comment y aurait-il égoïsme, là où le contraire de régoïsine, c'est-à-dire le dévouement, n'est pas obliga-

toire, et non-seulement n'est pas obligatoire, mais n'est pas même facultatif, puisqu'il est impossible?

En conclurons-nous que le droit international, dans son état actuel d'imperfection, soit la loi définitive des nations? A Dieu ne plaise, qu'il faille renoncer à l'espérance de voir, un jour, une loi plus douce et plus sincèrement fraternelle dominer les rapports des peuples! Mais cette loi, ce droit, destiné à porter l'empreinte supérieure de la justice, c'est à la paix, à la liberté, à l'intérêt mutuel, au bon sens réciproque des peuples qu'il appartient d'en jeter les fondements; et, sans doute, le meilleur moyen d'en avancer l'œuvre n'est pas de marquer son mépris pour le droit imparfait qui existe

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actuellement. Car ce qu'il importe, avant tout, (le fonder, c'est bien moins encore un droit nouveau, que le respect du droit.

Le croirait-on? c'est en cherchant à fonder un droit nouveau, que le parti libéral a méconnu la nature véritable des devoirs internationaux et l'étendue des obligations qu'ils imposent;

Qu'il a été conduit à tenter incessamment de violer le principe de non-intervention, base nécessaire de la politique des nations libres;

Qu'il a tant de fois fait effort pour engager les forces de la France au service des indépendances étrangères;

Qu'il s'est montré particulièrement avide d'influence et de prépondérance extérieure;

Qu'il a substitué, en fait d'alliances, à la communauté des intérêts, les liens de la sympathie et de la communauté d'origine ;

Enfin, qu'il s'est fait en tous lieux l'apôtre aussi aveugle qu'inconséquent du principe des nationalités.

La première marque, le premier critérium d'un droit international supérieur devrait être un caractère éminemment pacifique, tout progrès dans les relations des peuples étant lié aux idées de paix et d'humanité. Or, le nouveau droit international semble faire naître, comme à plaisir, de peuple à peuple, les occasions de conflit; il découvre des cas de guerre, auxquels, jusqu'à présent, personne n'avait songé; il excite les races les unes contre les autres.

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non-seulement dans l'étendue d'un même continent, mais des deux côtés de l'Atlantique; en un mot, il met les armes à la main à toutes les nations de la terre.

En ce qui nous concerne particulièrement, il semble que pour s'acquitter de sa mismn humanitaire, la France n'ait plus qu'à se munir d'armes perfectionnées, à anticiper sur quelques conscriptions et à se jeter sur son voisin le plus proche.

Est-ce donc là poser les bases d'un droit international supérieur?

Bien différente, la politique d'intérêt national circonscrit la guerre dans un domaine sans cesse plus étroit. Elle ne la déclare pas abolie pendant qu'elle existe encore; mais elle s'applique à la réduire tous les

jours, en suivant pas à pas les progrès de la civilisation et de la morale universelle. Quoi de plus sage, de plus pratique, de plus politique, dans le meilleur sens du mot? Seule, la politique des intérêts favorise le jeu des institutions libres et l'action bienfaisante des lois économiques; elle seule peut résoudre ces questions de travail, de salaire, d'échange, de crédit, dont le /?omantisme politique ajourne indéfiniment la solution. Un publiciste qui unit le don le plus rare pour l'action aux plus fécondes aptitudes du penseur, ^\. de Girardin, l'a dit et répété depuis longtemps : un jour viendra où l'on licenciera le dernier régiment, où l'on désarmera le dernier vaisseau, où le libre échange aura rapproché tous

les peuples par les mille liens d'une communauté d'intérêts sans cesse plus étroite et sans cesse redoublée. La politique d'intérêt atteindra aloi s son dernier développement. Elle aura rapproché toutes les nations de la terre : qui donc oserait l'accuser d'égoïsme? Elle aura supprimé la conquête et la guerre : qui donc oserait Taccuser d'immoralité ?

En un mot, la politique sera remplacée partout par l'économie politique.

Je terminerai ces études par le développement d'une pensée qui les domine toutes, et qui en est, en quelque sorte, la pensée mère : que la France sans renoncer aux sympathies légitimes qu'elle n'a cessé de porter aux nations ses sœurs et tout en les assistant

dans la mesure de ses forces et dans l'étendue de ses devoirs internationaux, que la France consente enfin à s'occuper d'ellemême ! La liberté, est-ce un bien d'une espèce particulière que nous soyons tenus de porter aux autres, en nous frayant partout un chemin sanglant et dont il nous soit interdit de goûter les charmes? ou bien si la liberté est à ce point estimable qu'il faille pour la donner aux autres peuples nous imposer les derniers sacrifices, que ne tentons-nous d'abord de la fonder à moindres frais chez nous ?

Dans un discours resté célèbre, le général Lamarque s'est écrié : « Ils portent loin les boulets, lorsqu'on y a gravé les principes qu'appelle la voix des peuples. »

N'en déplaise à la mémoire du belliiiueux général, ce n'étaient pas nos bataillons, ce n'étaient pas nos boulets qu appelait la voix de:< peuples, mais nos principes. Prouvons, par une application féconde, quelle est leur excellence et leur supériorité, montrons au monde à quel point ils peuvent rendre une nation libre, morale et fière. Que les ennemis des idées françaises ne puissent plus invoquer contre elles nos déceptions, nos malheurs, notre expérience chèrement achetée !

En 1848, on plantait dans nos villes le peuplier, emblème de la liberté naissante. Sur ses rameaux les prêtres jetaient Teau bénite ; l'orphéon populaire, imitant le chœur antique, mêlait à l'en tour ses vœux à ses

chants. Les souffles féconds de germinal parcouraient la terre; mais l'arbre civique, dans un sol qui n'avait pas été préparé pour lui, sécha bientôt jusque dans ses racines.

Eh bien, que la liberté ne nous trouve plus jamais inoccupés, distraits, incapables. Soyons toujours dignes d'elle, toujours prêts à la recevoir, à la provoquer dans sa marche vers un progrès incessant. Travaillons sans fin et sans relâche; que toute question soit élucidée, creusée, travaillée ; que rien ne puisse plus jamais ni troubler, ni séduire la clarté, la netteté, la probité de l'esprit français. Soyons enfin amoureux d'idées justes comme nous l'avons été jusqu'ici de fausse gloire, de Romantisme et de politique

vaine!

Soyons amoureux d'idées justes. — La liberté n'est qu'un des aspects divers, une des faces de l'éternelle vérité. Comment, un peuple pourrait-il rester libre, s'il méconnaissait la vérité pour l'erreur? Là où la raison nationale s'altère, la liberté court péril. A vous donc, publicistes, d'élever audessus de vos tètes, afin de la faire briller sur ce peuple affamé de jour, la lumière de la vérité î Comme ces flambeaux que l'on porte dans la nuit et que 1 on défend de la main contre le vent des ténèbres, protégezla, entourez-la de vos bras dévoués, étendez au-devant d'elle votre manteau!

Est-ce un rêve du patriotisme, une illusion de l'attente? mais il me semble que rien de plus beau n'aurait jamais paru sous

le soleil, rien de plus magnifique et de plus propre à ravir les regards que cette démocratie française telle que mon esprit l'embrasse et que mon imagination la conçoit. Plus d'armes î le tumulte de la guerre a cessé. La France n'est plus un camp hérissé de baïonnettes, menacé par l'Europe coalisée, mais un champ paisible où les nations viennent en foule chercher la lumière !

L'épée aurait fini son œuvre. La plus éclairée, la plus prospère, la plus intelligente des démocraties exercerait sur les peuples l'ascendant souverain de l'exemple. A quoi bon dès lors la propagande du fer? En voyant tous ^'"s biens que la liberté fait naître, en voyant .ousles trésors qu'elle peut 'répandre, associée à l'égalité, en conlem-

plant réclat radieux jeté par nos frontières, les nations les plus humiliées sentiraient grandir au fond de leur cœur, avec le désir invincible de nous imiter, la force nécessaire pour chasser leurs maîtres !

ÉCLAIRCISSEMEMS

ET

( page 77. )

La politique extérieure du gouvernement de Juillet, après avoir constitué son tort le plus grave aux yeux de l'opposition contemporaine, constituera son titre principal aux éloges de l'iiistoire. S'il est aujourd'hui surabondamment démontré que ni l'honneur, ni les intérêts de la France n'exigeaient que la nation débordât sur l'Europe, pour la couvrir, une fois de plus, de sang et de ruines, le gouvernement du roi Louis- Philippe avait donc raison de faire du maintien de la paix l'objet constant de sa sollicitude. Aussi, par la force des choses, l'opposition qui cédait aux

entraînements populaires et blâmait la politique pacifique, était condamnée d'avance au rôle ingrat et stérile qu'elle n'a cessé de remplir : celui d'invoquer pendant dix-huit années 'une guerre que ne réclamaient pas les intérêts du pays, conséquemment une guerre contraire à ces intérêts. Aussi, lorsque le flot d'une révolution nouvelle eut porté à son tour l'opposition au pouvoir, se hata-t-elle d'adopter cette même politique conforme aux intérêts du pays, mais contraire aux principes qu'elle avait jusqu'alors servis et proclamés. Ce désaccord si marqué entre la conduite et le langage de l'opposition des dix-huit années, prouve une fuis de plus que la seule politique qu'un gouvernement honnête puisse choisir est la politique d'intérêt, puisque ceux qui avaient le plus blâmé cette politique se mirent illogiquement à la soutenir, dès qu'ils cessèrent de représenter un parti pour représenter la France tout entière.

Si la politique extérieure de la monarchie de Juillet a rencontré d'ardents adversaires, elle a aussi trouvé d'éloquents défenseurs. J'emprunte

au MouiUur du temps quelques extraits, qui prouveront au moins quen France les démonstrations les mieux faites, pour être assurées de convaincre, veulent être souvent recommencées. Qui aurait dit en 1832. au lendemain de ces discussions où la raison politique avait paru avec tant d'éclat, que moins de trente ans plus tard, la politique de propagande triompherait et réunirait en sa faveur l'opposition et le gouvernement?

Discours de Casimir Perler,

Prononcé le -22 mars 1830. ù la Chambre des Pai,-;.

« Messieurs, je désire expliquer clairement la politique du ministère. Dans de si grands intérêts, il lui importe que ses intentions soient bien connues.

« La France et son roi veulent la paix. L'Europe aussi veut la paix, car il n'est en Europe aucune puissance à qui la guerre ne fit courir plus de

risques qu'elle ne pourrait lui procurer d'avantages. Sans doute, notre révolution a pu inquiéter, déplaire, mais il n'est point vrai que son principe menace tous les trônes. La nation française a vengé ses propres droits et reconquis ses libertés ; elle s'est armée au nom de la foi des serments indignement outragée ; elle n'a détruit qu'un pouvoir soulevé lui-même contre les institutions du pays, et le premier soin de sa victoire a été de relever le trône et les lois. La plus solide gloire de notre révolution est d'avoir uni tant de sagesse à tant d'héroïsme.

« L'Europe le sait; elle sait aussi que dans un pays libre toutes les opinions, tous les désirs se manifestent; elle ne prend point le langage et les intentions de tels hommes ou de tel parti pour le langage et les intentions de la France et de son gouvernement ; elle sait enfin que notre révolulion, fidèle à son principe, possède une force immense et braverait au besoin tous ses ennemis.

« A peine la révolution de 1850 était-elle accomplie que la France a proclamé, la première, le principe de non-intervention, ce principe qu'in-

voquaient, en dautres temps, ceux qui le combattent aujourd'hui et que j'ai appris à défendre dans les rangs de l'opposition nationale, alors qu'on nous menaçait d'une guerre sur le Rhin pour nous exhorter à porter la guerre au delà des Pyrénées.

« Mais le gouvernement, chargé de faire prévaloir partout l'honneur et l'intérêt du pays, ne se croit pas obligé de renouveler, même pour une meilleure cause, le système delà Sainte-Alliance, ni de s'engager, sans distinction, au service des insurrections populaires, comme la Restauration s'était engagée au service des gouvernements absolus.

« Telle est la règle de notre conduite ; nous appliquerons le principe de non-intervention partout où notre intérêt sera de l'appliquer, partout où la violation de ce principe serait menaçante pour l'indépendance nationale, pour la dignité du pays, et, pour le soutenir, nous prendrons, s'il le faut, les armes. Mais nous ne prétendons pas imposer par la violence ce principe h toute l'Europe, ni traverser des neutres pour le faire res^

pecter en tous pays ; nous nous réservons le choix

des lieux et des temps.

«Ainsi, messieurs, la paix; mais jamais au prix de l'honneur, au prix de l'indépendance, au prix même de l'intérêt! Que Tune de ces trois nécessités nous apparaisse, on \erra si nous redoutons la responsabilité d'une guerre inévitable. »

Discours de Casimir Périer.

Séance du 50 septembre 1851, Chambre des Députés.

... « Je dépose sur le bureau de la Chambre, à l'appui du projet de loi, une note explicative sur la situation et la résidence des réfugiés do chaque nation, avec un tableau récapitulatif de leur nombre, et le tarif proportionnel des secours qui leur sont attribués.

« La Chambre y verra que, indépendamment

des déserteurs ou fugitifs étrangers qui composent la légion étrangère organisée depuis juillet 1850, près de 5,500 émigrés participent aujourd'hui aux secours accordés par la France, selon les proportions tîxées par ce tarif, dont vous apprécierez la modération.

« Et cependant les conséquences du système dans lequel ce vote nous entraînerait, si on n'en déterminait pas d'avance avec soin l'esprit et les limites, ces conséquences sont telles, que le gouvernement ne saurait réclamer ces subsides de la Chambre, sans appeler son attention sérieuse sur les causes qui en ont motivé la demande.

« On invoque en laveur de ces réfugiés la politique : nous n'invoquons, nous, que riinmanité.

« C'est l'humanité seule qui sollicite et qui accorde les subsides dont il s'agit. De part et d'autre, il faut sa voir à quoi Ton s'engage, la France ne sVngage qu'à secourir le malheur; le malheur contracte dès lors l'obligation de reconnaître un bienfait.

« Nous devons donc protester avec force contre toute interprétation qui aurait le double inconvénient d'attacher à la munificence nationale unca-

190 ÉCLAIRCISSEMEISTS

raclère politique qu'elle ne peut ni ne doit avoir, et d'attribuer à l'infortune qui en est l'objet une sorte de droit que l'on ne pourrait reconnaître sans subir des conséquences aussi incommodes à Tordre public que ruineuses pour le Trésor.

« Évitons que personne voie dans ces subsides la solde, en apparence régulière, d'une armée propagandiste, composée de soldats de toutes les langues, répandue sur tous les territoires et ralliée, non pas à un drapeau national, toujours sacré pour le patriotisme, mais à la bannière cosmopolite des révolutions. La Francen'est la patrie que des Français ; la France n'est pas, comme on dit, tour à tour belge, italienne, espagnole, elle est française, et comme telle, sans doule, elle est bienveillante et secourable ; mais de sa pari c'est un sentiment, ce n'est pas un système.

« La politique de la France, messieurs, ne doit pas se donner, même en apparence, le tort de protéger aucune propagande, et l'infortune de ceux pour qui nous sollicitons des secours rend elle-même témoignage à sa sagesse sur ce point. »

ET PIÈCKS JUSTIFICATIVES. 191

Discours de M. Thiers,

Séance du 9 août 1851.

« Pour mon compte, messieurs, je

ne repousserais pas la propagande comme moyen militaire, si elle avait quelque réalité ; mais je voudrais bien qu'on ne se nourrît pas d'illusions dans les circonstances graves. La propagande pendant la paix, oui, messieurs ; mais la propagande pendant la guerre est une chimère, une sottise. Croyez-vous que la lihcrlé arrive par les baïonnettes autrichiennes: qu'on la voie venir avec plaisir avec un tel cortège? Non, messieurs. Si la liberté nous était ainsi venue en Juillet, Taurions-nous acceptée? Je veux la liberté, jela souhaite aulant que personne, je ne l'eusse pas acceptée des mains des Autrichiens! (Mouvement à gauche.) Ce sentiment, il faut le supposer aux autres peuples. Quand vous irez leur poiler la liheilè,

ils pourront vous remercier du présent, mais non pas de la manière dont il sera fait. Je conçois que la liberté arrive dans les journaux, dans les lettres, que tous les peuples se nourrissent de ce qui se passe à Paris; mais lorsque nous irons bivouaquer dans leurs champs, au pied de leurs villes, les étrangers ne béniront pas nos efforts. »

Discours du ministre des affaires étrangères, n. Sébastian!.

Séance du 10 août 1851.

« On a, il est vrai, beaucoup parlé

de la sympathie des peuples pour noire révolulion, de raccuoil qui nous attendait chez eux. Qu'on ne s'y trompe pas : cette sympathie que tant de faits ont manifestée était au prix de notr e modération même. Elle se serait affaiblie et peutêtre éteinte le jour même où notre population se

serait ébranlée pour envahir leur territoire. C'est l'esprit de conquête de noire première Révolution et de l'Empire qui a fait enlrer les peuples dans la coalition des rois contre la France.

« On doit reconnaître que tous les

peuples de l'Europe ne sont pas également préparés à jouir des bienfaits du système représentatif; et il serait aussi injuste, aussi impolitique de prétendre le leur imposer qu'il était impolitique et injuste à la Sainte-Alliance de vouloir les courber tous sous le joug du pouvoir absolu.

a La propagande, au nom de la liberté, n'est pas moins odieuse que celle qui s'exerce dans l'intérêt du despotisme ; elle découle du mémo principe : la contrainte morale et l'arbitraire, et procède par les mêmes moyens : la violence et l'oppression. Les entreprises de celte nature n'ont que trop souvent mis en péril les gouvernements et les peuples qui ont tenté de les accomplir. »

i94 ÉCLAIRCISSEMENTS

Discourii de M. de Rémasat.

11 août 1851.

Le parti dont le général Lafayette était la personnification généreuse et pure ne se bornait pas à vouloir imposer aux peuples les obligations plus étroites qui servent dérègle au>; rapports des individus entre eux, il cherchait encore à introduire dans la politique la méthode de raisonnement, la rigueur des déductions philosophiques. Ainsi M. Salverte s'étonnait de ce que le gouvernement français, après avoir adopté le principe de nonintervention, n'eût pas fait respecter partout ce même principe, sous ce prétexte qu'un principe une fuis posé il en faut suivre jusqu'au bout les censéquenees. Mais Mi de Rémusat venait répun-

dre avec autant de bonheur que d'esprit et d'éloquence :

« Un orateur auquel la Chambre prête toujours une grande attention (M. Salverte) a paru s'étonner hier que l'on ait pensé qu'il y avait quelque imprudence à suivre jusqu'au bout les conséquences d'un principe. Je m'étonne à mon tour de l'étonnement de l'orateur... Je ne crois pas qu'il y ait imprudence à résister aux conséquences logiques d'un principe absolu; je crois, au contraire, que c'est une preuve de haute sagesse que de ne pas tomber dans les conséquences extrêmes. Ceux qui l'ignorent font de la logique^ ils ne font pas (le la politique.

(( J'ai la prétention d'établir qu'entre l'opposition et le gouvernement, il ne s'agit pas d'un système mixte. Il s'agit de la guerre, de la guérie ou de la paix ; je me trompe, il s'agit de la paix ou de la guerre universelle.

« Je vais passer en revue tous les motifs sur lesquels se fonde la guerre universelle et vous démontrer que, soit qu'on l'avoue, soit qu'on ne

l'avoue pas, la guerre universelle est au fond du

système de l'opposition.

« On a dit que le principe de notre gouvernement et le principe des gouvernements absolus sont en opposition, qu'il y avait une contradiction logique entre ces deux principes. Or, comme les deux principes s'excluent, comme la logique est absolue, que vous ne pouvez vousarreter à la douzième ou à la treizième conséquence, il s'ensuit que c'est une guerre d'extermination, une guerre universelle, éternelle qu'on vous propose d'entreprendre. Vous prenez la tâche de convertir à main armée l'Europe entière jusqu'à ce que le dernier gouvernement absolu succombe en Europe. (Rumeur à refxtrême gauche.) Bien plus, il faut aller plus loin que le continent européen, il faut aller de contrée en contrée jusqu'aux confiiis de l'Asie ; car là aussi il y a des gouvernements absolus à convertir à coups de canons. (Rire général.) Et même si nos honorables adversaires sont conséquents avec eux-mêmes, ils ne peuvent s'arrêter en chemin ; je ne sais si à la douzième ou à la treizième conséquence du prin-

cipo il ne faudra pas aller plus loin que les frontières de l'Asie. (Rires nouveaux... Exclamations à rextrème gauche.) Il ne faudra pas vous arrêter à l'Allemagne, à la Pologne, à la Russie pour réaliser la monarchie représentative universelle ; il faudra réaliser le rêve des conquérants ! Je ne dis pas que ce soit votre intention, mais c'est la conséquence du principe.

« Ainsi la guerre de principes est une guerre universelle, éternelle.

« (3n a parlé aussi d'une autre guerre. On rappelle que la Restauration ne s'est faite que sous la protection des drapeaux étrangers ; on veut venger cet affront, et on dit avec raison que l'humiliation profonde qu'elle avait laissée au fond des cœurs a peut-être autant que toute autre cause contribué à la révolution de Juillet.

« Cela est vrai : les souvenirs qui ont entouré la Restauration ont été sa condamnation, et ce sont ces souvenirs qui ont fait explosion, avec le sentiment de la liberté violée, au mois de juillet.

a Mais la revanche qu'on veut tirer d'un désastre

cruel n'entraînerait-elle pas à de trop graves conséquences? Non, messieurs, la France n'a pas succombé sous une seule puissance : les revers qu'elle a éprouvés furent l'ouvrage de l'Europe liguée; c'est sous l'effort du continent entier que nos valeureuses armées ont plié. C'est donc à l'Europe entière qu'il vous faudra tenir tèle, si vous voulez effacer ces affronts de 1815. Une guerre pareille est impossible; c'est de l'Europe entière qu'il vous faut tirer vengeance. La loi des nations, messieurs, doit-elle être de se proposer des représailles éternelles?...

« Ainsi cette guerre, quelque nom'que vous lui donniez, sera éternelle comme la guerre de principes.

« Enfin un autre système est proposé ; c'est une guerre fondée sur les sympathies de la nation; c'est, à vrai dire, une guerre de sentiment. Ce système s'adresse à des émotions si nationales, que je conçois qu'il séduise un moment. Mais considérez, messieurs, qu'il ne s'agit pas uniquement, comme on vous le dit, de secourir la Pologne, il s'agit d'examiner si ce n'est pas encore dans

la guerre universelle que vous tombez indéfinimenf.

« Or, je dois le dire, aucun dos orate.irs auxqueis je réponds, et qui sont venus présenter divers systèmes pour secourir la Pologne ; aucun, dis-je, n'a essayé de prouver que le secouis prêté ne fût pas la guerre au moins avec leut le continent. Je suis encore à attendre des preuves qui démontrent que la guerre en faveur de la Pologne ne serait qu'une guerre partielle, et je soutiens que jusqu'ici on n'a pas essayé de le prouver. Un coup d'œil jeté sur la carte suiïit pour prouver que secourir les Polonais serait entamer une guerre universelle.

« Ainsi, messieurs , dans toutes les guerres qu'on vous propose, je ne vois que la guerre universelle.

On vous propose de recommencer la lutte où Napoléon a échoué. L'entreprise serait bien grande, oui, bien grande pour ceux qui la conseillent. Je ne verrais pas sans effroi recommencer la guerre contre l'Europe avec les mêmes armées... et Napoléon de moins (Sensation.). ..,.»,

a Tout gouvernement a affaire à trois choses : la raison, les intérêts et les passions des peuples. Croire qu'il suffit pour lui de salisfaire la raison publique sans rien faire pour les passions ou les intérêts, ce serait manquer son but.

« Si un gouvernement s'occupait exclusivement des intérêts matériels du pays, il manquerait le but qu'il doit atteindre, il méconnaîtrait la plus belle partie de sa tache, en ne tenant pas assez compte de la raison du pays. 11 ne faut donc pas que les gouvernements s'occupent d'un seul de ces mobiles aux dépens de l'autre.

« Mais un pays, comme un homme, a des passions ; et c'est là, messieurs, le mal qui travaille la France.

« La révolulion de Juillet a frappe les imaginalions, et a mis toutes les passions en mouvement. La lâche du gouvernement se complique donc : il lui faut satisfaire les intérêts publics, contenter la raison et ménager les passions.

« Vous devez, messieurs , nous devons tous prendre notre part dans celte lâche. Nous sommes plus près du pays que du gouvernement; nous

quittons les départements, nous avons entendu parler les passions du pays, et nous apportons ici leur expression; mais ccserait une erreur que de prendre ces passions pour seul guide : nous devons les épurer et en régler les mouvemenis,

etc.' » (Séance du 11 août 1851, Moniteur du

\2 août).

Di.<«conrs de ^. CJnîzol.

11 août 1831.

« C'est le devoir des peuples libres de porter sur leur état intérieur toute leur attenlion, -;estlà que se décide la détresse on la prospérité, le bonheur ou le malheur des nations; c'est par là que les peuples agissent pleinement sur leurs destinées. Voyez les grandes époques où la diplomatie et la guerre ont brillé de tout leur éclat ! Ce ne sont pas des époques de liberté; elles appartiennent au dix-septième et au dix-huitième siè-

202 ÉGLAÎRCISSEMENTS ET PIÈGES JUSTIFICATIVES, cle. Dans le cours des grandes révolutions, quand les peuples ne s'occupent pas avant tout de leur état intérieur, de la constitution de leur gouvernement, soyez sûrs qu'ils ne sont pas libres ni prêls à le devenir. »

Page 94.

Adresse d'adieu de Washington au peuple américain.

17 septembre 1796.

« Amis et concitoyens...

«... Observez envers toutes les nations les règles de la justice et de la bonne foi, et vivez en paix avec elles. La religion et la morale vous en font une loi, et une sage politique vous le prescrit aussi; il est digne d'un peuple éclairé et

libre, et qui bientôt sera un grand peuple, de donner à l'univers un exemple aussi sublime que nouveau, en se montrant constamment guidé par la justice et la bienveillance. Qui pourrait douter que, dans la suite, vous serez indemnisés au centuple des sacrifices momentanés que vous aurez faits ainsi? La Providence n'aurait-elle pas attaché à la vertu la félicité conslante d'une nation? Tous les sentiments qui ennoblissent le cœur humain recommandent d'en faire Tépreuve : les vices la rendraient impossible.

(( Pour Texécution d'un tel plan, rien n'est plus essentiel que d'extirper les antipathies invétérées ou l'aveugle attachement pour certaines nations, et de les remplacer par un sentiment de bienveillance amicale pour tous les peuples.

« La nation qui entretient pour une autre une haine habituelle ou un excès d'affection s'en renfl esclave en proportion de la vivacité de ces sentiments, et l'un ou l'autre doit l'entraîner au delà de son devoir ou de ses intérêts. L'antipathie entre deux nations les dispose à s'injurier, à s'insulter, à devenir hautaines ou ombrageuses

au plus léger prétexte de mécontentement, de là des froissements multipliés et des querelles obstinées et sanglantes.

« Une nation qu'emporte le ressentiment ou l'aversion se précipite quelquefois dans des guerres que lui défendent les calculs de la saine politique. Le gouvernement partage les préventions nationales et adopte par passion un parti que la raison réprouve. D'autres fois il profite de l'animosité de la nation pour se livrer à des actes hostiles entrepris dans des vues d'orgueil ou d'ambition personnelle, et autres intentions condamnables et funestes.

« De son côté, l'attachement excessif d'une nation pour une autre est une source de maux; la nation favorite se prévaudra de cette sympathie pour mettre l'autre en mouvement par les illusions d'une communauté d'intérêt lorsqu'il n'existera réellement point d'intérêt commun, et en lui faisant partager ses haines ou ses amitiés, elle l'entraînera dans ses querelles ou dans ses guerres, sans aucun motif qui autorise cette conduite.

« Une affection déréglée engage, en outre, à des concessions en faveur de la nation favorite qui ont le double inconvénient de faire tort à la nation qui les accorde, en lui faisant céder sans nécessité ce qu'elle aurait du conserver, et d'exciter la jalousie, la haine et des désirs de représailles dans l'esprit des nations auxquelles on refuse de semblables privilèges.

« De plus, elle donne à des citoyens ambitieux et corrompus la facilité de trahir et de sacrifier les intérêts de leur patrie sans courir le risque de se rendre odieux aux yeux de leurs concitoyens, et quelquefois même avec les apparences de la popularité, car ils auront l'art de présenter comme l'effet de leur reconnaissance pour un allié, de leur déférence pour l'opinion publique, de leur zèle pour le bien général, de folles complaisances qui n'auront d'autre motif que leur ambition, leur corruption ou leur entêtement.

« Mais les prédilections doivent plus particulièrement alarmer les patriotes éclairés et indépendants, parce qu'elles ouvrent, par de nom^ brcuscs voies, l'accès aux influences étrangères.

Que d'occasions n'offrent- elles pas aux autres puissances de s'immiscer dans les factions domestiques, d'employer les moyens de séduction, de pervertir Topinion, d'agir au sein même des conseils publics.

« La jalousie d'un peuple libre (je vous conjure de m'en croire, chers concitoyens) doit être constamment éveillée sur les ruses décevantes de l'influence étrangère, qui est, d'après les leçons de 1 expérience et de Thistoire, le plus cruel ennemi d'une république; mais, pour que cette surveillance soit profitable, il faut qu'elle soit sans partialité, autrement elle servira de motif pour vous entraîner dans le piège que vous voulez fuir.

« La règle de conduite que nous devons nous appliquer le plus à suivre à l'égard des nations étrangères, est d'étendre nos relations de commerce avec elles, et de n'avoir que le moins de relations politiques qu'il sera possible. Remplissons avec la bonne foi la plus scrupuleuse les engagements que nous avons contractés, mais arrêtons-nous là.

« L'Europe a des inlérêls qui ne nous concernent aucunemenl, ou qui ne nous touchent que de très-loin : il serait donc contraire à la sagesse de former des nœuds qui nous exposeraient aux inconvénients qu'entraînent les révolutions de sa politique. Notre position éloignée nous invite à suivre un autre système; si nous continuons à ne former qu'un seul peuple, et si nous sommes régis par un bon gouvernement, nous pourrons défier promptement tout ennemi extérieur de nous nuire d'une manière sensible.

« Quand nous aurons pris des mesures propres à faire respecter notre neutralité, les nations étrangères, qui connaîtront l'impossibilité de nous rien enlever, ne se hasarderont pas légèrement à nous provoquer, et nous pourrons choisir la guerre ou la paix, selon que l'ordonnera noire intérêt d'accord avec la justice.

« Pourquoi renoncerions-nous à de si grands avantages? Pourquoi, unissant notre destinée à celle d'une nation européenne quelconque, sacrifierions-nous notre repos et notre félicité à l'ambition, à la rivalité, aux intérêts, aux passions et

aux caprices des puissances de l'Europe? Notre véritable politique doit être de n'avoir aucune alliance permanente, autant du moins que nous en sommes les maîtres, car je ne suis pas capable de vous inviter à manquer aux engagements que vous avez pris. Je considère la probité comme la meilleure politique pour les nations, aussi bien que pour les particuliers. Je le répète donc, remplissez vos obligations à la lettre; mais mon avis est que vous ne devez pas les multiplier. Enfin, en prenant soin d'être toujours en état de défense, vous pourrez, en des cas extraordinaires, vous reposer sur des alliances de peu de durée.

« La politique, l'humanité et votre propre intérêt vous recommandent de vivre en bonne intelligence avec toutes les nations. Votre commei'ce exige que, dans vos relations avec elles, vous teniez la balance égale. Ne demandez et n'accordez aucune préférence; consultez la nature des choses, et ne forcez jamais rien; que vos traités de commerce ne soient que temporaires, afin que vous puissiez les modifier et les changer selon les circonstances. Souvenez-vous que c'e>t ime folie,

2in ÉCLAIRCISSEMENTS

de la part d'une nation, d'exiger qu'une autre lui accorde quelque chose gratuitement, et que celle qui contracte une obligation de ce genre compromet son indépendance et sa tranquillité \ »

Voici en entier la lettre de l'Empereur au général Forey, telle qu'elle a été publiée dans le Livre jaune, distribué au Sénat et au Corps législalif pour la session de 4865.

a Fontainebleau, le 3 juillet 18G2.

« Mon cher général, au moment où vous allez partir pour le Mexique, chargé des pouvoirs politiques et militaires, je crois utile de vous faire connaître ma pensée.

(( Voici la ligne de conduite que vous aurez à suivre : l"" faire, à votre arrivée, une proclamalion dont les idées principales vous seront indi-

J.* J'emprunte cette traduction à l'histoire de AVashinglon par M rnrnô'is do ^Vilt.

quées; 2" accueillir avec la plus grande bienveillance tous les Mexicains qui s'offriront à vous; 5" n'épouser la querelle d'aucun parti, déclarer que tout est provisoire, tant que la nation mexicaine ne se sera pas prononcée: montrer une grande déférence pour la religion, mais rassurer en môme temps les détenteurs de biens nationaux; 4"* nourrir, solder et armer, suivant vos moyens, les troupes mexicaines auxiliaires: leur faire jouer le rôle principal dans les combats; 5" maintenir parmi vos troupes, comme parmi les auxiliaires, la plus sévère discipline; réprimer vigoureusement tout acte, tout propos blessant pour les Mexicains, car il ne faut pas oublier la licrté de leur caractère, et il importe au succès de l'entreprise de se concilier avant tout l'esprit des populations.

« Quand nous serons parvenus à Mexico, il est à désirer que les personnes notables de toute nuance, qui auront embrassé notre cause, s'entendent avec vous pour organiser un gouvernement provisoire. Ce gouvernement soumettra au pL'uple mexicain la question du régime politique

qui devra être définitivement établi. Une Assemblée sera ensuite élue d'après les lois mexicaines.

a Vous aiderez le nouveau pouvoir à introduire dans l'administration, et surtout dans les finance?, celle régularité dont la France offre le meilleur modèle. A cet effet, ou lui enverra des hommes capables de seconder sa nouvelle organisation.

«Le but à atteindre n'est pas d'imposer aux Mexicains une forme de gouvernement qui leur serait antipathique, mais de les aider dans leurs efforts pour établir, selon leur volonté, un gouvernement qui ait des chances de stabilité et puisse assurer à la France le redressement dos griefs dont elle a à se plaindre.

« Il va sans dire que s'ils préfèrent une monarchie, il est de l'intérêt de la France de les appuyer dans cette voie.

« Il ne manquera pas de gens qui vous demanderont pourquoi nous allons dépenser des hommes et de l'argent pour fonder un gouvernement régulier au Mexique.

« Dans l'état actuel de la civilisation du monde, la prospérité de l'Amérique n'est pas indifférente

à l'Europe; car c'est elle qui alimente nos fabriques et fait vivre notre commerce. Nous avons intérêt à ce que la république des États-Unis soit puissante et prospère, mais nous n'en avons aucun à ce qu'elle s'empare de fout le golfe du Mexique, domino de là les Antilles ainsi que l'Amérique du Sud, et soit la seule dispensatrice des produits du Nouveau Monde.

« Nous voyons aujourd'hui, par une triste expérience, combien est précaire le sort d'une industrie qui est réduite à chercher sa matière première sur un marché unique, dont elle subit toutes les vicissitudes.

ft Si, au contraire, le Mexique conserve son indépendance et maintient l'intégrité de son territoire, si un gouvernement stable s'y constitue avec l'assistance de la France, nous aurons rendu à la race latine, de l'autre côté de l'Océan, sa force et son prestige, nous aurons garanti leur sécurité à nos colonies des Antilles et à celles de l'Espagne; nous aurons établi notre influence bienfaisante au centre de l'Amérique; et cette influence, en créant des débouches immenses à

214 ÉCLÂlKCISSEME.NTS ET PIÈCES JUSTIFICATIVES, notre commerce, nous procurera les matières indispensables à notre industrie.

(( Le Mexique, ainsi régénéré, nous sera toujours favorable, non-seulement par reconnaissance, mais aussi parce que ses intérêts seront d'accord avec les nôtres, et qu'il trouvera un point d'appui dans ses bons rapports avec les puissances européennes.

a Aujourd'hui donc, notre honneur militaire engagé, l'exigence de notre politique, l'intérêt de notre industrie et de notre commerce, tout nous fait un devoir de marcher sur Mexico, d'y planter hardiment notre drapeau; d'y établir soit une monarchie, si elle n'est pas incompatible avec le sentiment national du pays, soit tout au moins un gouvernement qui promette quelque stabilité.

« Napoléon. »

{ Page 105. )

Le passage suivant extrait du discours prononcé par le président Johnson, à Washington, le 4 décembre 1865, établit que si les États-Unis n'ont jamais pratiqué la politique de propagande, ils ont en revanche toujours respecté le principe de non-intervention.

« AFFAIRES ÉTru\>"GÈRES.

a Depuis l'établissement de notre libre consti-

tution, le monde civilisé a été remué par des révolutions démocratiques ou monarchiques ; mais, à travers toutes ces révolutions, les États-Unis ont sagement et fermement refusé de se faire les échos du r é public anïsme. C'est l'unique gouvernement qui convient à notre condition, mais nous n'avons jamais cherché à Imposer à d'autres, et nous avons conséquemment suivi le conseil de AVaj^hington, de ne recommander les républiques que par la soigneuse préservation et le prudent usage de ses bienfaits.

« Pendant toute cette période, la politique des puissances européennes et celle des États-Unis ont été complètement en harmonie. Deux fois des rumeurs d'invasion de quelques parties de l'Amérique, dans l'intérêt de la monarchie, ont circulé. Deux fois mes prédécesseurs ont eu l'occasion de formuler les vues de la nation touchant cette intervention. Dans ces deux occasions, les remontrances des États-Unis ont été écoutées, par sui'e de la profonde conviction de la part des puissances européennes que le système de non-intervention et lahsteiition réciproque de toute propagande étaient

la véritable règle pour les deux hémisphères. Depuis lors, nous avons grandi en richesse et en force, mais nous sommes fidèles à notre devise de laisser les nations de l'Europe choisir leurs dynasties respectives et composer elles-mêmes leur système gouvernemental.

« Notre modération constante est en droit d'exiger une modération semblable.

« Nous regarderions comme uncgrandecalamité pour nous-mêmes, pour la cause du gouvernement et pour la paix du monde, qu'une puissance européenne quelconque jetât pour ainsi dire le gant au peuple américain sur la question du républicanisme contre l'intervention étrangère. Nous ne pouvons pas prévoir et nous n'examinerons pas volontiers les occasions qui pourraient surgir, les combinaisons qui pourraient s offrir pour nous protéger contre les desseins hostiles à notre forme de gouvernement.

« Les États-Unis désirent à l'avenir agir comme ils ont toujours agi jusqu'ici; ils ne dévieront jamais de cette voie, à moins d'y être forcés par 1 agression de puissances européennes, et nous

218 ÉCLAIRCISSEMENTS ET PIÈCES JUSTIFICATIVES, comptons sur la sagesse et la justice de ces puis* sauces pour respecter le système de non-intervention, qui a été, pendant une si longue période, sanctionné par le temps, et qui, à cause de ses bons résultats, a été approuvé sur les deux continents . .

( Page 156, )

Il est curieux de rapprocher de la situation actuelle des duchés le langage tenu par les commissaires fédéraux au moment où les troupes fédérales entraient à Al ton a.

rROCLAMATIOX.

« En vertu delà résolution de la diète fédérale allemande du 7 décembre 1865, nous, commissaires fédéraux soussignés, somme? chargés de

'i^U ÉCLAIRClSSEMEiNTS

prendre en main l'administration des duchés de Holstein et deLauenbourg, au nom delà Confédération germanique, sans préjudice des droits du souverain, suspendus temporairement seulement, et de la gérer jusqu'à ce qu'une autre résolution fédérale ait déterminé le terme de celte mesure.

« En portant ces faits à la connaissance générale, au moment où les troupes fédérales passent la frontière, et prenant en main, par là, l'administration des duchés dans tous les ressorts, nous attendons de toutes les autorités, de tous les employés, ainsi que de tous les habitants du pays une obéissance inviolable à tous nos ordres et comptons sur un appui volontaire dans l'exercice de notre mission destinée à sauvegarder les droits du pays. Mais nous nous adressons en particulier à vous les habitants des duchés !

« Quoiqu'il ne s'agisse que de protéger votre constitution dans la mesure des résolutions fédérales qui ont été prises et de briser la résistance opposée à ses résolutions, ainsi que de défendre les mœurs allemandes^ les usages allemands et

l'honneur allemand contre les atteintes qu'ils pourraient recevoir, néanmoins la question qui vous occupe avant tout n'a pas été omise dans la résolution fédérale; ella a été sauvegardée.

« Banissons donc toute défiance. Venez, au contraire, au-devant de nous avec toute la confiance que nous vous apportons comme Allemands, à vous, nos compatriotes, en entrant dans votre pays. Appuyez-nous dans l'emploi des moyens propres à assurer la tranquillité, l'ordre, le droit et la légalité, même dans des temps agités et des circonstances provisoires, et à éloigner de vos frontières des immixtions inopportunes et non justifiées.

« Plus vous obéirez à nos ordonnances, plus vous secondei-ez nos efforts qui tendent à votre bien, plus nous serons en position de maintenir les autorités dans leurs attributions constitutionnelles, et moins nous aurons de motifs pour iiitervenir dans F administration autonome de vos affaires provinciales et communales. Nous ajoutons l'assurance que nous ferons en sorte que les habitants éprouvent le moins de charges et que

des indemnités seront accordées pour toutes les

prestations faites pour les troupes.

« Meltons-nous donc, avec Dieu, dans des sentiments de paix et de concorde à l'œuvre commune, et, exempts de l'esprit de parti, ayez confiance en la haute Diète germanique et ses décisions ultérieures.

« Buchen, 25 décembre 1865.

« Les commissaires fédéraux :

« De Ko^3Erikz, conseiîler de régence de Saxe ; c< NiEVTiR, conseiller jmvé de Hanovre. »

Voici maintenant le tableau que la Gazette de Cologne traçait de la situation des duchés dans le courant du mois de décembre 1864 :

« De même que le culte, l'administration civile ('n Schleswig a été réorganisée au gré des exigences du parti allemand. Et, cependant, la plu-

ET PIÈCES JCSTIFICATIVES. 225

part des employés destitués avaient gagné toute l'affection de leurs subordonnés, qui leur en ont donné un témoignage public et éclatant.

« Il n'y a plus guère que l'administration forestière que les Allemands n'aient pas encore envahie. L'enseignement est tout entier dans leurs mains. Les Danois du Schles\vig n'avaient qu'un seul lycée, celui de Haderslev; ils Pavaient fait naguère reconstruire magnifiquement. Les professeurs étaient au nombre de dix-sept; ils furent tous renvoyés d'un trait de plume; le lendemain, le chiffre des élèves était réduit des deux tiers.

« Même système pour les écoles primaires, seulement, on n'a pas encore trouvé assez d'instituteurs pour germaniser convenablement ce service.

« Le parti allemand se retranche ici derrière les votes des notables et riches bourgeois, qui, dans quelques endroits tels qu'Apenrade, se sont prononcés pour l'introduction de l'allemand dans les écoles primaires; mais d'abord des minorités importantes ont demandé le maintien de la langue

danoise, et, en tous cas, on n'a aucunement consulté les classes inférieures de la population auxquelles sont destinées ces écoles, et qui partout, dans le Schles^\ig du Nord, ne comprennent que le danois.

« Placez maintenant à côté de ces iniquités, les plaintes, les cris que le parti allemand jetait au nom des droits imprescriptibles des peuples, dés que le gouvernement danois commettait quelque empiétement contre la langue et la nationalité allemandes. Ses griefs ne pouvaient porter que sur ce point : l'administration danoise, on le reconnaît maintenant, fut intégre et ménagea toujours les intérêts des duchés. Le Lauenbourg la regrette ouvertement; les feuilles schleswigoholsteinoises avouent qu'elle était préférable à l'administration prussienne, qui est cependant un modèle d'ordre et de régularité.

c( Comment le comité des chambres allemandes, les trente-six qui siègent à Francfort, ont-ils donc pu encore naguère émettre cette calomnie absurde que le Danemark avait épuisé à son profit les ressources des duchés? Malgré la guerre, le

Schlcswig aujourd'hui même regorge de richesses. Le parti allemand devrait se contenter de jouir de sa victoire, et ne pas déverser sur ses adversaires l'injure et le mensonge. Que veut- il déplus, maintenant qu'il a bouleversé de fond en comble l'organisation civile et ecclésiastique du Schleswig? Tandis que les Danois n'avaient, il y a douze ans, renvoyé que 150 des fonctionnaires installés par leurs ennemis, nous venons de voir paraître une première liste de 500 employés schleswigois congédiés, beaucoup sans pension. Et encore les journaux schleswigo-liolsteinois réclament-ils la destitution des oftîciers municipaux élus par les communes, dans le pays d'Angeln, par exemple, que ces journaux ont toujours vanté comme une contrée toute dévouée à l'Allemagne. « Quels sont maintenant les résultats de ce régime? Beaucoup de pasteurs ne sont pas remplacés; les prêtres allemands imposés aux communes danoises n'y trouvent ni affection ni respect ; le service religieux cesse entièrement. Partout résistance, antagonisme, haine. Lorsque le SchleswigduNord cherche à protester contre sa sépara-

tion du Danemark, on crée, pour le contenir, un corps spécial de gendarmerie. Pleine d'un beau zèle, cette maréchaussée sévit avec une brutalité révoltante; les feuilles schleswigo-holsteinoises s'en vantent; jamais les Danois ne l'oublieront.

« Tout cela est déplorable ; c'est un spectacle démoralisant. On va jusqu'à faire aux Schles^vigois du Nord un crime de rester attachés au vieux Danemark; on leur reproche leur amour pour leur patrie, ce sentiment qui sanctifie la conscience publique et qu'ont chanté si magnifiquement les plus grands poètes de l'Allemagne.

Oppression d'une nationalité par une autre, voilà ce qu'on a obtenu ! Était-il sage de créer cette situation, qui tôt ou tard pèsera aux vainqueurs mêmes? »

Le 25 juin 1865, au sein du Reichsrath autrichien, un député, M. Berger, après avoir attaqué de la façon la plus vive les atrocités qui se com-

menaient à Vilna, Dunabourg, Lublin et Varsovie, « s'étonnait de la conduite inqualifiable des députés tchèques qui, eu protestant contlnuellemenl contre les violations de leurs prétendus droits natio. naux, s'enthousiasmaient pour le cz-ar et rêvaient le couronnement futur du panslavisme dans des instituliuns qui portent l'empreinte de la barbarie asiatique la plus prononcée. »

D'autre part, on lit dans le Fremdenblatt (novembre 1865) :

(( L'antagonisme entre les Polonais d'une part, les Tchèques et les Slaves du sud d'autre part, se manifeste dans les polémiques journalières de leurs journaux. Aux attaques des l'euilles tchèques, serbes et croates, le Czas de Cracovie rép*ond comme suit :

«Ces mêmes journaux qui appelaient du nom « de fratricides les luttes de la Pologne contre la a Piussie, qui plaidaient en faveur de Puiiilé « slave, demandent aujourd'hui, au nom de l.i

■**ti><tj!

228 ÉCLAIRCISSEMENTS ET PIÈCES JUSTIFICATIVES. « fraternité et de l'unité du slavisme, le partage « de la Gallicie et l'incorporation de la Moravie, et « même de la Silésie et de la Bohême. Ils reven- « diquent un amour fraternel et nous refusent « nos droits. Ils nous accusent de nous rappro- « cher des Français et des Allemands en ce qui (( concerne la politique et la littérature; oui, nou « le faisons, parce que c'est là notre seule barrière « contre la Russie. La foi et la liberté rallient la « Pologne à l'occident ; elle n'attend de l'est que « les persécutions religieuses et les fers de l'escla- « vage. Nous avons la conscience des devoirs que c( nous imposent nos rapports avec la monarchie a et la couronne; nous n'ignorons pas les devoirs « que nous prescrit notre point de vue historique c( et national »

Très-bien ! mais que penser du principe des nationalités qui livre ainsi la Pologne au slavisme?

( Page 1G6. ;

M. (le Cavour commettait la même erreur lorsqu'il arguait, dans la note suivante, de la souveraineté populaire pour excuser les agrandissements territoriaux du Piémont :

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