CHAPITRE TROISIÈME
La sortie da Rhône à Genève. — L'Anre. — Le Rhône coniîdéré comme ligue de défense. — Tentatives d'invasion germanique au premier siècle avant notre ère. — Le monde latin et le monde germain. — Orgétoriz et l'émigration des Helvètes. — Campagne de Tan 58 avant J.-C. — Topographie des lieux. — Le mur défensif de César, murus fûssaque.
Les deux forts de TËcluse ou de la Cluse. — fiboulement de la montagne di Credo le 3 janvier 1883. — Le Rhône à sec. — Infiltratioas sonterraines di torrent de la Buna.
La perte du Rhône à Bellegarde. — Puissance motrice dn fleure. — Difiêresti modes de transmission de la force k distance : Peau, l'air comprimé, Télectricité, les câbles téléd3rnamiques. — Établissement hydraulique de Bellq^srde. Affluents glaciaires des lacs d'Annecy et du Bourget. — Les dnses de Pwne- Châtel et de Sault. — Aspect lacustre de la vallée aux approches de Lyon.
On peut compter une trentaine de kilomètres environ entre la sortie du Rhône à Genève et son entrée en France un peu avant Bellegarde. La vertigineuse traversée du Rhône à Genève est une véritable merveille de Tart et de la nature. C'est, avec la grande silhouette du Mont-Blanc qui se dessine à Thorizon derrière la chaîne des Voirons et des Salèves , le spectacle favori qui captive tous les touristes au début de leur voyage en Suisse et en Savoie; et ce spectacle, l'un des plus beaux qui existent au monde, donne tout de suite un avant-goût des deux merveilles caractéristiques des grands pays de montagnes : la pureté et l'abondance des eaux , et Téblouissante blancheur des glaciers.
Le lac aux eaux profondes s*est resserré peu à peu à partir de Nyon. Le défilé devient de plus en plus étroit. Le fond s'élève.
; l'eau a commencé à être sensible dans le petit lac ; elle
itue dans l'avant-port de Genève; et sous le grand pont du
it-Blanc, des deux côtés de l'île, le courant atteint presque
50 à !a seconde. Blue waters of tke arrowy Rhône, disait
Nulle part, en effet, les eaux ne sont plus limpides, plus
:urées, plus rapides. Ce fleuve d'émeraude liquide roule ses
rï^ues bleues et vertes, toutes frissonnantes d'écume, au travers
la ville, alimente ses machines, fait mouvoir les grandes roues
pendantes de ses usines adossées à des collines de verdure, et
l'échappe enfin en ondulant dans les prairies de Plain-Palaîs, à
['extrémité desquelles il reçoit les eaux grises de l'Arve, l'un des
js redoutables torrents des Alpes.
L'Arve descend en droite ligne du Mont-Blanc. Comme débit, il vaut le Rhône (i). Un peu inférieur en temps de basses eaux, il prend le dessus au moment de la fonte des neiges; et, tandis que le volume du Rhône ne s'élève jamais à plus de 600 mètres cubes, celui de l'Arve atteint, dépasse même 700 mètres. Cet apport considérable arrive par à-coups souvent terribles. Alors que le Léman fonctionne comme un grand réservoir régulateur et peut emmagasiner, pendant un certain temps, l'excès des eaux de fusion de tous les glaciers du Valais qui gonflent le Rhône supérieur, aucun bassin lacustre n'arrête ni ne modère les impétueuses débâcles de l'Arve. Bien au contraire. Des digues latérales, construites par le gouvernement sarde, pour protéger les campagnes riveraines, encaissent le torrent et, comme celles de tous les afRuents du Rhône valaisan, précipitent en quelques heures 'inondation dans le bas de la vallée. La belle veine du Rhône, d'un bleu sî doux à la sortie de Genève, en est pour toujours souillée; et le fleuve, roulant avec lui les boues glaciaires du Mont-Blanc, a désormais perdu sa transparence et sa pureté. (I) Débits du Rhûne et de l'Arve à leur confluent ;
(Et. Reclus, Ciogr. univ
C'est ;n serpentant à travers une série de gorges mamelnnnte que le ] hône s'avance vers la France. Le lit se creuse de plus en plus ; les flancs très rapprochés des deux rîves plongent souvent presque à pic. Le fleuve est une véritable ligne de défense qui sépare l'ancienne Savoie de la France, qui séparait autrefois deux pays bien plus distincts encore, l'Allobrogie ou la Province romaiw et la Gaule indépendante. Celte ligne de défense a joué un rfle considérable au début même de ta conquête des Gaules et méritf qu'on s'y arrête quelques instants.
L'histoire des huit camp d'hui ; et en réalité cettt ii meilleur historien, qui es!
taires des événements qt et ces commentaires sont ex dépouillés de toute parure or
Je César n'est plus à faire aujoll^ a trouvé du premier coup sot li-même. « Il a écrit les commencés, a dit très justement Cicéron, its; ils sont naturels, aîmpleset e ; on croirait voir un beau corps i vêtement; et rien ne sai it être plus agréable que cette n pour la pureté et la clarté de l'histoire (i). » Hirtius, qui prit sous Ips ordres et sous les yeux mêmes de César une part si grande à la guerre des Gaules , et fut chaîné li* terminer ce que l'on pourrait appeler le journal officiel de la conquête, débute dans son récit par une appréciation non moins méritée de l'œuvre de son illustre prédécesseur : n 11 est évident, dît-il, que les Commentaires dépassent en élégance tout ce que les autres ont pu faire avec effort. Ils n'ont été composés que pour transmettre des documents aux écrivains de ces grands événements ; et cependant ils jouissent d'une approbation sj générale, que César semble avoir enlevé plutôt que fourni à ces écrivain
(l) Cammrtilarias quosdam scripsil [Cafiar] reru-m suari, itiquam, ptabandoj; nudi enîm suni, rtcli tt vmusti, om
lanqaam vesle, delraclo Nikil tnim al in historia pure
duïdiii. — (Cic, BtuUi. LXXV.)
- Vaidtqniia.
DE GENKVE A LYON. 315
Ues moyens d'en parler après lui. Four nous, notre admiration est (plus vive que celle du public; car, s'il peut juger à quel point (cette narration est correcte et bien faite, nous seuls pouvons
[savoir avec quelle facilité et avec quelle promptitude elle a été écrite. César écrivait non seulement avec une aisance et une l'fiégance merveilleuses, maïs il savait exposer ses desseins avec >Wnc clarté parfaite (1). s
[i On pourrait ajouter un dernier élc^e, et ce serait peut-être le iiineilleur. César était vrai. On peut avoir une confiance presque labsolue dans ses descriptions, dans son récit si sobre, si mesuré \.K.t d'une netteté si parfaite. Les historiens classiques du premier ^.siècle, Suétone, Plutarque, Dion Cassius, ont bien souvent ^jnéconnu cette qualité maîtresse, l'exactitude, qui caractérise le ^^and écrivain militaire et politique. Dire que le principal mobile Me César a été « de piller des temples remplis de riches offrandes, pde détruire des villes pour s'en faire une proie et non pour les Kch&tier, et par ce moyen amasser beaucoup d'or (2) u ; que m ie pro- 1 consul, au comble de ses vœux, trouva sur tous les points des hoccasions de combattre et de triompher », ce n'est pas seulement 1 voir les événements par leur petit côté, c'est fausser l'histoire (3) . K On a dénaturé et rapetissé le caractère de César et, du même Kconp, la politique de Rome en considérant la conquête de la IjGaule Chevelue comme un simple fait de guerre, comme un acte tde violence et d'ambition- La situation était très critique en Gaule bdepuis plusieurs années. Des Pyrénées au Rhin le pays était morcelé, découpé en une foule de peuplades toutes jalouses les l^nnes des autres , souvent en hostilité déclarée. A la faveur de ces wnsions, les Germains avaient plusieurs fois passé le Rhin, rioviste avait d'abord mis le pied dans les provinces du Nord 15,000 hommes, et U en avait bientôt appelé à diverses
(0 Hianuï, PrÉf. du Liv. VI!I des commentaires de Bell. Gall. — CI. la <n de Qutntilien t u eum eoden anima dixisse quo bellavit. 11
(a) lu Calha fana templaque deutn donis rtfcrta expilafil, iirbes diruit, s, 'itt pradam, qvam oh deliefim . ttndf facliim ut aura abundaret. — (Suï 0».r 34-)
' (3) E. DESjARDtMS. Canif ramaine, t. Il, ch. v.
3i6 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE TROISIEME.
rqirises près de 140,000 à titre de renfort. Le mouvement de descente du Nord vers le Midi se communiquait de procbecn proche. Tout le monde germanique avançait sur TOccident II était donc pour Rome d'un intérêt majeur de surveiller attentirement les incidents de la lutte entre les Germains et les Gaukîi. Les Be^es, d'ailleurs, presque tous Germains d'origine, étaient entraînés instinctivement à se reprocher des hommes d'cwtre> Rhin et à faire alliance avec eux (i). « En peu d'années, dit César lui-même, tous les Gaulois allaient être chaàsés de lev pays, et tous les Germains étaient sur le point de passer k Rhin (2) . » L'annexion complète de tout le pays gaulœs étant donc absolument nécessaire à la sécurité de Rome. La Ginie elle-même ne pouvait être plus longtemps indécise sur sa deitinée. Menacée d'une part par l'étranger du Nord, tiraillée de l'autre entre les chefs militaires de ses quarante peuplades, il fallait, sous peine de dissolution et de désagrégation, qu'elle devht latine ou germaine. Elle devait être, elle est restée k^e; et k nom de « Gallo-Romains », qui a été donné à nos anoètiei, exprime avec une parfaite justesse la transformation «politiqiie qu'elle a subie et le caractère définitif de sa nationalité.
Ce n'est donc pas d'hier que le monde latin est menacé de l'invasion du monde germain; c'est la destinée de la France moderne, comme ce fut, après l'Italie, celle de la Gaule ancienne, d'être la première puissance latine. Elle a été, elle est et elle doit être avant tout antigermaine, non seulement par la séparation bien marquée de ses anciennes frontières naturelles , mais encore — on tend peut-être un peu à l'oublier depuis quelques années— par les idées, par les mœurs, par les arts, par la langue et par la religion. Latins nous sommes, et Latins nous devons rester. Ainsi nous l'enseigne l'histoire et nous le commandent à la fois nos traditions, notre honneur et notre intérêt.
(i) MoMMSEN, Rom. Gesch.t 1. V, vu. — E. Desjardins, Gaule romaine, tll,
(2) Futurum esse paucis annis, uti omîtes ex GaUiœ finibus peUereniur, aiqwi omnes Germant Rhenum transirent, — (CiCS., Bell. Gall., I, 31.)
Reprenons notre Rhône à l'origine de la conquête. C'était en l'année 58 avant Jésus-Christ, l'an 696 de la fondation de Rome. Depuis trois ans déjà, un riche chef helvète. puissant et ambitieux, du nom d'Orgétorix, travaillait les esprits des rudes habitants de la région montagneuse, Il leur rappelait leurs anciens exploits, leur misère présente, l'excès de leur population toujours croissante, leur gêne dans un pays dont la nature avait resserré les bornes; il leur montrait ensuite l'immense horizon qui s'étendait devant eux à l'Kst et au Midi, derrière le rideau neigeux des Alpes, dans les plaines fertiles de la Gaule. Sa parole fut entendue. Le projet d'une émigration en masse dans le pays des Santons, — la Saintonge actuelle, — sur les côtes de l'Océan, au Nord de ta Gironde, fut bientôt résolu. Deux ans furent employés en préparatifs, et Orgétorix envoyé cheï les peuples voisins que ■Voa devait traverser pour contracter avec eux des alliances. Un lent solennel fixa le départ à la troisième année. Au cours mission, Orgétorix, qui avait de secrets desseins d'ambition inelle, conspira, paraît-îl, avec deux personnages influents, 'un du pays des Séquanes, l'autre du pays des jEdues, leur promit son appui pour restaurer chez eux la monarchie, et s'assura i son tour de leur concours pour s'emparer lui-même du pouvoir et faciliter son propre avènement chez les Helvètes. Le complot (ut éventé. Orgétorix, démasqué, mourut subitement et probablement se tua. Mais le mouvement était donné. Les Helvètes persistèrent dans leur projet d'émigration ; et, afin de s'ôter toute possibilité de retour, ils mirent le feu à leurs 12 villes, à leurs 400 bourgs et à tout le blé qu'ils ne purent emporter. Chacun dut pourvoir, au cours de l'émigration, au soin de toute sa famille et prendre avec lui armes, chariots, matériel, farine et provisions
3i8 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE TROISIRME.
pour trois mois (i) . Ce fnt un TéritaUe déménagemeot armé. Oa connaît d*ailleurs très exactement le diifie de Mi^/iiiimnlioii Après la défaite définitive qu'ils éprouvèrent à Bifavacte, piii d*Autun , César trouva en effet dans leur camp des tables de bronze sur lesquelles était gravé, en lettres grecques, l'état nominatif de tous ceux qui étaient sortis de leur pa3rs : d'un oftté, k nombre des hommes capables de porter les armes, et, de l'aotie^ celui des enfants, des vieillards et des femmes. Le total s'élerat à 263,000 Helvètes, 36,000 Tulinges, 14,000 Latobr%ei, 23,000 Rauraques et 32,000 BoTens transrhénans , ensemble 368,000 individus, dont 92,000 hommes en état de combattre (a).
Les préparatifs terminés, on prit rendez^vous sur les bords da Rhône, à Genève, pour le 5 des calendes d'avril, jour de l'éqnînoxe qui correspondait au 24 mars de Tannée 58 avant Jésus- Christ. Cette date marque d'une manière précise le commencement de la guerre des Gaules.
Les Helvètes avaient le choix entre deux chemins pour sortir de leur pays. L'un, étroit et difficile, resserré entre la chatte da Jura et le Rhône, pouvait les conduire chez les Séquanes, put de là chez les Allobrc^es et les iEduens, sur l'amitié desquels od pouvait à peu près compter ; mais il s'engageait dans une de ces « cluses » étranglées entre des falaises presque à pic, comme la vallée du Rhône en présente plusieurs, et était adossé à une très haute montagne facile à défendre par une poignée d*hommes et où les chariots ne pouvaient passer qu'avec peine et un à un (3). La partie la plus rétrécie de ce défilé est le pas de la Cluse, improprement appelé a pas de l'Écluse ». Le Rhône y coule dans un ravin profond, au pied de l'énorme massif du Credo.
( I ) Triiim mensium moîita cibaria sibi quemque domo efferre jubeni, — (Csf., Dell. GalL, I, V.^
Voir pièce justificative XIII.
(2) Napoléon III, Histoire de Jules Char, 1. III, ch. m.
D'après le recensement ordonné par César après leur soumission, le nombre de ceux qui retournèrent chez eux fut de i xo,ooo. L'émigration était donc réduite à moins d'un tiers.
(3) Vnum per Sequanos, angustum et difficilet inter montem Juram et fiumtn
DE GENÈVE A LVON. 31g
La seconde route permettait d'entrer directement dans la pro- ■înce en traversant le Rhône qui séparait les Allobroges desHel- :. Entre le Rhône et le Jura, sur près de 28 kilomètres de mgueur (i), le fleuve était guéable en plusieurs points (2} ; on luvait donc y tenter le passage et mettre tout de suite le pied r le territoire romain. Le point le mieux indiqué pour cette pératton était Genève même, alors simple vicus, situé à la limite territoire des Allobroges du côté de l'Helvétie. Un pont y étalïssaît , ainsi que nous l'avons vu, la communication entre les !Ux pays (3). Les Helvètes espéraient d'ailleurs la neutralitédes kDobrt^es, très récemment soumis à Rome, peut-être même leur pncours et leur complicité. A défaut, ils étaient décidés à se lyer le passée par la force (4) .
César fut rapidement instruit de tous ces projets. Il quitta
[orne à la hâte, traversa les Alpes au grand Saint-Bernard et fut
Uidu à Genève en moins de huit jours. I! fit immédiatement
>inpre le pont et ordonna de lever le plus grand nombre d'hommes
iible dans la seule légion qu'il possédait dans la province.
Helvètes, d'ailleurs, n'étaient pas encore tous rassemblés et
'avaient pas encore commencé à franchir le Rhône. La rupture
pont les obligea de négocier avec César ; et ils lui envoyèrent
s députation pour lui demander le passage à travers le pays des
Jlobroges, le seul chemin, dirent-ils, qu'ils eussent pour sortir
leur pays. Ils s'engageaient d'ailleurs formellement à ne com-
:ttre aucun dégât, aucune violence sur leur route. César, qui
'Était pas encore prêt, leur fit espérer une réponse favorable et
ajourna aux prochaines ides d'avril (8 avril). Il gagnait ainsi
inzc jours et les mit à profit, avec cette sûreté de coup d'œil et
Ette promptitude d'exécution qui étaient le propre de son génie,
Ifc tàtfacilt ptrpauciprohibtn passent. — {Cxs., Bell. Gall., 1. 6.)
(3) XaHHHlIis lotis vadotraniilHT. (Ces.. 1, S.)
(3) Voir deuxième partie, eh, II. xxxiii.
(4] Allotrogibui lese vel ptriuaiuras, gmid noadum bono attima in fofiiluTa
■tiMwiB vidtrtnlur, axislimahant ; vel si coaeluras ut ptr luos fines toi irtpaii-
ntmf. — {CMs..Belt- Coll.. I. 6.)
pour fortifier tous les points vulnérables de la rive gauche dn Rhône, entre le lac Léman et le Jura, de manière lifempêcher ks Helvètes de forcer le passage du fleuve. Il les obligeait ainâ i s'engager, avec leurs interminables convois, dans les défilés ds Jura, dont la traversée ne pouvait être que fort pénible et suitoit très longue. Pendant ce temps, il fit rendait à grandes journfai en Italie, y levait en toute hâte deux l^ons, en faisait venir tidi autres d'Aquilée en lUyrie, et, à la tète de cette année, prenait par le mont Genèvre le plus court chemin de la Gaule transalpine, faisant 25 kilomètres par jour, culbutant sur sa route les CentxaH et les Caturiges postés sur les hauteurs des Alpes , et qui hi montraient des dispositions hostiles. César avait très ezactemait calculé à Tavance le temps que les Helvètes mettraient à frandiir les défilés du pas de la Cluse et à gagner ensuite les bords de h SaAne. Sa marche fut si rapide, qu'il arriva à temps pour les pié* venir au passage de cette rivière et qu'il put les joindre àBibnde (environs d'Autun) , où il les réduisit à l'extrémité et les força ï une soumission complète (i).
Tout le succès de cette première campagne reposait, on le voit, sur la défense de la rive gauche du Rhône. Il fallait à tout prix empêcher les Helvètes de traverser le fleuve pour passer dans la province, sur le territoire romain. Or, le développement du Rhône entre le lac Léman et le pas de la Cluse est d*un peu plus de 28 kilomètres (19,000 pas romains) (2). Dans cette partie de son cours , le fleuve est presque partout profondément encaissé et présente l'aspect d'une tranchée de 100 à 120 mètres de largeur; les rives sont abruptes et très élevées, le courant rapide, le passage à peu près impraticable. En quelques endroits cependant et sur une étendue relativement assez restreinte , le lit est plus
(i) Voir pièce justificative XIV.
(2) Millia passuum decem novem. (Ces., Bell, Gall., I, 8.)
large, la vitesse du courant et la profondeur beaucoup moindres, i'escarpe et la contrescarpe des deux rives plus adoucies, le fleuve à peu près guéable. C'étaient là les points faibles de la ligne de défense où l'envahisseur pouvait tenter avec quelques ctiances de succès une action offensive. Il était donc nécessaire de fortifier, sur la rive gauche, le talus de la montagne partout où la nature le rendait accessible, et de le convertir en un solide retranchement. Cette fortification de campagne, dont ii ne reste presque plus rîen aujourd'hui, a été l'objet d'une étude très complète de la part d'un officier supérieur d'artillerie, M. le baron Stoffei, chargé spécialement par l'empereur Napoléon III d'une reconnaissance top<^raphique et militaire destinée à élucider définitivement cet épisode de la première campagne des Gaules. Le texte de César dit qu'il fit construire, sur 19,000 pas, un mur et un fossé, milita passuum decem novem murum, in altitudinem pedum sexdecim, foisamque perducit (i). On ne retrouve pas ici, il faut l'avouer, l'exactitude et la précision ordinaires de l'historien; et quelques critiques un peu superficiels ont pu croire qu'il s'agissait d'un ouvrage continu entre le Léman et le Jura. Il n'en est rien. Le retranchement de César, murus fossaque, n'était pas et ne pouvait pas être un mur dans l'acception ordinaire du mot. Un mur n'aurait été d'ailleurs qu'un faible obstacle; les matériaux auraient été assez difficiles, sinon à trouver, du moins à mettre en œuvre sur place; et très certainement, si l'on avait construit un véritable mur, on en retrouverait des traces nombreuses.
César disposait de près de 10,000 hommes : 5,000 de la légion qui était dans la province et 5,000 nouvellement levés. C'était plus qu'il lui en fallait pour exécuter rapidement une fortification de campagne qui ne devait présenter par elle-même aucune difficulté. Tout le mérite est dans la conception du travail et la promptitude de l'exécution. Il était inutile, d'ailleurs, de créer artificiellement une défense continue, puisque les deux rives du Rhdne présentaient déjà presque partout une escarpe et une
(0 Cjês., Btll. Gall.. I, 8.
3aa SECONDE PARTIE. — CHAPITRE TROISIÈME.
contrescarpe naturelles tout à fait inabordables. L'cravre de César se réduisit donc à la mise en dtfense de tous les points wt nérables, de tous les talus éboulés et pratiquement accessibles. Ces points principaux sont au nombre de cinq et ont été rdevfi avec le plus grand soin dans le rapport de M. le commandant Stoffel :
I* En aval d'Aire-la-Ville, en face de Russin, qui est sur 11 rive droite ;
2* Au Nord de Cartigny ;
3* Au Nord-Ouest d'AvuUy ;
4* En aval de Chancy, des deux côtés de l'embouchure du no»seau de la Laire dans le Rhône ;
5* Entre Cologny et le pas de la Cluse.
On y remarque encore quelques ondulations de terrains qm rappellent le travail de l'homme.
Sur ces points, on profita des hauteurs moyennes, au pied deiquelles coule le fleuve, pour pratiquer dans le versant de la rive gauche, un peu au-dessous de la crête, une tranchée longitudinale d'une profondeur telle, que la grande paroi avait une âévatbn de i6 pieds (4", 75 environ). La terre provenant de l'excavation fat jetée le long de la pente du versant, et la crête fut garnie de palissades (i) ; c'était, en somme, un simple fossé, dont l'escarpe était plus haute que la contrescarpe et défendue par une muraille de pieux.
L'ensemble de ces travaux, exécutés sur les cinq points principaux que nous avons indiqués, ne paraît pas avoir eu plus de 5 kilomètres de longueur, c'est-à-dire un peu moins que le i/6 du développement du cours du Rhône.
César, avons-nous dit, pouvait disposer de io,ooo hommes. On peut croire, d'après le commandant Stofïel, qu'il les distribua de la manière suivante : 3,000 hommes sur les hauteurs d'Avully, qui était vraisemblablement le quartier général; 2,500 à Genève,
(i) Voir Hist, de y u les César, op, cit„ t. II, liv. III, ch. lu, note, rapport et planche du commandant Stoffel.
DE GTINÈVE A LYON.
i,ooo sur le plateau d' Aire-la- Ville, 2,000 à Chancy, 1,500 sur le plateau de Cologny.
Ces détachements furent installés dans des redoutes en terre, castelta, établies à la hâte sur les hauteurs et qui pouvaient être facilement défendues elles-mêmes en cas de surprise. Six postes d'observation isolés, spécula, se trouvaient, en outre, sur les points les plus élevés, dominant tout le cours du Rhône et permcttanl d'exercer une bonne surveillance sur les mouvements des Helvètes échelonnés sur la rive droite (i) . En admettant que l'effectif de 10,000 hommes n'ait travaillé que par quart, et si l'on «onge à la facilité du déblai de la tranchée, qui consistait simplerment à creuser et à rejeter des terres assez meubles le long du versant, M. le commandant Stoffel pense que l'exécution du travail complet n'a pas dû exiger plus de trois jours.
L'opération put donc être menée à bonne fin bien avant le délai que César avait assigné aux députés des Helvètes (8 avril), pour négocier avec eux les conditions du passage. Maître de la situation, César leur répondit naturellement par un refus formel, et, confiant dans son retranchement improvisé, put se rendre en Italie pour lever les troupes qu'il devait ramener en Gaule.
Pendant ce temps, les Helvètes, et avec eux les peuples qu'ils avaient entraînés, se rassemblaient sur la rive droite. Irrités d'apprendre qu'ils devaient renoncer à sortir de leur pays sans obstacle, ils résolurent de se frayer un chemin par la force et tentèrent plusieurs fois le passage du Rhône sur différents points, 'tantôt pendant le jour, plus souvent pendant la nuit, ici à gué, ailleurs avec des bateaux jointifsou des radeaux solidement amarrés {2) ; mais ils furent toujours repoussés par les efforts et les traits des soldats romains qui pouvaient facilement surveiller leurs menées et accourir sur tous les points menacés. Forcés d'aban-
(I) Primsidia disposuil. castella munivU. — (Ces., Bell. Gai!., liv. 1, 8.)
(1) ffeivttii, ta spe dijtcU, navibiit Junelit, ralibusque campturibus faetis,
sHi vadU Rhodani, qua minima altituda fiuntiHis erat. nonHUn^uam ÏHltrdiu,
t^iui noclu, si perrumpere passenl. canati, aperis munitiont, et militum cûn-
turiu. tl IrlU tepuUi, hoc canalu destiterunl. — (C^., Bell. Gall., liv. i, 8.)
donner ce mode d'attaque, ils se résignèrent alors à s'engager dans le défilé du pas de la Cluse et peut-être dans d'autres défilés du Jura pour gagner le plateau des Dombes et passer ensuite dans la vallée de la Saône, où ils devaient être, deux mois plus tard, réduits complètement à merci (i).
La vallée du Rhône, depuis le Gothard jusqu'à la mer, présente une succession d'épanouissements ou de petites plaines, anciens bassins lacustres précédés et suivis de défilés plus ou moins longs et étroits.
Ces défilés, véritables étranglements qui ferment de distance en distance la vallée, peuvent être comparés aux bajoyers de portes gigantesques, et portent le nom caractéristique de « cluses • (clusa, cludo, fermé).
Nous avons décrit déjà dans un chapitre précédent cinq de ces cluses du Rhône alpestre (2) . La disposition est partout la même. Les falaises latérales sont à peu près verticales ; le plafond forme une série de seuils qui séparent les anciens lacs morainiques. étages depuis le glacier supérieur de la Furka jusqu'au Léman, et aujourd'hui transformés par le temps et la culture en plaines d'alluvions d'une remarquable fertilité. La plus célèbre et la plus pittoresque de ces cluses valaisannes est celle de Saint-Maurice, resserrée entre les contreforts de la Dent de Morcle et de la Dent du Midi, étroit couloir qu'il faut franchir pour arriver au grand épanouissement du Léman. Après le lac, la vallée se resserre de nouveau, et c'est par une nouvelle cluse que le Rhône pénètre en France. Deux énormes massifs, l'un appartenant aux Alpes de Savoie et appelé la montagne de Vuache ou de Chaumont, l'autre le Grand Credo, dernier promontoire de la chaîne du Jura, semblent lui barrer le passage. Le fleuve est obligé de cisailler pour ainsi dire
(i) Voir deuxième partie, ch. II, xx.xiii. (2) Voir deuxième partie, ch. I, m, iv, v.
cette barrière. Il s'enfonce dans la vallée, creuse son lit, entaille la roche; et ses eaux vertes et transparentes roulent avec fracas dans un ravin profond entre les talus presque à pic des deux montagnes affouillées.
Avant l'annexion de la Savoie à la France, cette gorge resserrée était un point stratégique de premier ordre. Deux petits forts la commandent encore aujourd'hui, bâtis tous deux sur les escarpements du Credo. Le plus bas, traversé par ia route de terre de Lyon à Genève, n'est qu'à une centaine de mètres au-dessus du fleuve. Ancienne forteresse des ducs de Savoie , rebâtie par Vauban sous Louis XIV, détruite par les Autrichiens en 1S14, ce n'était plus qu'une simple caserne que nos troupes reprirent facilement en faisant rouler sur elle des quartiers de roc qui l'écrasèrent. Bien que reconstruite en 1824 et mise en état complet de défense, elle a le grave inconvénient de pouvoir être battue du mont de Vuache, de l'autre côté du Rhône (i).
Le second fort, tout à fait moderne, est établi beaucoup plus haut sur une sorte de terrasse de l'éperon de la Sorgia, et domine toute la vallée. Des galeries habilement dissimulées sont percées dans ie rocher pour l'installation de batteries et font communiquer les deux forts par une série de pentes et d'escaliers fort raides. L'ensemble présente un système défensif assez respectable. Les deux petites citadelles sont pour ainsi dire accrochées aux flancs dénudés de l'Apie montagne; et leur relief est tellement accentué, qu'elles :nt être en encorbellement et suspendues sur l'abtme au auquel serpente le fleuve qui servait, il y a quelques années, de limite entre la France et la Savoie.
Par une sorte de confusion de mots qui, en fait, est assez bien justifiée par la nature des lieux, cette cluse du Rhône est appelée généralement n Pas de l'Écluse n; et les deux forts portent aussi l'ur et l'autre le nom de a forts de l'Ecluse b . L'échancrure étroite et profonde creusée par la nature est, en effet, comme une porte «lu fleuve ouverte sur la France. C'est la seule issue qui lui périt) A. Maroa, Géogr. milit. Fontainebleau, [879.
mette de sortir des montagnes de la Suisse. Si cette ouverture venait à être fermée par un accident subit, les plus hautes collines du pays de Genève seraient submergées, et toute la vallée supérieure transformée en un vaste réservoir qui ne pourrait se décharger qu'en passant par-dessus la région des hauts plateaux qui s'étend entre le Vuache et les Salèves, et dont la terrasse principale est le mont de Sion.
Ce serait, il faut en convenir, un véritable cataclysme; mais l'histoire de la terre est malheureusement assez fertile en accidents de ce genre; et, sans sortir de la vallée du Rhône, il nous suffit de rappeler l'éboulement au sixième siècle de la colline de Gramont et de la petite ville de Tauredunum dans le lac Léman, et l'effondrement beaucoup plus récent du versant Nord de la Dent du Midi, dont nous avons parlé avecdétail dans l'un des chapitres précédents (i).
Il y a près de dix ans, un accident du même genre s'est produit à la base de la montagne du Credo et, bien que d'une importance assurément moindre, a cependant causé pendant quelques heures
un véritable émoi.
Dans la nuit du 3 janvier 1883, à la suite de pluies persistantes qui avaient détrempé les talus de la gorge de l'Ecluse, un glissement presque instantané entraîna dans le lit du Rhône la partie de la montagne située immédiatement au-dessous du fort et traversée par le chemin de fer de Lyon à Genève. Cent cinquante mètres de voie furent emportés, et un souterrain de quarante-cinq mètres de longueur disparut complètement. Terres meubles, ballast, maçonneries, matériel de la voie, arbres et rochers, tout fut entraîné, disloqué, et s'effondra dans le fleuve (2). La petite citadelle demeura littéralement suspendue sur l'abîme au-dessus delà
(i) Voir deuxième partie, ch. I, xi.
(2) Interception de la circulation siir la ligne de Lyon à Genève. — Travaux d'assainissement exccutis par la compagnie de Paris-Lyon-Médiferranée près du fort de l'Écluse, sur la ligne de Lyon à Genève. — (Revue générale des chemins de fer, mars 1883 et mars 1885.)
plaie béante qui venait de s'ouvrir sur le talus de la montagne; et on crut un instant qu'elle allait être précipitée à son tour. La masse des débris barra complètement le cours du Rhône. A l'aval, le lit était à sec, et les établissements hydrauliques de Bellegarde furent arrêtés. En amont, les eaux, accumulées par le barrage, formèrent, sur plusieurs Icilomètres, un véritable lac et recouvrirent les berges, les terres et les maisons riveraines jusque par-dessus les toits. Après la terreur de l'éboulement, on eut un moment celle de la débâcle. Si le barrage fût venu à se rompre tout d'une pièce, on pouvait en effet appréhender une inondation funeste pour la vallée inférieure. Il n'en fut rien, heureusement. La désagrégation du grand remblai éboulé se fit peu à peu , laissant écouler graduellement les eaux retenues en amont. Le désastre se réduisit à la destruction de la voie ferrée et eut seulereient pour conséquence l'interruption, pendant plusieurs mois, de la circulation entre Lyon et Genève (r).
Une étude approfondie du cataclysme, de ses causes et de ses effets a été faite par les ingénieurs du chemin de fer. Contrairement à ce qu'on avait craint tout d'abord, l'énorme massif du Credo n'avait pas été ébranlé sur sa base. S'il en eût été ainsi, il n'y aurait eu, pour ainsi dire, aucune sécurité pour l'avenir, et le meilleur parti à prendre eût été d'abandonner la voie ferrée, d'évacuer les deux forts de l'Écluse et de se résigner à subir les effets d'une
(i) Renseignements fournis par les ingénieurs du chemin de fer de Lyon A
3 janvier 1883. ^ Écoulement, soua le tort de l'Écluse, de près de 500,000 mitres cubes emportanl 150 mètres de la voie, y compris un tunnel de 45". JO, et interruption complète de la communication sur la rive droite du Rhûne.
24»vril 1883— Rétablissement de la circulation sur voie unique pour les mai^ chuidises seulement.
t' mai 1663. — Rétablisse tirent de la circu1a.tion sut voie unique pour voyagevn «t marchandises.
4 novembre 1SS4. — Rétablissement de la circulation sur les deux voies.
30 novembre 1884. — Découverte de la source souterraine dont tes eaux, en détrempant les terres, avaient causé l'éboulement du 3 janvier 1S83.
ment du grand talus de déblais â droite de la ligne, 2" galerie de fond pour la vidange du réservoir souterrain de la source, 3° enrochements le long du RhOne.
328 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE TROISlfcME.
dislocation géologique à laquelle aucune force humaine ne poumit s'opposer.
La seule partie meuble du Credo est le contref<»t à talus rapide constitué par des terrains récents d'origine glaciaire, et le long desquels se déroule la ligne de Lyon à Genève, sur plusieurs kilomètres de développement, entre Bellegarde et la limite franoh suisse. Tous ces terrains de transport s'appuient sur la masse calcaire du Jura et forment des talus en général assez laides, phu ou moins dénudés et très perméables. Les eaux qui s'infiltrent peu à peu dans cette masse poreuse la gonflent comme une époi^ détruisent lentement son adhérence et, après une série de pluies tièdes et les brusques fontes de neige qui en ont été la conafr' quence, ont fini par provoquer sa destruction et son éboulemeoL
Des galeries de sondages et de recherches habilement pratiquées à différents niveaux ont permis de reconnaître que les eaux d'infiltration se réunissent dans un bassin inférieur formant une sorte de lac souterrain. Lorsque cette grande poche est remplie, les eaux doivent inévitablement chercher leur issue au dehors, et diei remontent comme par un siphon à la surfeice en traversant one épaisse couche de cailloux roulés. Une forte dépression de terrain — le ravin de la Buna — écoule les eaux superficielles. Mais, en réalité, il existe deux cours d*eau superposés : — l'un apparent, extérieur, qui ravine le talus de la montagne, c'est la Buna; — l'autre caché, souterrain, qui la fouille dans ses couches profondes, dont le débit très intermittent est formé par le trop-plein du petit lac dont nous venons de parler, et qui a fini, à la longue, par amener la désagrégation subite et l'éboulement des terres meubles supérieures.
Une particularité étrange de cette petite rivière souterraine est la forme de ses galets roulés. Tout le monde sait que les cailloux qui tapissent le lit et les berges de tous les cours d'eau torrentiels ont une forme en général très régulière et n'ont point d'arêtes vives. Leurs contours et leurs surfaces sont adoucis par les frottements et les petits chocs mille fois répétés qu'ils subissent les uns contre les autres dans leur mouvement de progression lent et con-
tinu suivant la pente du torrent. Il en est de même des galets de
la mer incessamment remaniés par le va-et-vient alternatif des
vagues. Ce qui les caractérise tous, malgré la différence de leur
^dume, c'est une même forme ellipsoïdale, plus ou moins allongée.
mais toujours très sensiblement aplatie. Les cailloux du couloir
souterrain de la Buna ont, au contraire, une forme sphêrique d'une
légularité parfaite. Ce sont de véritables boules dont le diamètre
Tiriede cinq à quinze centimètres, ne présentant aucun renflc-
roent, aucun aplatissement, presque aucune aspérité, modelées et
[ pcdies comme si elles sortaient de l'atelier d'un habile tourneur.
Cette sphéricité presque absolue, qui semble tout d'abord assez
(Uflicile à expliquer, paraît devoir être attribuée à la disposition
aiêitic du couloir souterrain dans lequel les cailloux sont en réalité
prisonniers. Ce couloir part en effet du petit lac intérieur, remonte
ensuite presque verticalement, de telle sorte que les cailloux, rema-
"ï^sur place, sont soulevés lorsque les eaux grossissent, retombent
ensuite par leur propre poids, et tourbillonnent depuis un temps
•ndéfini et probablement très considérable, sans mouvement de
^'^atislation , dans un mélange de boue et d'eau qui les a polis uni-
'oiTïiément et successivement sur toutes leurs faces comme le
**rait de la poudre d'émeri. C'est la seule explication rationnelle
*l"e l'on puisse donner de cette singularité minéralogique (i).
Un phénomène géologique bien autrement curieux signale cette partie du cours du Rhône, C'est la disparition subite et à peu près Complète de ses eaux.
<lt On peut comparer ces cailloux roulés de U Bun; politique l'on trouve quelquefois dans les entonnoirs de presque parfaite de ces entonnoirs en spirale et des pi
juaitGc bien les uoms de u marmites des placiers ii, u ■■ ■Deqlc* des glaciers n, qui leur sont vu)^
^citatilloDS de ces entonnoirs arrondis et di
** trouvent dans le célèbre Gletscher-Gartei
ville HeLueerne-
s. La sphéricité
donnés. Les plus beaux es à peu près ^phériques une des curiosités de la
330 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE TROISlfcME.
« Après avoir franchi le passage étroit de rÊduse, dit M. de Saussure, le fleuve tourne au pied de la montagne du Credo. Le pied de cette montagne est composé de grès, de sable, d'aigiles d de cailloux roulés. Toutes ces matières peu cohérentes entre dki se laissent creuser par le Rhône, qui, au lieu de s'étendre en laigenr, se rétrécit et s'enfonce considérablement; ce même fleuve, qû auprès de Genève a une largeur moyenne décent treixe pieds, s'a sous le pont de Grézin, à deux lieues au-dessous de l'Éduse, qse quinze à seize pieds de laigeur ; mais il a, en revanche, une grande profondeur. A une demi-lieue au-dessous de ce même pont, le Rhône, coulant toujours dans un lit profondément creusé dan les terres argileuses, rencontre un fond de rocher cakaire dont les bancs horizontaux s'étendent par-dessus les argiles. On croirait que ces argiles, qui paraissent dures sous le marteau, auraieat dû mettre un obstacle aux érosions du Rhône et FempCcher de s'enfoncer davantage ; mais, au contraire, il a pénétré dans oei roches beaucoup plus avant que dans les terres; il les a même creusées au point de se cacher et de disparaître comjdètfrment. »
C'est ce qu'on appelle la « Perte du Rhône ».
La froide description du naturaliste genevois ne saurait donner une idée de Tétrangeté et de la grandeur sauvage du phénomène. Le fleuve, resserré depuis quelque temps dans son étroit couloir, se précipite avec fureur dans une sorte de bouche béante qu'il couvre de son écume. L'impétuosité du courant dé[)asse de beaucoup celle des torrents aux époques de leurs plus fortes crues et se fait sentir déjà à plusieurs centaines de mètres en amont de l'abîme. Aucun corps flottant ne peut résister à cet appel du gouffre; et, à une assez grande distance déjà, il y aurait une grave imprudence à s'aventurer sur ce a rapide » , dont la vitesse s'accélère à chaque pas avec une effrayante progression. On s'éloigne par instinct de cette rive escarpée. En bas, un grondement de tonnerre semble ébranler les deux parois de la fissure. Une poussière d'eau s'élève comme une fumée du fond de la noire allée de roches. Audessus, tournoie lentement une nuée de faucons gris dont le ai
rauque et strident se détache sur le sourd mugissement de l'abîme ; ce sont les seuls habitants de ce site sauvage. Le fleuve et ses abords sont tout à fait déserts ; et on se rappelle encore avec terreur le sort récent d'une petite embarcation montée par deux rameurs exercés qui, après avoir franchi entre Genève et l'Écluse les passages les plus difficiles, se laissèrent inconsidérément engager dans le terrible défilé dont ils ne devaient plus sortir. On les vit passer avec la rapidité d'une flèche, à plus de cinq cents mètres de la gorge fatale. Des pêcheurs leur firent des signaux de détresse, leur crièrent de s'échouer sur la rive au plus tôt. Le bruit du torrent couvrit leurs voix. L'embarcation continua sa course folle. Le gouffre l'attirait. En quelques secondes il l'avait engloutie, broyée, et tout disparut à jamais.
Bientôt après, le Rhône, toujours encaissé, reparaît au jour, et, par une brusque entaille de sa falaise septentrionale, reçoit la cascade de la Valserine. Tout comme le Rhône, la Valserine se perd dans les fissures de son lit de roches calcaires dont les falaises à pic, d'une quarantaine de mètres de hauteur, sont tapissées de végétation et couronnées d'arbustes d'une grâce incomparable. Le confluent des deux cours d'eau offre à l'artiste aussi bien qu'au géologue un attrait et un sujet d'études d'une saisissante originalité.
Mais c'est surtout à l'ingénieur et à l'industriel que la Perte du Rhône présente un intérêt d'une nature toute spéciale. L'extrême rapidité du fleuve est due moins à l'étranglement de la vallée qu'à la déclivité du lit. En cet endroit de son cours, le Rhône est un torrent absolument démonté. C'est presque une chute, ou plutôt une série de chutes d'eau, ce qu'on nomme d'une manière si juste un « rapide ».
Entre la Perte du Rhône et le confluent de la Valserine, sur un parcours de cinq cents mètres environ, la pente est de près de
douze mètres. Bien que le fleuve soit en cet endroit à peu près insondable à cause de l'impétuosité de son courant, et qu^l y ait d'autre part de très grandes difficultés pour évaluer sa vitesse d'une manière quelque peu exacte, en raison des ressacs et des bouillonnements de l'écume, on peut estimer à cent quatre-vingts mètres cubes à peu près le débit en basses eaux. La puissance motrice du Rhône, si on pouvait utiliser la totalité de son volume, serait environ de vingt-cinq mille chevaux-vapeur. Le tiers seulement — huit mille chevaux environ — a été discipliné et transformé en force industrielle ; mais l'âpre défilé se prête mal à une installation pratique ; et cette force serait presque absolument perdue si on n'avait trouvé le moyen de la transporter à un kilomètre plus loin sur le plateau de Bellegarde.
Le transport de la force à distance, dont l'étude est depuis quelques années à l'ordre du jour, est destiné très certainement à produire dans le monde de l'industrie une révolution non moins grande que celle qui est résultée de la substitution des moteurs naturels aux moteurs animés. La force, source de tout travail, était, dans les temps anciens, demandée à peu près uniquement aux animaux , souvent à l'homme lui-même. Depuis près d'un siècle, c'est l'eau, l'air, la vapeur, rélectricité qui sont les principaux producteurs de la force; et l'homme, émancipé de l'énorme travail manuel qu'il était obligé de fournir, se réserve pour la direction intelligente de tous les moteurs inanimés. Or, ces moteurs, naturels et quelquefois même gratuits, existent à la surface de la terre en quantité véritablement illimitée; et pour n'en citer qu'un, — l'eau, — tout le monde sait l'inépuisable approvisionnement de force que contiennent les réservoirs accumulés dans les montagnes, et la puissance du cours des fleuves depuis leur région supérieure jusqu'à leur embouchure. On a dit et répété maintes fois que la chute seule du Niagara représentait une force suffisante pour faire marcher toutes les usines du monde entier. Le fait est théoriquement vrai. Sans recourir au Niagara, qui n'est pas à notre portée, il est incontestable que le moindre torrent représente une force naturelle souvent considérable presque toujours perdue, et qui
pourrait être utilisée par l'agriculture et l'industrie si on pouvait la convertir, l'em magasiner et surtout la déplacer.
Le problème de la transmission de la force motrice àde grandes distances est tout à fait moderne. Pendant longtemps, on a considéré la juxtaposition de la force et de l'outil, ou si l'on veut du moteur et de l'usine, comme une sujétion tout à fait indispensable. Mais, depuis près d'un siècle, la question a fait un grand pas. La période des doutes, des tâtonnements et des essais est réellement terminée. Des expériences décisives ont confirmé les promesses de la théorie. Des résultats pratiques ont été définitivement acquis ; et on peut affirmer aujourd'hui que, si les outils ne peuvent agir qu'au contact, la force peut s'exercer à distance.
Pour ce transport de la force, dans l'état actuel de la science, on a le choix entre quatre procédés principaux : l'air comprimé, l'eau, les câbles télédynamiques et l'électricité.
Les percements du Mont-Cenis et du Saint-Gothard ont été une révélation éclatante de ce que peut l'air comprimé appliqué à des outils qu'il eût été difficile de faire fonctionner dans des chantiers resserrés, souterrains, où le moteur apportait par surcroît un élément vivifiant, en versant à profusion des flots d'un air pur et rafraîchi.
Les principaux engins des grands ports de commerce, de plusieurs villes manufacturières et de nombreux établissements industriels sont aujourd'hui animés par l'eau sous pression. A Marseille, à Anvers, à Newcastle, à Liverpool , à Hull, à la Spezzia, à Gènes, l'eau comprimée constitue une force qui sert à charger et à décharger des bateaux, à soulever des marteaux-pilons, à mouvoir des presses d'imprimerie, à actionner des mécanismes d'une extrême variété et quelquefois mis à la portée de tous,
La transmission de la force par un câble télédynamique repose sur un principe tellement simple qu'il semble, au premier abord, que sa réalisation ne constitue pas une découverte. On sait, en effet, que la puissance dynamique se mesure par le produit de la force multipliée par la vitesse avec laquelle elle se meut; de telle sorte que, dans le travail mécanique, la force peut être à volonté
convertie en vitesse et la vitesse en force. L'application de ce principe élémentaire n'en constitue pas moins une invention vfaitablement originale et dont l'honneur revient à M. Him. c Le tiavail mécanique est le produit de deux Eacteurs; il faut, pov l'obtenir, multiplier la force par le chemin que parcourt son point d'application ; à une petite force peut donc correspondre un gmd travail. Un simple fil de soie, un cheveu même qui relierait deux machines, dit M. Him, pourrait à la r^eur transmettre de l'uae à l'autre une puissance illimitée. Le travail produit et le trmi dépensé qui toujours le surpasse, peuvent grandir l'un et l'antie sans mettre en péril la ténacité du fil qu'ils traversent.
« Une comparaison très simple fera disparaître toute idée de paradoxe. Que l'on imagine une masse de sable pesant mille Idbgrammes, et qu'on se demande quelle force on doit mettre es œuvre pour l'élever à une hauteur d'un mètre, et de quel nombit de kilogrammes ou de grammes il est nécessaire de disposer à œt effet. Ce nombre, si petit qu'on le suppose, sera toujours suffisant Si la force disponible n'est que d'un gramme, il faudra seulemat, pour élever un million de grammes, faire le trajet un miDioade fois. Mais, dira-t-on sans doute, une telle opération durera bien longtemps. Qu'en sait-on? Rien ne limite pour la petite force la rapidité des évolutions. C'est là tout le secret des câbles télédynamiques (i). »
Tous les touristes connaissent la belle chute du Rhin. A une faible distance de Schaflfouse, le grand fleuve se précipite tout entier de vingt mètres de hauteur. En amont, une série de rapides représentent encore une pente de douze à quinze mètres, de telle sorteque la différence de niveau entre l'amont et Taval atteint trente à trentecinq mètres de hauteur, ce qui correspond à une force moyenne de
(i) J. Bertrand, Comparaison critique des modes de transport de la fent. Kritische Vergîeichung der eîektrischen Krafiûhertragung mit den gebraûdh lichsten mechanischen Uebertragungssystemen, von A. Beringer, Hegierungt" Maschinen-Baufahrer. Gekrônte Preisschrift, Berlin, verlag von Julius Springer, 1883. — Einige wisenschaftlich-technische Fragen der Gegenwart, yob D*" C. William Siemens; zweite Folge. Berlin, verlag von Julius Springer, 1883. — (journal des savants, janvier 1884.)
Voir pièce justificative XV.
deux cent mille chevaux-vapeur. Un ingénieur de Schaffouse (i), M. Henri Moser, a tenté de recueillir, non pas à la chute du Rhin, mais dans les rapides de la traversée de la ville, une faible partie de cette force perdue, huit à neuf cents chevaux seulement; et la Société de la force motrice hydraulique du Rhin, la IVasserverksgesellsckaft de Mulhouse, transmet et répartit cette force l-au moyen de câbles, à raison de cent vingt francs par cheval et par an, à un nombre considérable d'industries échelonnées sut les ileux rives du fleuve : moulins, ateliers de vitrerie, de menuiserie, d'orfèvrerie, de charpenterie , fabriques de bois de placage, de porcelaines, d'armes, filatures. Toute la vallée de Schaffouse vit pour ainsi dire de la chute du Rhin ; et c'est là une des plus belles entreprises de notre siècle, un exemple qui ne peut manquer de porter ses fruits.
Le quatrième mode de transport de la force — celui sur lequel se porte aujourd'hui d'une manière toute spéciale l'attention du monde savant — est l'électricité; et ce dernier système a en outre l'avantage de fournir, presque sans surcroît de dépense, un éclairage incomparable, entretenu par la force motrice elle-même.
Des expériences récentes entreprises entre Creil et Paris-la Chapelle par M. Marcel Déprez ont eu un immense retentissement et ont été couronnées d'un éclatant succès. Il n'est peut-être pas inutile de rappeler sommairement le principe de ce mode spécial de transmission. Deux machines dynamo-électriques sont réunies par un lîl conducteur. Si l'une est actionnée par un moteur, l'autre tournera à son tour. La force aura ainsi cheminé par le fil. La première machine a fabriqué le courant électrique, c'est la machine génératrice. La seconde l'a utilisé à son arrivée, c'est la machine réceptrice. Au départ, c'est la force motrice qui engendre l'électricité; à l'arrivée, l'électricité transmise par le fil métallique
(l) C--F. HtKN, Nolicr sur la transmisiion téifdynamique. Eipositlon univcrfdie de Londres. Colmar, i86a.
Do Pré, NotesHT la Irinantissian titédynamique du M. Hirn. Bniielles. 1869.
JaCsmIN et CHevssoN, Rapport d» jury de !a classe 5 J à l'Exposition universelle dt Parie I87S.
336 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE TROISlfcMB.
de liaison restitue la force. Les deun machines sont d'* réversibles. G)mme dans toutes les transmissions, une partie de h force se perd naturellement en route. Jusqu'à ces demien temps, on avait constaté qu'avec les machines Gramme, à deux cents oi trois cents mètres de distance, la perte était de 50 pour 100. Mai on n'avait opéré qu'avec une extrême prudence et en redoutant un peu les eifets du fluide électrique à forte tension. M. D^ prez s'est dégagé de ces craintes et a abordé résolument des tensions électriques très élevées. G)mme pour porter de l'eau tiii ; loin dans un tuyau de conduite, il faut, si on emploie l'électridté^ : avoir recours à de très fortes pressions ; et, dans les expérieiicei récentes de Creil, la force électro-motrice maxima a été de six ; mille deux cent quatre-vingt<lix volts.
« Le danger résultant d'une telle tension, a fait observer le rapporteur à l'Académie des sciences des expériences de M. Dfr prez, était sans doute une des principales objecticms qu'on adrei* sait à ces expériences au point de vue de leur application à h pratique courante. Mais c'est là un préjugé qu'il importe de ne pas laisser s'accréditer. Les expériences de Creil ont duré plus de six mois. Pour la première fois, un nombreux personnel a manié des hautes tensions ; et pourtant, on n'a pas eu le moindre accident à déplorer, ce qui prouve qu'avec des précautions le danger peut être conjuré. D ailleurs, toutes les industries humaines, sans exception, sont pleines de danger, surtout les industries naissantes. A mesure qu'elles progressent, le danger diminue, mais sans jamais disparaître complètement. Il y aura toujours des heures où la fatalité triomphera de la prévision humaine. Ces moments douloureux, l'homme doit les accepter comme des épisodes sans influence sur le résultat flnal de sa lutte contre les forces naturelles (i). »
Les magnifiques expériences de M. Déprez, entre Creil et Paris-la Chapelle, font époque dans la science. Elles ont duré plu-
(i) 4 août 1886. Rapport présenté par M, Maurice Lèvy à rAcaeUmiê ia sciences sur le résultat des expériences de M. Marcel Dépre» pour le transport de ta
force par l'électricité entre Creil et Paris-la Chapelle,
sieurs mois d une manière continue, et les appareils ont fonctionné plusieurs heures par jour sans variation sensible dans les résultats, sans détérioration de machines, sans accident de personnes; et il est parfaitement acquis aujourd'hui qu'on peut transporter à 50 kilomètres de distance 45 chevaux de force avec une production de 100 chevaux au départ. Quelques perfectionnements permettront d'améliorer encore ce rendement, qui pourra devenir certainement dans la pratique de 50 pour 100. a Quant au prix de revient, M, Déprez estime qu'une machine génératrice capable d'absorber 100 chevaux coûtera 50.000 francs; la machine réceptrice 30,000 francs, le fil de jonction 800 francs par kilomètre. Les dépenses d'établissement seraient donc de 125,000 francs environ pour 50 kilomètres et pour 45 chevaux transportés {1). m Ces prix, d'ailleurs déjà assez modérés, ne sont donnés qu'à titre de simple indication; et M. Déprez considère qu'ils pourraient être notablement diminués tant par le fait d'une fabrication courante des machines que par les améliorations inévitables qu'on ne peut manquer d'y apporter en mettant à profit l'enseignement tiré des premières expériences (2). Mais, dès maintenant, on est fondé à espérer que, dans certains cas, lorsqu'on aura à sa disposition une chuted'eau éloignée de trente, cinquante lûlomètres et même davantage, on pourra transporter la moitié de cette force et la distribuer à l'usine dans des conditions avantageuses.
A Bellegarde, le mode de transport adopté pour la force motiice du Rhône a été, comme à SchafEouse, le câble télédynaniquc.
En 1871, deux Américains, MM. Lomer et EUershaûsen, obtin-
(I> De PaKvILLE, TTanspBrtilecIriquedelafQrce.RcsullaUdesexpér tiégar» du Nord, 1SS6.
HHH. Lévr, Rapp. cil.
»f^iU,
scierie qui a elle-même 250 mètres de développement, de sorte que les derniers outils placés à l'extrémité de l'usine marchent à t ,250 mètres de leur moteur.
Le plateau de Bellegarde est destiné à devenir un jour une cité industrielle; et, grâce aux perfectionnements de la mécanique moderne, non seulement des usines comme celles qui fonctionnent aujourd'hui, mais tous les métiers, et même les engins les plus modestes et les plus variés de la petite ville naissante, pourront être mis en mouvement par la seule force du fleuve qu'un réseau de câbles en fer va chercher à 130 mètres de profondeur, au fond d'une gorge inaccessible et à près d'un kilomètre de distance (i).
Ce transport à distance et cette division à l'extrême de la force. répartie économiquement en un très grand nombre d'ateliers restreints, pouvant même être distribuée dans des maisons particulières, et mise ainsi facilement à la main de l'homme, ont pour heureux résultat d'affranchir dans certains cas l'ouvrier des ser-
(t) L'induKiricusc cité de Bellegarde est, en outre, dotée d'un systime d'éclairage fWlrique par l'util ïsatîon de la force naturelle des eaux de la VaUerîne. Un kairaj^ a été établi, en iSSa, un peu en amont du confluent de ce coursd'eau loncntiel avec le Rhâne, La chute créée est de 30 mètres, avec un débit minimlim de 5,000 litres i la seconde pour les plus basses eaux de la saison d'été, ce qui correspond à une force hydraulique nominale de a.ooo chevaux- vapeur. Cette force doit être répartie entre trois turbines, dont l'une, de 600 chevaux, est installée et sert pour l'édairage électrique de Bellegarde, les deux autres étant réservées pour le transport de la. force par câbles électriques â l'usage de imites les usines du pays qui en auront l'emploi.
L'iq>paiei1 électrique se compose de deux petites machines Gramme â courant continu, auto-excitatrices, dout les anneaux induits font environ six cenla tours it U minute. Des deux bornes libres de la machine double part le conducteur principal, qui est un fil de cuivre rouge de cinq it six millimètres de diamètre. Ce fil est aérien et fait le tour de Bellegarde, supjmrté par des isolateurs en porcelune fixés sur des poteaux de sapin. Les lampes, toutes du système Edison, sont montées en dérivation sur 1e conducteur principal et ont été placées dans les ■nciens réverbères des rues de Bellegarde. Une lampe témoin a été placée près de ta machine pour permettre au mécanicien d'en modifier la vitesse suivant les besoins. Le réglage s'effectue, non pas sur les machines Gramme, mais sur la turbine motrice.
L'éclairage est brillant, et II est remarquable que la petite cité industrielle de Bellegarde ait été l'une des premières & résoudre â la fois le problème du transport de la force hydraulique à distance par les câbles télédynamiques et par l'électricité. — B«l!elin du Miniitirc des travaux publics, décembre 1884.
vitudes de l'agglomération et de la promiscuité de la fabriquCf et de lui permettre de conserver l'intégrité de son foyer domestique. C'est très certainement un des plus grands problèmes sociaux qui s'imposeront dans un avenir prochain à l'attention du moraliste et de l'ingénieur. Il y a là une question de transformation dans l'organisation du travail qui est appelée , peut-être , à modifier pour le bien de tous la nature des rapports si délicats, si complexes, si difficiles à régler entre les différentes classes des travailleurs de nos grandes industries ; et tout homme de progrès ne peut que souhaiter le développement et le succès de ces entreprises qui tiendront certainement une place des plus honorables dans l'histoire des découvertes de notre temps.
Après le défilé de Bellegarde , le fleuve n'est pas encore sorti de la chaîne du Jura. Toujours torrentiel, encaissé, il descend presque exactement du Nord au Sud jusqu'au bassin de Culoz. A droite, s'élève le haut promontoire du Grand-Colombier, le dernier contrefort de la chaîne jurassique. A gauche, par deux belles échancrures qui rappellent la gorge profonde de la Valserine, débouchent deux torrents savoisiens , les Usses et le Fier. Tous deux ont traversé, avant d'arriver au Rhône, des défilés incomparables. Le premier est célèbre par le pont suspendu de la Caille, d'une seule portée de 190 mètres, tendu à plus de 200 mètres au-dessus de la vallée. Le Fier, plus pittoresque encore, était le dégorgeoir de l'ancien lac d'Annecy, alors que ce bassin glaciaire n'était pas réduit aux modestes dimensions que nous lui voyons aujourd'hui; et la sombre ruelle qu'il traverse, bordée de murs à pic le long desquels on circule sur une galerie qui surplombe l'abîme, le cède à peine aux gorges du Trient dans le Valais.
C'est près du hameau de Surjoux , entre le château du Parc et le château de Pyrimont, que le Rhône commence à devenirnavigable. C'est là qu'apparaît, au milieu du fleuve, un premier banc
de gravier couvert de quelques oseraies; et ce premier dépôt est l'ia manifestation évidente de la transformation que vient de subir ime du cours d'eau. La vitesse n'est plus aussi torrentielle. Le courant n'a plus ia force d'en traîner toutes les matières meubles, pierres, rochers, galets, qui lui étaient livrés par ses affluents, ou que les éboulements des montagnes latérales précipitaient dans le thalweg de la vallée. Le torrent commence à déposer et à remblayer son Ut; il devient fleuve, et l'industrie des transports peut commencer à l'utiliser. Un petit service de batellerie met en communication les deux rives du Rhône entre Pyriniont et Seyssel pour l'exploitation des couches dasphalte dont les affleurements zèbrent les talus de la montagne. Mais le fleuve est encore étroit et resserré entre deux remparts de falaises calcaires ; et ce n'est qu'à l'aval de Seyssel , un peu après le confluent du Fier, que les collines riveraines s'abaissent et s'éloignent. La vallée s'élargit alors, et la plaine commence. Le fleuve ramifié f serpente en lacis innombrables qui s'entre-croîsent et donnent laïssance à un nombre considérable d'îles basses, submersibles, lux contours variables et indécis, que chaque crue colmate, ronge, ■grandit, déplace, quelquefois même fait disparaître, et qui sont désignées sous le nom générique de « brotteaux u. A gauche, la jlaine marécageuse de Chautagne conduit par degrés insensibles, ït sans la moindre dépression de terrain, au lac du Bourget, dont tUe constitue en fait l'extrémité septentrionale, récemment comilée par les alluvions.
De même que le lac d'Annecy, le lac du Bourget est géologîluement un affluent du Rhône. Les grands blocs erratiques que l'on retrouve, alignés à 500 mètres de hauteur, sur les pentes des leux versants du lac, et qui couronnent le poétique coteau de fresserve, attestent le séjour et le retrait de l'ancien glacier Mphino-savoisien qui se bifurquait au Sud même de Chambéry, ttdont l'une des branches suivait la vallée de Graisivaudan , en recevant sur sa route l'apport des glaciers secondaires du Drac et fie la Romanche, tandis que l'autre s'engageait dans le couloir du Bourget, entre la Dent du Chien et le Semnoz, et se soudait par
Culoz au grand glacier du Rhône. Lorsque les glaces commencèrent à fondre et que la période torrentielle succéda à la période glaciaire, un grand lac sinueux remplit toutes les gorges du Drac, de la Romanche, de l'Isère et du Rhône, formant une sorte de mer intérieure dont le niveau s'est peu à peu abaissé. Les deux lacs d'Annecy et du Bourget sont les pauvres restes de cet ancien bassin; et le Rhône a serpenté dès lors librement, en frayant son lit dans la vallée couverte de boues et de débris glaciaires, depuis Culoz jusqu'à Lyon.
Toutefois, de distance en distance, cette large vallée se rétrécit brusquement; et le fleuve traverse encore quelques goi^es étroites qui rappellent, dans des proportions moindres, les grandes cluses du Valais et la cluse de Bellegarde. Les Alpes sont déjà loin; les grandes montagnes ont fait place aux collines boisées ; tous les reliefs du sol ont diminué; la nature est moins grandiose et en quelque sorte plus adoucie.
La première cluse que l'on rencontre, en sortant de la plaine marécageuse de Culoz, est celle de Pierre-Châtel. C'est la dernière faille du Jura. Sur le sommet de la roche qui domine le Rhône, se détachent les bâtiments à demi ruinés d'une ancienne chartreuse fortifiée, avec son église ogivale, ses enceintes et ses terrasses superposées à plus de 170 mètres de hauteur, commandées ellesmêmes par un fort moderne qui défend les approches de Lyon.
Après ce charmant décor, la vallée s'ouvre de nouveau; mais clic se resserre bientôt entre les rochers arides du Bugey et les escarpements plus ombragés de la rive dauphinoise. A droite et à gauche de cette nouvelle cluse, des châteaux forts démantelés rappellent que ces passages étaient autrefois absolument à la discrétion des petites garnisons féodales qui occupaient en maîtres les hauteurs fortifiées. C'étaient bien alors, dans la rigoureuse acception du mot, de véritables « cluses », cluscc, fermetures dont les seigneurs tenaient les clefs. De distance en distance, desdébns de fortifications et de canalisations gallo-romaines, des tombeaux, de nombreuses antiquités témoignent de l'importance que la vallée du Rhône avait aux premiers siècles de notre ère , impor-
'tance aussi grande tout au moins que celle de nos jours, puisque le fleuve était la principale voie de communication entre Lyon et Genève, et que la grande route de terre en longeait fidèlement les tivec, tandis qu'aujourd'hui le principal courant des voyageurs et des marchandises est détourné à Culoz , s'engage dans la vallée Endustrielle de l'Albarine, et va rejoindre, — par Ambérieu, la vallée del'Ain, — ^par Mâcon, lagrande ligne de Marseille à Paris. Plus loin, un nouvel étranglement du fleuve resserre ses eaux ^nflées de l'apport du Guiers, au pied du promontoire extrême |lu Jura. Le passage est difficile et mérite bien le nom de « Sault » . La pente est assez forte pour déterminer une série de « rapides n et de petites chutes qui seraient une entrave préjudiciable à ta navigation, si la navigation elle-même était quelque peu sérieuse. C'est, d'ailleurs, la dernière cluse du Rhône en amont de Lyon. A partir du Pont du n Sault », la vallée s'élargit graduellement; «t bientôt le champ d'inondation s'étend sur plusieurs kilomètres jje largeur entre le plateau des Dombes et les collines dauphinoises. La plaine est sillonnée de canaux; le fleuve s'étale et se Ramifie en mailles innombrables; et il est impossible à première Srue de distinguer, entre toutes ses branches, celle qui est con- •er\'ée à la navigation, et tous les rameaux parasites si bien désignés sous le nom de u lônes n ou de « bras morts », où l'eau sans Icoulement sensible semble dormir au milieu d'tlols de gravier et Be prairies verdoyantes. Toute cette zone du fleuve a un aspect âemi-fluvial, demi-lacustre; et la transition se (ait par degrés Bsensibles du Rhône vif et navigable aux Rhônes morts et ftterris, de l'îlot de gravier à la bei^e submersible, de la terre Itasse et à demi noyée à la plaine définitivement émei^ée. Au Sud Aes collines de Montluel, et jusqu'aux bas-fonds anciennement bondés de Morestel et de Bourgoin, dans toute cette riche plaine Ffilluvions .sillonnée aujourd'hui par la Bourbre, la Save, et les plille canaux qui en dérivent, le véritable lit du fleuve n'a pas pioins de 5 à 6 kilomètres de largeur. Peu à peu, à mesure qu'on toprochede Lyon, les mailles de ce filet liquide se soudent succes- «vement les unes aux autres. Les eaux s'unissent en une seule
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