NOS FORMES PRINCIPALES CONSCIENTES
Comme sur l'herbe, cette ronde de filles
et il ne reste rien de l'image du mouvement, de la danse aux pas menus, bien alternés des fortes et des faibles, termines par de léger saut de rond ie) de, rapide.
Il faut bien se garder de confondre ces nécessités du rythme avec les suggestions machinales de la langue écrite qui font compter mécaniquement toutes les syllabes sur le papier sans s'inquiéter de leur nature et de leur valeur dans le mouvement. Les phénomènes de l'œ moyen, dit féminin, sourd ou muel, sont inhérents, avec leurs nuances, depuis le syllabisme le plus franc, jusqu'à l'évanouissement le plus complet, à toutes les formes orales, aussi inconscientes soient-elles, du langage français. Mais il se trouve que les mots à terminaison féminine sont dans la langue écrite en si grand nombre que les poètes n'ont pas besoin d'avoir recours aux allongements des chansons populaires [eœiir'e] mifjnonne) ou des prononciations normales bien qu'erronnées (lorseque, FélLre Faure).
La strophe de M. Albert Mockel réunit avec toutes les délicatesses toutes les difficultés de l'œ moyen. Retenons en particulier le troisième vers oii les e defailde et de fuyante se prononcent certainement sans pouvoir être d'aucune valeur syllabiqueou plutôt rythmique : ils sont annihilés par la pause qui les suit, exactement comme Ve de mortelle. Qu'on dise en un seul mol, d'un
trait : fayanl[e) mortelle sans une longue sur (in, sans œ moyen ^ sans pause, et l'on fait un contresens. Le quatrième vers nous montre combien toute scansion est grossière, combien mille finesses échappent à ses signes. Il eut été impossible de noter :
elle liille, et cependant il n'y a pas fusion complète des /, il demeure une vibration intermédiaire, où im soupçon d'*- persiste. Inutile de nous arrêter sur les dilTérences de vitesse des deux hémistiches du cinquième vers, différences qui commandent les deux valeurs opposées de s'élane{e) et d'errantes. Malgré la succession des deux ec île du sixième vers, l'image du vol incertain n'impose-t-elle pas la syllabation de ces brèves inégales ? Insistons onlin sur la distinction capitale à propos de \\e
moyen entre l'unité syllabique et le temps rythmique. Nous avons vu au début de cette étude que toute muette finale tendait à devenir syllabique lorsqu'elle était précédée d'une longue; mais que cette longue soit une des principales toniques du rythme suivie d'une pause, et la syllabe demeure sans constituer un t^îps du rythme, ainsi :
krrivc \ tard
Après le rire \ qui léf/tT, la àépassc . . .
Lança sa fOf//K' | demi-pleine encore .. .
Ta rime sonne à /}e//((' | comme un bai.sc/'. . .
C'est en somme le même phénomène si juste, si naturel, qui se produisait dans la versification du moyen-âge, lorsque la muette n'était pas plus comptée à l'hémistiche qu'à la fin du vers ; et c'est le même qui se produit dans la versification graphique d'aujourd'hui, lorsque la muette suivie d'une pause ne peut subir rélision par la voyelle initiale du mot suivant :
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent.
Alfred de Musset.
La strophe de M. Albert Mockel contient deux exemples typiques de ces élisions fausses qui apportent une preuve de plus sur le rôle secondaire du syllabisme dans la constitution du rythme, par conséquent sur la souveraineté de l'accent générateur :
La folle ! | elle est faible. . .
et plane, | et lutte. . .
en notant par 3 la valeur de Vc de jjhine et par i seulement celle de Ve de folle suivant la nature des consonnes dont ils dépendent. Il est même arrivé à Malherbe, en n'élidant pas la muette de commettre un oclosyllnbe de cette sorte :
Quand on parle avec raison.
NOS FORMES PKINCIPALES COîSSClENTES 4o
La force de la longue rythmique />'//• avait entraîné le poète à détacher l'c.
A remarquer dans le second exemple des strophes métriques la différence d'accentuation entre la première ligne,
Elle s'avance, comme je riens, et les mêmes groupes trois lignes plus loin
Elle s'avance comme je viens.
Dans le premier cas, on ne connaît point encore l'elle mystérieuse ; chaque pas lent d'Eve et de la ^uit se détache peu à peu avec des pauses, — et la pause supprime le glissement de la muette qui, au contraire, reprend une valeur dans le mouvement continu du deuxième cas.
Les derniers groupes de la strophe métrique de M. Henri Ghéon présentent une particularité intéressante: le compte numérique de la muette finale appliqué à la ligne qui suit. Plus les rythmes sont courts, plus l'œ moyen prend de force, et terminal, tend à chevaucher, suivant l'articulation de la consonne qui le commande, sur le groupe d'une autre ligne (').
(i) L'Appendice IV donne un résumé des diverses conditions de sonorité de l'œ moyen.