LE KYÏH.ME, SA NATURE; QUELQUES ERREURS
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13. La lecture analytique des poètes nous réserve sans doute des satisfactions moins sommaires. Nous allons nous en rendre compte par les Aotes souvent justes et fines de MM. Duhamel et Vildrac. Ce qui frappe tout d'abord est que dans ces soixante-etonze petites pages, pas une remarque ne touche Vaccenl. Les auteurs en soulignent les effets malgré eux en s'arrètant sur les groupes numériques qu'il détermine. Qu'arrive-t-il ? C'est que, par suite de cette prodigieuse absence, ils sont amenés à ne considérer que le vers, et dans ses rapports arithméliques. Ce côté de la question est à retenir ; mais il reste secondaire, sans portée féconde, s'il n'est pas lié au jeu dynamique de l'accent, seul générateur de ressources infinies. Beaucoup de ces ressources semblent échapper à MM. Duhamel et Vildrac, puisqu'ils ne font qu'analyser, en somme, des formes métriques avec des fuites rythmiques indéterminées. Ils ne trouvent l'équilibre cpie par des correspondances de nombres ; ils ne paraissent pas se douter que le rythme est avant tout ce mouvement d'ondes entre les fortes que marque l'accent dont nous venons de voir les effets, que ces ondes peuvent et doivent avoir des formes numériques concordantes, mais que le dynamisme s'opère par la tension et la détente continue des longues-fortes et des brèves-faibles selon les mille variétés de l'accent émotionnel. Lorsqu'on a reconnu ce point, on sait que levers n'est plus l'unité fondaineiilale(|ui nous importe, mais le yjit'(/ rytkmujue, dont dépend la nature du mouvement et dont relève déjà celle de nos mètres classiques.
14. Vous allez voir comme cet oubli de l'accent générateur et de son rôle multiple provoque des fautes grossières. Nos poètes ont très bien noté « la valeur éventuelle et mobile des niuclles », quoique avec des à peu près leur faisant niéconnaitre la nécessité de certaines règles fixes suivant l'accent (jui précède ces muettes et les consonnes qui les suivent ou les commandcnl. Mais le rôle
dans If lans^agc vulgaire i>, ainsi que l'avance imprudemment M. Michel Arnauld. Elle est dans la parole la pins courante, comme dans la diction volonlaire, mosnrcc suivant la nature de» consonnes et linlention expressive, qui est seulement plus rare ((ue dans le débit poétique.
de l'accent n'étant pas présent à leur esprit, ils scandent ainsi
ces trois vers :
Elle ne mouille pas | tout le monde, (6-3),
Elle ne désaltère pas | toutes les soifs, (8-4),
Elle ne doit pas empoisonner | tous également. (9-â).
,Ils veulent montrer par là la progression numérique régulière
des seconds hémistiches (3, h, 5) qui rétabhraient un équihbre
après l'indétermination des premiers ; et ils ne s'aperçoivent pas
que leurs calculs sont faux, que ces vers, en restant sur le terrain
numérique, devraient être scandés de cette manière :
Ell(e) ne mou | ille pas | tout le monde (3-2-3), (*)
Ell(e) nedésaltèr(e) pas | tou(tes)les soifs (6-3), (")
Eil(e) ne doit pas | empoisonner | tous égal(e)ment (4-4-4)- (^)
Or, ils s'en seraient aperçus, s'ils avaient été portés par l'accent SUT mou, mon, pas, soifs, pas, ncr, ment ; les syllabes réelles eussent immédiatement saiUi. et ils n'eussent pas dû compter sur leurs doigts les syllabes du papier.
Il est toujours très dangereux de rédiger de simples notes rapides, fussent-elles spirituelles, sur des matières aussi délicates que celles de notre technique : on perpétue ainsi de détestables malentendus. Pour moi, qui humblement ne cesse de me remettre à l'école, plus j'avance dans mes études, plus je me convainc qu'on ne saurait risquer un mot sans autant de prudence que de précision. Je suis assuré du reste que cette conviction est partagée par MM. Duhamel et Vildrac, car ils ont écrit excellemment : « Les poètes d'aujourd'hui devront plus que jamais ne pas laisser somnoler le sens critique. — Pas de liberté sans responsabihté ; et maintenant nous sommes responsables >■.
(i) Il est évident que dans la prononciation courante IV de mouille ne compterait pas ; mais dans une prononciation rythmique, qui veut éviter la rencontre inutile de deux fortes (mou, pas), le poète doit profiter de toutes les facilités des muettes pour harmoniser.
(j) Le cas n'est pas ici d'une emphase particulière, autrement tou pourrait porter un peu fort accent et la muette, rendue syllabique, devenir numérique.
(3) Ce dernier vers n'est pas un U-k-li très franc par suite de la longue tous qui peut attirer sans effort l'intensité de l'accent rythmique. Nous aurions alors un /j-5-3 établissant entre les trois lignes expiratoires un parallélisme terminal, 3-3-3, qui donnerait l'équilibre métrique cherché par MM. Duhamel et Vildrac.
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15. M. Henri Ghéon, qui avec M. Francis Yielé-Griffin et M. Albert Mockel est un de nos meilleurs et rares conscients, avait déjà discuté leur « compromis » et, sur plusieurs points, fort bien démontré son insuffisance. Cependant il a été, selon moi, un peu excessif dans ses arguments. MM. Duhamel et Vildrac s'étant cantonnés dans leu^/'.s, M. Henri Ghéon, comme il lavait déjà fait lors de VEnquêlc inlernationale sur le Vers Libre, oppose au vers et au vers libre l'aboutissement rigoureux dela5/ro/)/ze analytique. Or, je m'en suis souvent expliqué avec son auteur responsable, mon cher ami. M. Francis Yielé-Griffin, celte expression est aussi mauvaise que celle de vers libre et. en aucune façon, elle nepeut être opposée au vers. 11 est bien vrai que l'unité du pied rythmique échappe aux mesures artificielles par une affirmation indépendante et par des groupements strophiques, d'un ou deux pieds seulement, si besoin est. La méthode de M. Ghéon est très légitime : elle est aussi parfaitement conforme au mouvement le plus lyrique. Plus notre émotion est intense, plus nous ramassons les figures rythmiques qui la transmettent en des divisions brèves entrecoupées. Certains de nos plus anciens motets obéissent à un mouvement analogue. 11 faut savoir lire M. Ghéon et, pour le savoir, donner aux accents toute la force que notre diction atténue d'habitude afin de vaincre la dureté prolongée de notre mécanique. Mais d'une part, les groupements des petites unités indépendantes ne constituent pas toujours une strophe, c'est-à-dire un ensemble, un tout sensible, loin de là ! De l'autre, quantité de sentiments, d'idées, d'émotions ne se prêtent pas à ce raccourcissement passionné de notre souffle, car toute mise en relief d'un pied rylhmicpie, le plus petit soil-il, commande des arrêts et des reprises de la respiration. Enfin nous avons une tendance physiologique naturelle à distribuer d'un trait les rythmes successifs dans le seul jet verbal d'une haleine, et cette longueur moyenne d'une haleine, (pielle est-elle ? le vers, le vers accentué et numériquement indéterminé s'il y a lieu, naturellement, mais le vers {').
(i) Il est t)iei) fnlendii qu'il ne s'agit pas ici d'nri vers dans sa composition hibtoriqiie, qu'il n'est question que d'une ligne rythmique dans le temp* d'une expiration.
Sur le fondement de l'accent, nous avons donc deux bases : l'unité (kl pied rythmique et l'unité de la moyenne respiratoire qui peut être plus ou moins allongée ou raccourcie selon la nature de notre émotion, et suivant celle même du poète, mais qui ne peut pas se prêter d'une façon exclusive à des halètements trop répétés. La strophe rythmique (pour l'opposer à l'entrecroisement des mesures régulières) est simplement une (fes résultantes aisées delà succession indépendante de nos petits groupes ; elle ne peut constituer une unité fondamentale.
Quant à l'épithète analytique, qui exprime la rigueur absolue d'un accord entre l'unité rythmique et l'unité logique desdivisions delà phrase, il n'en est pas de plus fâcheuse. S'il est indéniable que la normale commande cet accord, des irrégularités très nombreuses doivent le détruire souvent pour qu'on ne perde pas les merveilleux effets de contretemps qui, dans tous les aris du mouvement, sont si expressifs par une rupture d'une logique trop continue, présentât-elle la plus vivante souplesse. Il suffit de n'en pas abuser comme les romantiques et de les renouveler par notre technique même('). Sans ces effets, l'articulation des groupes les plus variés deviendrait sèche et fatigante.
16. Une des causes qui nous empêchent de savoir lire est le rythme intérieur que chacun porte en soi et qui n'est pas le rythme de l'auteur contrarié. Encore une des raisons pour que tous les arts de la durée phonique s'imposent par l'oreille ! Les plus avertis, les plus subtils poètes n'échappent point aux erreurs que cette op[)Osition détermine
MM. Duhamel et Vildrac avaient cité cette strophe de M. Gustave Kahn :
La voix retentit comme un hymne paré d'étoiles parmi les drapeaux et les miroirs de fête ; des cadences de marteaux géants dans des forges hantées de chanteurs athlètes
(i) «Le vers libre réussit souvent à soutenir une plirase musicale au dessus de l'ordre syntaxique, parce que les coupes logiques du sens ne sont ses génératrices que suivant les accents passionnels. Toute la portée de noire loi du mouvement est dans ces mots ». Robert de Sooza, Où nous en sommes, p. 08 (H. Floury, 1906).
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s'allument, frissonnent, sonnent et s'estompent pour faire place aux chants doux des harpes.
Ils avaient souligné certains « hémistiches fixes de ces vers mobiles » qu'ils appellent des « constantes rythmicfues » et qui jouent le rôle de stabilisateurs dans un vers ou dans une strophe. C'était une de leurs notes les plus heureuses.
M. Ghéon transcrivant les quatre premiers vers ajoutait : « Vraiment, en toute bonne foi, est-il possible de le suivre dans ses déplacements injustifiés, « ce corps fixe qui bat la mesure » ? Non souligné, le trouverions-nous même ■* Four ma part. dans ces quatre vers, je lui dénie toute valeur rythmique : aveuglés par leur théorie nos deux jeunes poètes nous entraînent dans le chaos ». Ces lignes me plongèrent dans une certaine mélancolie. Comment ! voilà deux premiers vers qui commencent par deux groupes non seulement rythmiques, mais métriques, l'un et l'autre obéissant à la cadence 2-3 ; les deux suivants présentent la même cadence renversée, 3-2, et des groupes si bien marqués M. Ghéon ne les aurait pas sentis sans leur soulignement. Puis il s'arrête dans son analyse justeaux versquiauraient pu lui donner raison, les derniers, dont la « constante » est en effet aléatoire, parce qu'ils manquent de cette cadence métrique dont le parallélisme pourrait être nécessaire.
Sans d'ailleurs nous perdre dans ces calculs numériques, tout légitimes qviils soient, bornons-nous à subir l'entraînement de l'accent, et les vers de M. Gustave K.ahn nous apparaîtront excel lemment rythmés sur un mètre à trois accents ('), ainsi :
La voix retentit comme un hymne paré d'étoiles 54-3-5
parmi les drapeaux et les miroirs de fête; 5+4-2
des cadences de marteaux géants dans de& forges 3-5 + 3
hantées de chanteurs alliiètes j+3-:i