‹ Du Saint-Gothard à la mer (volume 2)Chapitre 3 sur 75 · TOME PREMIER · texte numérisé non relu

TOME PREMIER

> , PAIUS

l'fcUHAlUIJÎ 1,'I.o'n K. FLO\, NOURRIT et C; LMl'RIMKURS-ÉDl TEORS ,

LE RHONE

HISTOIRE D'UN FLEUVE

pitées descendent sur les croupes de toutes les gorges en suivant toujours les lignes de plus grande pente et s'ajoutent les unes aux autres depuis la r^ion des hauts sommets jusqu'aux plaines inférieures, recueillant sur leur passage les apports des vallées latérales, augmentant de volume à la rencontre de chaque affluent, ralentissant graduellement la vitesse de leur marche et venant enfin s'étaler et se perjdre dans le réservoir commun de tous les fleuves — la mer.

A quelle époque, à la suite de quelles convulsions du sol ce thalweg s*est-il formé? A-t-il toujours présenté les mêmes ondulations, les mêmes pentes, le même relief? Ces sources qui, depuis des centaines et peut-être des milliers de siècles, alimentent toute une vallée, ne finiront-elles pas par s'épuiser? Cet écoulement a-t-il été toujours le même depuis l'origine des temps connus? Comment ce grand bassin terminal, où chaque année, chaque jour, chaque heure apportent de nouvelles masses d'eau, ne se remplit-il pas et n'augmente-t-il pas son volume d'une manière appréciable? Ce sont là des questions qu'on se pose à peine.

Un fait est constant, c'est que l'on est en présence de trois facteurs principaux :

i" Un grand bassin d'alimentation situé dans la région montagneuse ;

2* Un couloir d'écoulement toujours en activité ;

3" Un vaste réservoir de réception.

La source ne tarit pas et ne semble pas devoir s'appauvrir; le canal fonctionne avec une régularité parfaite; le bassin d'arrivée, enfin, se maintient toujours au même niveau et ne paraît pas sensiblement influencé par les masses considérables d'eau qu'il reçoit sans cesse.

Aucun phénomène naturel ne se présente dans des conditions plus singulières en apparence, mais aussi plus grandioses, d'une ordonnance plus régulière et d'une aussi magnifique durée. Il en est peu qui ouvrent à l'esprit et même à l'imagination des horizons plus étendus.

La formation et le fonctionnement d'un fleuve sont, en effet, la résultante des plus grandes révolutions de notre sol et des lois générales de Tatmosphère qui l'enveloppe.

Les premières — les révolutions géologiques — ont façonné Tassiette même du fleuve, ont réglé ses pentes successives et dessiné les grandes lignes et le relief de sa vallée. Les secondes — les actions atmosphériques — sont alors intervenues; elles ont déterminé, elles assurent tous les jours, sous nos yeux, en agissant d'une manière constante, l'alimentation du cours d'eau, son régime spécial, son fonctionnement régulier et permanent.

Toutes deux contribuent à donner à la vallée son caractère et son aspect, sa physionomie particulière, ce que l'on pourrait presque appeler son individualité. Elles concourent au développement et aux variations de sa faune, de sa flore, de son climat; et, comme les grands cours d'eau ont été depuis l'origine des temps et sont encore de nos jours les chemins naturels des nations, elles constituent les conditions physiques extérieures qui ont guidé les peuples, à travers les âges les plus lointains, dans leurs migrations et dans leurs groupements, et forment la base la plus ancienne et l'un des éléments les plus précieux de l'histoire de l'humanité.

Nos connaissances scientifiques nous permettent aujourd'hui d'affirmer, avec une certitude presque complète, que notre globe présentait, à l'origine des temps, une masse fluide et probablement gazeuse d'un volume incomparablement plus gros que celui de la terre actuelle, et qui, animée d'un mouvement de rotation qu'elle a conservé jusqu'à nous, a pris à la longue une figure d'équilibre correspondante à toutes les forces qui la sollicitent. Cet état final ou, pour mieux dire, cet état actuel (car rien n'est absolument fixe et définitif dans notre monde en voie permanente de transformations) est un ellipsoïde de révolution légèrement

aplati dans le sens de Taxe de rotation, renflé à l'équateur, et dont la surface offre à peine quelques aspérités et quelques dépressions que nous considérons comme des gouffres insondables et des sommets inaccessibles, et qui, en réalité, ne sont que des rides et des stries fort légères, si l'on envisage la masse même du globe.

C'est sur cet ellipsoïde à peine refroidi que nous vivons depuis plus de six mille ans, emportés dans l'espace avec une vitesse vertigineuse, tout en éprouvant la sensation d'une immobilité absolue.

La cause de cette antique fluidité a été longtemps un sujet de discussions entre les savants et les météorologistes. Deux écoles ont été en présence; deux hypothèses contraires ont été soutenues avec une égale ardeur : l'eau et le feu.

Les géologues de l'école neptunienne ne voulaient admettre, dans le principe, qu'une fluidité aqueuse. D'après eux, toutes les matières terreuses qui constituent le sphéroïde terrestre provenaient de la condensation des vapeurs qui les avaient tenues d'abord en suspension , puis en dissolution , à mesure que ces vapeurs se condensaient en liquides. La charpente solide de notre globe se serait ainsi formée par voie de précipitation ou de dépôt.

Les géologues de l'école plutonienne, au contraire, rejettent toute idée de dissolvant et considèrent la fluidité des matières constitutives de notre planète comme le résultat d'une température initiale extraordinairement élevée ; pour eux , le sphéroïde terrestre est resté à l'état de masse en ignition ou en fusion ; la surface seule s'est solidifiée en se refroidissant (i).

Cette dernière manière de voir a été jusqu'à présent le plus généralement adoptée. Descartes et Leibnitz l'avaient pressentie sans pouvoir donner à l'appui aucune preuve scientifique. Des expériences mille fois répétées ont démontré depuis que la température du sol augmente d'un degré centigrade environ pour chaque vingt ou trente mètres d'enfoncement. Lorsque l'on fore un puits dans l'intérieur de la terre , on rencontre d'abord une

(i) Arago, Notices scientifiques sur l'état thermométrique du globe terrestre. — Annuaire du bureau des longitudes, 1833.

épaisseur de plusieurs mètres directement influencée par la chaleur solaire; puis vient une couche où la température demeure invariable; à partir de cette couche, la chaleur augmente progressivement et r^ulièrement avec la profondeur; et en admettant, ce qui est assez logique, la continuité de cette progression, on arrive à des températures de plusieurs milliers de degrés, qu'aucun instrument thermométrique ne peut mesurer, que l'imagination même a de la peine à concevoir. Sous l'influence d'une chaleur aussi intense, toutes les matières minérales qui entrent dans la comj>osition du globe sont réduites non seulement à l'état fluide, mais très probablement à l'état de gaz et de vapeur.

Ainsi, en se reportant à l'origine même des temps, à ces époques éloignées dont nous sommes séparés par un nombre incalculable de siècles, et pour lesquelles il n'y a aucune chronologie possible, la forme primitive de notre planète a été celle d'un énorme sphéroïde de dimensions incomparablement supérieures à celles de notre sphéroïde actuel, formé de matières entièrement gazeuses et incandescentes, et dont le volume en même temps que l'éclat ont progressivement diminué à mesure qu'il se refroidissait en parcourant dans l'espace un orbe immense.

Mais si la température de cette masse fluide et en mouvement était considérablement élevée, tout autre était celle des espaces célestes où elle accomplissait sa majestueuse révolution. On a certainement beaucoup exagéré cette basse température de la région infinie et indéterminée , située en dehors des limites de notre atmosphère; c'est par centaines, par milliers de degrés au-dessous de zéro qu'on l'a quelquefois évaluée avec plus d'imagination que de sens commun. On a même été jusqu'à dire que ces espaces infinis étaient le domaine du « froid absolu », ce qui ne signifie absolument rien au point de vue scientifique, puisque

le froid n'a rien d'absolu ni même de réel, et qu'il n'est qu'un état relatif, un degré plus ou moins élevé de la température.

L'illustre Fourier, qui, le premier, a étudié avec méthode la température des espaces célestes (i), a fait judicieusement observer qu'il devait nécessairement exister dans l'immensité des cieux une certaine quantité de chaleur due au rayonnement de tous les corps de l'univers dont la lumière nous arrive, puisque cette lumière n'est que la manifestation à nos yeux de leur incandescence. Or, comme le nombre des soleils et des étoiles visibles à l'œil nu et celui des nébuleuses, dont la poussière blanche nous révèle des agglomérations de soleils et d'étoiles plus éloignés, atteint déjà plusieurs millions, et que celui des autres centres de rayonnement que le télescope peut découvrir dépasse plusieurs milliards, comme la plupart de ces foyers lumineux et calorifiques existent depuis des milliers de siècles et se maintiendront vraisemblablement dans les mêmes conditions pendant une assez longue période de temps, malgré que quelques-uns présentent souvent des alternatives de décroissance et d'augmentation, tout fait supposer que la température générale des espaces célestes conservera indéfiniment une certaine fixité (2) .

Laplace évaluait cette température à cent degrés au-dessous de zéro, Fourier à soixante degrés environ. On est loin, comme on le voit, du froid absolu ; toutefois, c'est un froid relatif considérable, et l'on conçoit sans peine l'influence que cette basse température a dû exercer sur le sphéroïde incandescent qui allait devenir la Terre.

Au bout d'une période de temps dont on ne saurait évaluer la durée, le refroidissement a transformé en masse liquide l'astre primitivement gazeux; son volume a diminué. Les mêmes causes ayant persisté pendant un nombre incalculable de siècles, le refroidissement et la diminution de volume ont naturellement continué; et, comme ce refroidissement a eu lieu progressivement de la surface vers le centre, il est arrivé nécessairement un

(i) Fourier, Théorie analytique de la chaleur, 1822. (2) Arago, op, cit.

moment où cette surface est descendue à une température suffisante pour se figer et passer à Tétat solide. La Terre a alors été formée. Mais, en passant ainsi de l'état gazeux à l'état liquide et en se revêtant ensuite d'une enveloppe solide, elle a dû forcément abandonner la plus grande partie de sa chaleur d'origine, et elle a perdu en même temps sa lumière propre. La Terre, comme toutes les planètes, n'est donc, en définitive, qu'un vieux soleil refroidi qui s'est contracté et éteint. Arago a pu l'appeler, d'une manière très imagée et parfaitement juste, un « soleil encroûté ».

L'épaisseur de cette couche solide est elle-même assez mal connue ; et il est difficile , à vrai dire , d'avoir à ce sujet des notions certaines et tout à fait scientifiques. Certains géologues ont pensé que l'augmentation de température avec la profondeur, quoique toujours réelle, se ralentissait à mesure qu'on se rapprochait du centre de la terre. D'autres ont admis, au contraire, que la progression de la chaleur était continue et exactement proportionnelle à la profondeur. Les premiers ont été conduits à donner à l'enveloppe solide de notre planète une épaisseur de plus de mille kilomètres ; les autres soutiennent, au contraire, que notre charpente minérale doit avoir à peine une profondeur de cinquante kilomètres.

Cette dernière opinion, généralement adoptée, paraît être la plus rationnelle. Quoi qu'il en soit, il est aujourd'hui à peu près universellement admis que la terre, primitivement fluide, s'est refroidie d'une manière continue; qu'il s'est formé de bonne heure à sa surface un mince épiderme solide, puis une enveloppe, et que cette ossature, d'abord brûlante, a été, dans le principe, entourée d'une lourde atmosphère de gaz et de vapeurs. Ces gaz et ces vapeurs ont été l'objet d'une condensation d'autant plus abondante que leur température était plus élevée, et que, par suite du mouvement de translation du sphéroïde terrestre, ils se trou-

lo PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE PREMIER.

vaient incessamment en contact avec de nouveaux espaces où régnait un froid considérable. De là une précipitation aqueuse abondante, une pluie continue, torrentielle, universelle, qui a rafraîchi le sol torride et déterminé, pendant un nombre de siècles impossible à définir, une submersion générale. La surface de la terre a présenté ainsi, pendant un certain temps, l'aspect d'un immense océan sans relief et d'une désolante uniformité.

Mais cet état ne pouvait être que transitoire. A mesure qu'il circulait dans l'espace, notre globe continuait à se refroidir; et ce refroidissement devait avoir pour conséquence de diminuer graduellement le volume du sphéroïde pâteux et en fusion et d'augmenter peu à peu l'épaisseur de son enveloppe récemment solidifiée. Cette enveloppe elle-même n'a pu, d'une part, résister longtemps au bouillonnement intérieur et aux secousses tumultueuses des masses en fusion qu'elle recouvrait; d'autre part, elle a fini par ne plus être tout à fait adhérente au sphéroïde enveloppé. Entre le noyau pâteux qui constitue le corps même de notre planète et le mince épiderme de matières solides qui est le sol sur lequel nous vivons, il existe bien des vides ; et notre terre n'est, en somme, qu'une sorte de radeau très frêle qui flotte sur un océan de matières en fusion. Dans de pareilles conditions d'instabilité, on conçoit facilement que cet épiderme a dû être agité bien souvent par des mouvements d'une formidable puissance, qu'il a subi bien des cassures, bien des déchirures, et éprouvé de bien nombreuses dislocations ; il est même certain qu'il est destiné à en éprouver de nouvelles dans l'avenir. Ces dislocations et ces tressaillements de l'écorce terrestre correspondent aux grandes époques géologiques.

La charpente minérale de la terre, primitivement unie et recouverte d'une couche uniforme d'eau, s'est donc affaissée plusieurs fois, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Il s'est produit, il se produit encore tous les jours une suite de tassements, les uns lents et presque imperceptibles, les autres brusques et violents. Ces tassements déterminent à la surface de la terre des dénivellations, des éraillures, de véritables rides qui constituent les vallées, les

LE RHONE PRIMITIF. n

chaînes de montagnes et toutes les ondulations du sol; et le résultat le plus immédiat de ces perturbations a été de rejeter, soit d'un côté , soit de l'autre , l'immense couche d'eau qui recouvrait primitivement la totalité du globe. De là la séparation des mers et des continents.

Ces phénomènes sont continus. Ils se manifestent depuis un nombre indéfini de siècles; ils se produisent encore sous nos yeux, tantôt d'une manière lente et progressive, tantôt d'une manière violente et soudaine. Le lent affaissement des côtes Scandinaves , le soulèvement assez sensible des côtes de Provence, les oscillations des tremblements de terre, les éruptions volcaniques, les brusques émergements de récifs madréporiques au sein des mers, la récente catastrophe de l'île d'Ischia qui a jeté la désolation dans le golfe de Naples, les bouleversements plus récents et plus terribles encore qu'ont éprouvés les principales îles de la Malaisie hollandaise et qui modifient l'hydrographie du détroit de la Sonde sont, à des degrés divers, des manifestations évidentes de la fragilité et de l'instabilité de l'enveloppe solide qui nous porte.

Ainsi, à mesure que le noyau central se refroidit et se contracte, la terre éprouve une succession de tressaillements et de retraits qui produisent de nouvelles fractures ; l'épiderme se froisse et se plisse ; et les eaux, qui, pendant un certain temps, ont été localisées sur une partie de la surface, abandonnent leurs anciens lits et envahissent des zones antérieurement émergées.

Telle est la cause des grandes dislocations géologiques qui se sont succédé à des intervalles de temps qu'il est impossible de déterminer, même avec la plus large approximation.

Par suite des dernières oscillations du sol terrestre, les plaines, les collines, les plus hautes montagnes constituent donc, dans leur ensemble, un grand talus de déversement des eaux dans la mer; et, comme les liquides suivent tous, dans leur écoulement, les lignes de plus grande pente, on conçoit très bien qu'il s'est établi, dans une foule de directions, un réseau de vallées partant des lignes de faîte des montagnes, se soudant les unes aux autres

et aboutissant au réservoir commun de toutes les eaux superficielles , qui est la mer. Le terrain émergé a ainsi écoulé dans rOcéan toutes les eaux qui le recouvraient et Timprégnaient, et les vallées des grands fleuves ont été les rigoles principales de cet immense écoulement alimenté par les rigoles secondaires des rivières affluentes.

La formation du lit d'un fleuve est donc, comme celle des montagnes qui limitent son bassin, due aux mêmes causes géologiques, aux mêmes mouvements de la surface terrestre.

Mais cette grande opération d'égouttage aurait eu nécessairement un terme, et les lits des fleuves ne seraient aujourd'hui que de longs couloirs absolument à sec, si de nouvelles causes, agissant d'une manière régulière et continue, ne venaient entretenir cet écoulement. Sans cela, en effet, toutes les eaux auraient fini, au bout d'un temps plus ou moins long, par arriver à l'extrémité de leurs pentes, dans la région inférieure des vallées,' et par se réunir dans la grande dépression qui occupe les trois quarts de la surface de notre globe et constitue la région océanique; et la terre serait, depuis longtemps, divisée en deux parties tout à fait distinctes l'une de l'autre : — d'un côté, l'immense réservoir des mers; de l'autre, le sol émergé, absolument desséché, et, par suite, tout à fait stérile.

Les grandes lois de la circulation atmosphérique établissent heureusement une relation constante entre la terre et les mers, et assurent en même temps au sol une humidité suffisante, et aux fleuves un écoulement constant. Quelque étrange que cela paraisse au premier énoncé, et bien que les mots semblent recouvrir une sorte de paradoxe, on peut dire que c'est la mer qui alimente en réalité les fleuves; c'est elle qui est leur véritable source.

Il est facile de s'en rendre compte.

D'après M. de Humboldt, dans l'état actuel de notre planète, la superficie totale de la terre ferme est, à celle des mers et des océans, dans le rapport de i à 2 4/5 ; en d'autres termes, l'eau couvre les trois quarts environ de la surface du globe.

Or, il existe, dans toute la r^on équatoriale, une élévation considérable de température des couches atmosphériques. Il se forme, tout autour et au-dessus de cette région, un anneau de gaz chaud ascendant , une véritable zone d'aspiration qu'on a très judicieusement désignée sous le nom de « cheminée d'appel de l'atmosphère » . Ce gaz chaud s'élève dans l'espace ; le vide ainsi produit est à chaque instant remplacé par de nouvelles masses d'air froid qui viennent des pôles, se réchauffent et s'élèvent à leur tour. Il y a donc tout autour de la terre deux immenses courants d'air atmosphérique qui régnent d'une manière continue , l'un inférieur qui conduit l'air froid des pôles à la surface des mers équatoriales, l'autre supérieur qui ramène l'air suréchauffé de la zone torride dans les régions tempérées et même jusque dans les régions polaires.

Mais cet air suréchauffé n'est pas sec. Sous l'action des rayons solaires, une évaporation active a lieu sans discontinuité sur toute la surface liquide, et principalement au-dessus des grandes mers comprises entre les latitudes Nord et Sud de quarante à cinquante degrés. Les couches brûlantes de l'atmosphère qui entourent la région tropicale deviennent ainsi le véhicule de toute l'eau vaporisée, l'entraînent dans son mouvement ascensionnel et la transportent avec elles dans les deux hémisphères, où elle ne tarde pas à se condenser en brouillards et en pluies dans les plaines, en neiges et en glaces sur les montagnes, sur les plateaux élevés et dans les deux zones polaires. Cette condensation de l'eau de mer vaporisée est la cause unique de l'approvisionnement de tous les fleuves. C'est donc bien, comme on le voit, la mer qui est l'agent de cette alimentation, la véritable source où ils viennent tous puiser.

Or, il est constant que le niveau des mers ne varie pas d'une manière sensible à la surface de la terre. On doit donc en conclure

que la quantité d'eau enlevée par la vaporisation sur Tensemble des mers et des océans leur est intégralement rendue par les pluies et par l'apport des fleuves. L'évaporation est donc exactement égale à la précipitation. « Tous les fleuves vont à la mer, a dit l'Ecclésiaste dans un magnifique langage, et la mer ne déborde {Joint, et ils retournent aux lieux d'où ils sont sortis pour couler de nouveau (i). » Cette égalité absolue et mathématique entre l'évaporation et la précipitation à la surface de notre globe est un des phénomènes les plus merveilleux qu'il soit donné à l'homme de concevoir et d'observer tous les jours; et il est évident que, pour que les conditions extérieures de notre monde, pour que les limites précises entre les mers et les continents se maintiennent dans leur état actuel, les choses ne peuvent pas se passer différemment ; car si l'un des deux phénomènes — l'évaporation ou la précipitation — venait à l'emporter sur l'autre, on verrait inévitablement les mers abandonner leurs rivages et rétrograder vers le large, ou les eaux se gonfler, sortir de leurs lits, envahir toutes les régions littorales et remonter très haut dans les vallées.

L'enveloppe gazeuse qui constitue notre atmosphère est donc animée (sauf quelques perturbations locales, accidentelles, telles que les orages, les tempêtes, les cyclones, dont les lois nous échappent encore) de mouvements parfaitement réguliers ; et son rôle véritablement admirable consiste à aspirer l'eau de nos mers, à soulever dans l'espace cette eau vaporisée et à la transporter dans les régions plus froides des deux hémisphères, où elle se résout en pluies et en neiges. Elle fonctionne, en un mot, comme une immense machine à vapeur ayant le soleil pour foyer calorifique, l'océan Équatorial pour chaudière évaporatoire, les sommets élevés des montagnes et les couches supérieures de l'espace pour condensateurs (2) .

Ainsi, on le voit, la forme, le relief, l'ossature des vallées sont dus aux plissements de l'écorce terrestre. Ces plissements ont donné naissance à une série de pentes étagées depuis les régions

Page 1