CHAPITRE (QUATRIEME
L LYON A L'ÉPOgUE GAULOISE.
Faible importance de la navigation du Rhône en amont de Lyon. — Différence des régimes du Rhône et de la Saône. — Navigation fluviale à travers la Gaule, dans les temps anciens, de la Méditerranée à l'Océan.
Topographie ancienne de Lyon. — Les collines de Fourvières et de la Croix- Rousse. — Constitution des oppida, — Détails de construction ; travaux de défense. — La ville haute et la ville basse.
Division de la Celtique à l'époque de la conquête. — État à demi barbare des premières peuplades de la Gaule. — La province romaine Narbonnaise, Pro^ vincia. — La Gaule Chevelue ou les Trois Gaules, Gallia Comata, Très Gallia.
Ori^nes du Lyonnais. — La Ségusiavie et les Ségusiaves. — Feurs,/(?rj«m Segusiavorum. — Monuments épigraphiques de Feurs et du pays des Segusiavi.
Lu^unum celtique. — Légendes de Lugdus, d'Atepomarus, de Momorus. — Le Condate lyonnais et le pagus Condatensis.
Le confluent du Rhône et de la Saône marque, à tous égards, le point le plus remarquable du grand fleuve alpin. Le Rhône commence à être à peu près navigable à i6o kilomètres en amont de Lyon. Les grandes péniches, les tartanes, les bateaux à vapeur même peuvent le remonter presque en tout temps jusqu'au Parc, à deux lieues au-dessus de Seyssel. Cette navigation, à vrai dire, n*a qu'une assez faible importance. Le gros affluent de TAin, qui débouche sur la rive droite du Rhône, à une trentaine de kilomètres avant la traversée de Lyon, est seulement flottable; et son apport commercial se réduit à quelques troncs d'arbres descendant au fil de l'eau. Les mines d'asphalte de Pyrimont, quelques carrières de pierre de taille, des bois de construction, tels sont les
seuls éléments du trafic à la descente. A la remonte, rien ou presque rien.
Le mouvement des bateaux à vapeur ne prend une certaine activité que pendant les trois ou quatre mois de la belle saison. Le Rhône devient alors un véritable fleuve de plaisance. Le canal de Savière, qui serpente à fleur de terre au milieu de prairies et d'oseraies, et qui donne à la plaine marécageuse qu'il traverse une sorte d'air de paysage de Hollande, le met en communication avec le lac du Bourget ; et sur les rives de cette belle nappe, qui rappelle les plus poétiques souvenirs du romantisme moderne (i), une foule aussi prosaïque que bigarrée d'excursionnistes et de baigneurs de tous les mondes se renouvelle, chaque année plus nombreuse, attirée moins peut-être par les charmes exquis d'une nature merveilleuse et les vertus souveraines d'eaux bienfaisantes, que par toutes les séductions et tous les raffinements d'une civilisation très avancée et d'un luxe de haut goût.
Cette navigation est d'ailleurs forcément restreinte par le manque de débouchés. Le poétique lac du Bourget ne peut fournir aucun élément sérieux de trafic et n'est guère fréquenté que pendant la saison des eaux par les touristes et les baigneurs. Ce n'est ni un centre de production, ni un centre de commerce, encore moins un lieu de transit. C'est un site délicieux pendant l'été, mais en tout temps un véritable cul-de-sac.
Le Rhône est, d'autre part, absolument fermé en amont par l'accident singulier qui met son lit à sec aux abords de Bellegarde, au pied des flancs escarpés de la belle montagne du Credo. La « perte du Rhône » et les nombreux « rapides » qui existent d'une manière à peu près continue de Bellegarde au confluent de l'Arve, sont, d'ailleurs, un obstacle insurmontable à toute navigation. Lyon et Genève, bien que situées sur le même fleuve, ne communiquent que par des routes de terre.
Navigation intermittente et peu active entre Lvon, Sevssel et le lac du Bourget, navigation absolument nulle entre Sevssel et le
(i) Dk Lamarti.ne, Méditations poctiques. Raphaël.
lac Léman : tel est l'état actuel imposé par la configuration même des lieux, et rien ne peut faire prévoir qu'elle puisse jamais être modifiée.
Cette situation change brusquement à Lyon. L'apport de la Saône constitue tout d'abord une remarquable amélioration des conditions de navigabilité du Rhône. Celui-ci, qui coulait presque exactement de l'Est à l'Ouest, se recourbe à angle droit et descend presque en ligne droite du Nord au Sud jusqu'à la mer. Il devient ainsi le véritable prolongement de la grande rivière bourguignonne.
Mais les régimes hydrauliques du Rhône et de la Saône diffèrent d'une manière notable et sont, pour ainsi dire, opposés l'un à l'autre.
L'alimentation du Rhône provient, en effet, de deux sources principales très différentes :
I* Le trop-plein du lac Léman, qui se déverse en belle nappe dans l'intérieur même de la ville de Genève ; ce sont les eaux valaisannes;
2* Les eaux torrentueuses de l'Arve, produit de la fusion et de Tégouttage de tous les glaciers qui tapissent les versants Nord et Ouest du massif du Mont Blanc; ce sont les eaux savoisiennes.
Rien de plus inégal que les apports de cette dernière provenance. Au moment des débâcles glaciaires, l'Arve est sujette à des crues énormes , à de véritables déluges. Le déversoir de Genève présente aussi, de son côté, un écoulement des plus variables; et nous avons vu que le débit moyen annuel du Rhône, à son entrée dans le lac de Villeneuve, pouvait être évalué à 200 mètres cubes par seconde, que le débit moyen de l'hiver était à peine de 55 mètres cubes, et le débit moyen de l'été de 740 mètres (i).
(I) F.-A. FoREL, Notice sur l'histoire naturelle du lac Léman.
A Genève, à la sortie du lac, les variations sont sans doute moins considérables ; car le bassin du Léman fonctionne comme un grand réservoir régulateur. Toutefois, d'après les chiffres de MM. Pestalozzi et Légler, le débit varie de 80 à 550 mètres cubes environ par seconde, pour une variation de niveau du lac de près de 2 mètres (i).
En somme, le Rhône, alimenté par des torrents qui prennent naissance dans la région supérieure des Alpes, n'est lui-même que le grand torrent troncal de toutes ces ramifications latérales. Il présente des eaux exceptionnellement basses en hiver, lorsque toutes les vallées qui débouchent sur le fleuve sont revêtues d'une couche solide de neiges et de glaces. L'écoulement est alors à peu près nul pendant plusieurs mois. Au printemps, les neiges fondent, les glaciers se résolvent en eau, les torrents se gonflent, le grand couloir du Rhône coule à plein bord. Pendant tout l'été et le commencement de l'automne, on est dans la période des grandes eaux, des crues et des inondations.
Tout autre est la Saône. Elle prend sa source dans une r^on moyenne, dépourvue de glaces et de neiges éternelles. Les bois humides des Vosges qui entourent son bassin supérieur y provoquent des pluies d'automne et d'hiver de longue durée. A l'inverse du Rhône, la Saône présente donc son plus bas étiage en té, ses pleines eaux et ses crues pendant la saison froide; mais la régularité et la fréquence des pluies lui assurent un régime sinon constant, du moins beaucoup plus discipliné que celui du Rhône, y permettent presque en tout temps la montée et la descente des convois, et facilitent toutes les opérations de la batellerie.
Ainsi les deux cours d'eau se complètent et se suppléent mutuellement; et le Rhône, qui, jusqu'à Lyon, n'était qu'un torrent à navigation intermittente et seulement estivale, devient, grâce à son précieux affluent, une voie de communication permanente, sauf dans les circonstances accidentelles de brouillards, de glaces, de basses eaux ou d'inondations.
(i) F. -A. FoREL, op. cit.
importance politique , stratégique et surtout commerciale de a est due tout entière à sa situation fluviale. La route de la lui est, en effet, ouverte par la descente du Rhône; celle de : et du Nord, par la remonte de la Saône, sur laquelle vien-
se souder des canaux qui conduisent dans les bassins de la 5, de la Seine, de TEscaut et du Rhin.
en avant même l'établissement de ces canaux , la plupart îmes, la remonte du Rhône et de la Saône était la grande
commerciale suivie par tous les trafiquants de la Méditere.
^s la plus haute antiquité, le mouvement commercial de la e avait été facilité par la navigation fluviale; et l'heureux oi de ces communications naturelles avait excité l'admiration uiciens. Au point de vue physique et géographique, la Gaule en effet, le pays le mieux fait qui existe peut-être au monde. Toute la contrée, disait déjà Strabon au premier siècle, est ée par des fleuves descendant des Alpes, des Cévennes, des ;nées, et se jetant, les uns dans l'Océan, les autres dans la iterranée. Ils sont pour la plupart navigables ; et ce qu'il y a surtout de remarquer, c'est la parfaite correspondance qui t entre les différentes provinces de la Gaule entière, par les es qui les arrosent et par les deux mers dans lesquelles ces es conduisent leurs eaux, correspondance qui constitue en le partie l'excellence de ce pays et donne à ses habitants la té de communiquer les uns avec les autres, de se procurer tellement tous les secours et d'échanger toutes les choses ssaires à la vie (i). »
ms son récit si net et si précis de ses campagnes en Gaule (2) ,
ïlSida |ièv oCv laxiv aîrr) 7roTa(xoîç xaTotppuTTOc 1^ X*^P*» ^ ®^Ç 1^^^ ^^ "^^^ 'A).iria)v pofiivotc Toîç 6' £x ToO Ke|x|xévou xai t>îc nupf,vr,;, xal toT; (xiv el; tèv Y^xeocvôv
wori, ToT; oè elcrj^v yj(jLeTepav 6d).aTTav (Strab., Géogr,, h IV, c. i, 2.)
CiCS., Bell. Gall., 1. 1, c. xxxi, et 1. H, c. vu.
César parle des anciens péages de la Saône, qui donnaient lieu à de fréquentes contestations entre les peuples riverains, les Séquanes et les iEdues ; et ces conflits sont un indice de Timportance de la navigation à l'époque de la conquête (i).
Depuis longtemps, d'ailleurs, les trafiquants phéniciens et les marchands grecs de Marseille fréquentaient le Rhône et la Saône. La légende d'Hercule, qui attribue au demi-dieu bienfaiteur et conquérant la fondation d'un comptoir au Mont-Auxois (Côted*Or), sur l'emplacement où devait s'élever plus tard TAlesîa celtique (2) , suppose évidemment l'existence d'un centre de population dans la haute vallée de la Saône, au pied même des coteaux ondulés où se trouvent aujourd'hui la gracieuse petite ville et les bâtiments hospitaliers d'Alise-Sainte-Reine.
Deux ou trois cents ans après, les Grecs d'Ionie reprenaient, pour leur propre compte, les voyages effectués par les commerçants de Tyr ; et Ton sait que la colonie grecque de Marseille fut grefïée sur un ancien comptoir phénicien. A partir de ce moment, ce furent les marchands massaliotes qui donnèrent à la navigation du Rhône son plus grand développement.
Le fleuve, en effet, par sa direction du Sud au Nord, parle nombre de ses affluents à peu près navigables, était, en réalité, la route la plus sûre et la plus facile pour pénétrer au centre et au cœur de la Gaule. Les Massaliotes faisaient en grand, avec leurs innombrables petits bateaux, le commerce de l'étain de Bretagne ; et de très bonne heure ils avaient préféré le chemin du Rhône au trajet maritime par le détroit de Gadès (Gibraltar), trop long et surtout encombré par la concurrence des colonies carthaginoises. Ils remontaient ainsi le courant, soit à l'aviron, soit à la voile, le plus souvent en lialant leurs embarcations. Ils faisaient alors un transbordement, traversaient avec des chariots la partie centrale de la Gaule, et reprenaient ensuite le cours delà L®ire, de la Seine et du Rhin, qu'ils descendaient jusqu'à leurs
(i) 'A)).' STTSTeivc Ty;v e/Opav r; xoO TCOTafioO èpl; xoO oieîpYOvro; aOtovc éxaT£|«rj
eOvo'j; à;io'jvTo; Eivai xôv "Apapa iSTR.\B., Glogr., 1. IV, c. m, 2.)
(2) DiOD. Sic, IV', xxiv. — Voir première partie, ch. 11, p. 65, notes.
Le COHPLUENT OU RHONE ET DE LA SAONE. 351
embouchures. Là, ils rencontraient les marines britannique et armoricaine et faisaient avec elles leurs échanges (l). Ils apportaient les productions variées du Levant et du bassin de la Méditerranée, de l'ivoire, des tentures, des épices, des toiles, des étoffes de laine, des objets de quincaillerie ; ils recevaient en retour de l'étain des ties Cassitérides (îles Sorlingues), du cuivre, dt-s peaux, de l'ambre jaune surtout, dont on se servait comme d'une véritable monnaie (2).
Strabon nous a laissé le détail exact des trois principaux itinéraires suivis :
Le premier conduisait au Rhin. Après avoir remonté le Rhdne, la Saône et te Doubs aussi haut que possible, les marchandises gagnaient, par un portage de terre, la région du haut Rhin et descendaient jusqu'à la mer du Nord (3).
Le second était celui de la Seine. On ne quittait la Saône qu'après avoir épuisé, pour ainsi dire, tous les moyens de navigation sur cette rivière. Un portage de terre transbordait ensuite les marchandises de la vallée de la haute Saône dans celle de la haute Seine; on traversait le pays des Lexoves et des Calètes, et on débouchait sur les rives de l'océan Britannique (4) .
Le dernier enfin conduisait à la Loire (5) . On quittait le Rhône probablement à Lyon; on passait au marché de Feurs, forum Segusiavorum, au cœur du Forez; on descendait ensuite dans la ■allée de la Loire jusque dans le pays des Namnètes, des Vénètes, des Pictones et des Santons.
(I) Ces., Bill. Gatl.. I. m, c. viiT.
{3) AhéDËe Thierrv, Hisl. des Gaulois, t. Il, pasa.
(3) ii''Af)E<ii Jx^Jz"ai>>"''^^°ûSi<£i!t i(iÙTOvitLfiàU.ov (Strab., Giagt.,