‹ Du rythme en françaisChapitre 14 sur 41 · LA RYTHMIQUE NOLVELLE ET LA TRADITION · texte numérisé non relu

LA RYTHMIQUE NOLVELLE ET LA TRADITION

blâme comme une faute de français l'expression « parler des mots » dans le dernier vers :

Et de parler des mots — contre ta tombe.

Et M. Grammont ne voit pas (ju'il devrait condamner alors le fameux : « Dormez votre sommeil . . » ! De même, avant cité dans son grand ouvrage sur le ]^ers français ce vers excellent de Boileau.

Le moment où je parle est déjà loin de moi.

il prétend que son mouvement est un contre-sens rythmique par ses anapestes martelés :

Le moment où je parle est déjà loin de moi.

Or, il n"a jamais été et il ne peut pas, organiquement, être rythmé ainsi. La carrure du premier hémistiche est parfaitement d'accord avec l'atrirmation produite; mais la seconde partie du vers n'y ressemble en rien. J'ai fait inscrire cet alexandrin au phonographe par plusieurs personnes, dont un garçon de magasin absolu primaire ; et je l'ai fait enregistrer par l'appareil analytique de l'abbé Rousselot. Le résultat des expériences donne trois manières de dire le second hémistiche ; toutes contredisent l'assertion de M. Grammont :

i" ... est déjà loin \ de moi 2° . . . est déjà loin | de moi

3" ... est \ déjà loin de moi (M

avec un léger silence à la place des barres ; mais quelles que soient les nuances, la longue-forte intérieure rythmique a pour tous été loin, leur diction reconstituant d'instinct l'image voulue par le poète.

Des erreurs de ce genre induisent à penser que nos rythmes ne sortiraient guère en bon état des analyses universitaires. Les poètes, autant dans l'analyse que dans les œuvres, n'ont à compter

M II est curieux do noter ciiu- celte dernière «can.sion est celle de Mariiiuntel qui dans le chapitre sur» Le mrclianisme ilu Vers » de sa Poélii\ite le scande bien ainsi :

Le moment où je parle est déjà loin de moi.

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que sur eux-mêmes. Mais, en dépit des bien ou mal intentionnés, la composition rythmique, intuitive et naturelle, a la vie dure, comme la vie... et comme l'art.

53. 11 n'est donc pas étonnant que notre ample clavier soit tout à fait ignoré de ceux, poètes et autres, qui ne savent pas leur alphabet. Beaucoup, il est vrai, n'ont pas les aptitudes nécessaires. Le sentiment conscient du lythme est au fond un des plus rares qui soit. 11 ne se développe que par l'audition, et nos rythmiciens ont cru que le livre suffisait. Cependant le rythme n'est perçu, inconsciemment même, par le plus grand nombre qu'à l'état de parallélisme strict, de symétrie absolue, par conséquent à l'état d'embryon, presque d^ontirythinie . La récitation mécanique de l'enfance, qui en est la preuve, se poursuit jusque dans la vieillesse. Combien après leurs études sont incapables de nuancer les temps du plus facile alexandrin ! Combien malgré une notation musicale minutieuse ne savent pas avant l'audition déchiffrer l'œuvre nouvelle ! Des auditions... des auditions...

Hélas ! nous l'avons dit, les poètes eux-mêmes ne savent pas se lire. Sans quoi, chacun ne s'enfermerait pas dans un mode dont il ne sort point, quand ce mode même est chez le rythmeur suffisamment déterminé. Les germes des modes les plus divers lèvent dans le cercle étroit de chacun. Un seul poème peut les comporter tous épanouis à la fois, et il n'est pas un de nos exemples que ne multiplierait une diversité toujours neuve, inattendue.

Connaissons bien nos incomparables ressources. Que l'impuissance ne dicte pas nos choix ; que nos choix ne perdent rien de ces richesses. A les dépouiller, notre foi s'étendra, et nos limites. Ne croyons pas énerver notre art par une émotion délivrée. On a vu comme il reste le maître d'une servante heureuse qui n'est plus une esclave. Connaissons bien nos ressources. Pour garder le génie de la langue, n'en abaissons point les pouvoirs. Sachons les étendre, sachons entendre, sachons lire. A nul poète, un langage ancien ou moderne n'offrit un mouvement plus ardent et plus délicat, plus juste et plus varié que le français.

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