LA QUANTITÉ ANTIQUE ET NOTRE DURÉE AGGENTUELLE
73. Il va sans dire que les similitudes entre la quantité des anciens et la durée accentuelle des langues modernes n'aboutissent pas à une identification. Ne craignons pas de préciser toujours pour les poètes et les littérateurs, philologues et phonéticiens connaissant de longue date rapports et dissemblances.
Plusieurs persisteront à contester toutes similitudes, particulièrement pour le français, du fait que la quantité antique possédait une valeur fixe, dans le mot et dans le vers, ou que cette valeur changeait suivant des règles déterminées.
Mais il y a lieu de bien distinguer d'abord dans la métrique fondamentale, qui est la grecque, les vers lyriques et les vers récites. A l'origine, la quantité n'était pas autre chose qu'une mesure musicale, puisque les vers lyriques étaient marchés, dansés, chantés, accompagnés d'un ou plusieurs instruments, lyre, Hùte, etc. Lorsque les poètes composèrent des vers pour la simple déclamation, ils continuèrent à se servir de la mesure du chant sans s'apercevoir qu'elle ne pouvait s'applicfuer à un mouvement sonore bien moins délimité et d'une fugitivité individuelle. 11 y avait dans les vers lyriques des « longues irrationnelles » d'un temps et demi, et des longues de trois, quatre et cinq temps, des brèves aussi plus longues ou plus courtes que la brève ordinaire. Des pauses d'un à quatre temps pouvaient compléter des pieds d'une seule syllabe. Enfin n'oublions pas que les poètes grecs de l'époque classique composaient euxmêmes la nuisi(|ue de leurs vers.
DU KYIll.ME, EN FRANÇAIS
Puis les vers lyriques avaient une liberté qui resta inconnue des vers récités, parce qu'on chercha par la régularité des pieds à donner à la déclamation le soutien que les lyriques trouvaient dans le chant et la llùte.
^ 74- Mais que restait-il de ces mesures sous l'expression de l'accent, de l'intensité et du jeu rythmique ? Toute la question est là. N'y avait-il pas un désaccord constant entre la théorie et la réalité? Admettons que pour les anciens les pieds métriques récités n'eussent pas été des mesures abstraites détruites par le mouvement durythme, cesmesuresle sontyjour nous ; ou pourles sentir rythmiquement, nous les reconstruisons par une concordance certainement trop rigoureuse des accents forts et des faibles avec les longues et les brèves, — de là, des similitudes^ pour nous, entre notre durée et la quantité antique. Comme de plus l'expérience nous apprend que dans toute langue moderne il y a corrélation étroite — mais corrélation ne dit pas non plus identité — entre le fondement de la durée et l'accentuation rythmique, on arrive à cette constatation qu'en dépit de la valeur fixe donnée par les anciens théoriquement à leur quantité, la réalité pouvait ne pas être différente de la notre.
7Ô. On sait du reste que tout est conjectures pour nous dans la métrique des Grecs et des Latins. En dépit des belles découvertes des Rossbach, des Westphal, de la science des Henri Weil ou des Louis Havet, les fragments que nous connaissons des théories de l'antiquité laisseront toujours nos connaissances incomplètes. Mais que les Eléniciils rythmiques d'Aristoxène n'eussent pas été perdus, nous n'aurions pas une compréhension plus assurée et un sentiment plus vivant des vers grecs. D'un passage d'Aristoxène, Westphal concluait à une lecture accentuée semblable à la nôtre; mais, s'appuyant sur le même passage, Weil contredit celte opinion.
Ainsi nous ne pouvons être sensibles qu'à notre durée, qui réunit forcément, d'après les lois rythmiques universelles, quelques-uns des phénomènes de la quantité antique.