ECCLÉS., I
(2) F. Maury, Instructions nautiques, Washington-Paris, 1858- 1859.
montagneuses jusqu'à la mer, et sur lesquelles s'écoulent les eaux superficielles du terrain récemment émergé. Mais cet écoulement aurait eu nécessairement un terme depuis longtemps, s'il n'était pas à chaque instant entretenu par de nouveaux apports. Ces apports sont fournis par la mer même et ne sont autre chose que le produit de la condensation des masses d'eau vaporisées à la surface liquide qui couvre la majeure partie de notre globe.
C'est donc, en premier lieu, ainsi que nous l'avons dit, une succession de phénomènes géologiques qui ont donné naissance à la vallée, qui ont façonné le lit primitif du fleuve ; ce sont ensuite des phénomènes atmosphériques qui assurent l'alimentation du cours d'eau, maintiennent la continuité de son régime et règlent toutes les conditions de sa marche et de son débit.
Le Rhône, qui va devenir l'objet de notre étude, naît au cœur même de la grande chaîne des Alpes, dans le massif du Saint- Gothard. Le puissant relief des Alpes est en quelque sorte l'épine dorsale de l'ancien monde.
C'est le plus robuste chaînon de cette ligne magistrale de faîtes, orientée du Sud-Ouest au Nord-Est, qui commence au Suddel'Espagne, à la Sierra-Nevada, traverse toute l'Europe, coupe à angle droit la chaîne de l'Oural, sépare la Sibérie de la Tartarie et de la Chine et va se perdre, dans l'extrême Asie, sur les rivages glacés de la mer de Behring.
Toutes les eaux qui tombent sur l'immense continent formé par la réunion de l'Europe et de l'Asie sont ainsi réparties sur deux grands versants : le premier incliné vers le Nord, le second vers le Sud. Les uns alimentent l'Atlantique et l'océan Glacial , les autres la mer Méditerranée et l'océan Indien.
Le milieu de cette longue chaîne est le massif des Alpes. Le centre des Alpes est, à son tour, le Saint-Gothard.
i6 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE PREMIER.
Tout autour se groupent et s'étagent les plaines et les plateaun de l'Europe centrale : — au Nord, les r^ons montagneuses de la Bavière et de la Bohême; à l'Est, les grandes plaines de l'Autriche et de la Hongrie, les Carpathes et les Balkans; à l'Ouest, le Jura, qui va rejoindre les Vosges et se soude, par le plateau de Langres, aux Cévennes et au massif central de la France ; au Sud enfin, les riches plaines d'alluvions de la Lombardie et la longue péninsule des Apennins.
Comme les rayons qui partent d'un centre pour aboutir à la circonférence, de grands fleuves en découlent vers les quatre directions cardinales : — au Nord, le Rhin et la Reuss ; à l'Est, l'Inn, le bras le plus important du Danube, puis la Save et la Drave; au Sud, le Tessin, TAdige et le P6 ; à l'Ouest enfin, le Rhône et ses affluents. Quatre mers situées aux extrémités de l'Europe, l'Atlantique, la mer du Nord, la mer Noire, la Méditerranée, reçoivent Teau de ses glaciers. Le quart environ de la pluie ou de la neige qui tombe en Europe s'accumule dans les réservoirs des Alpes (i).
L'énorme massif du Saint-Gothard est le nœud de tout le svstème alpin et comme la clef de voûte d'un immense édifice de montagnes accumulées ; c'est le véritable noyau de l'Europe centrale. Bien que sa hauteur soit notablement inférieure à celle des principaux sommets des Alpes (2), il les surpasse tous par sa
(i> Él. Reclus. Gtogr. univ.» pass.
^2) Altitude moyenne du massif du Saint-Gothard 3,000 mètres.
— des Diablerets 3*251 —
— de la I>ent du Midi 3.285 —
— du Monte-Leone ^Simplon) 3.5^5 —
— du Galenstock 3.598 —
— du Colon 3.644 —
— de la Weissc Frau <,Gemmi^ 3,662 —
— du grand Saint-Bernard 3.765 —
— de la Jungfrau 4. 167 —
de l'Aletschbom 4.209 —
— de Finster-.-Xarhom 4*275 —
— du gprand Combin 4.3^7 —
— du Mont-Cervin 4.482 —
— du Mont-Rose 4.638 —
— du Mont-Blanc 4.810 —
masse, par son étendue, par le développement de ses plateaux, et forme une sorte d'immense toit sur les pentes duquel s'écoulent les eaux de fusion de ses neiges et de ses glaciers.
Comme l'Himalaya pour l'Asie, le Saint-Gothard est l'accident dominateur de notre continent. On l'a appelé le a père des eaux » qui se répandent sur l'Europe occidentale. Le Rhône est un de ses enfants.
Toutes les ramifications de la chaîne des Alpes convei^ent autour du massif du Saint-Gothard, sennblables à des avant-corps ou des ailes avancées. Deux de ces ramifications les plus puissantes, les Alpes Bernoises et les Alpes Pennines, dessinent entre elles un profond et large pli de terrain; ce sillon est la vallée supérieure du Rhône, le Valais, la vallée par excellence, Vallù. Le fleuve la parcourt en droite ligne dans toute sa longueur et reçoit en route toutes les eaux qui s'échappent des vallées latérales. Sur un développement de plus de quarante lieues, il est ânà le colateur unique et le grand canal d'écoulage de tous les glaciers, suspendus aux pics les plus élevés des Alpes, dont la fuMOn alimente une série de torrents à peine contenus depuis quelques années et toujours menaçants. Le Rhône n'est luimême que le premier de ces torrents, le tronc principal auquel aboutissent toutes les branches. Quelques-unes, comme celles de liViÈge et de la Dranse, ont un développement considérable. Les caus qu'elles roulent avec fracas, les terres qu'elles entraînent, les fragments de roches qu'elles précipitent décuplent presque le volume du Rhône, dont le cours tumultueux ne commence à s'apaiser qu'aux approches de Saint-Maurice. Là, il dépose une notable partie des matières minérales qu'il charrie et doryie naissance à une plaine submersible qui s'étend jusqu'à Villeneuve et sf prolonge en talus doucement incliné au-dessous des eaux du Lf man .
Le fleuve serpente dans cette plaine basse du Valais, l'arrose, «pénètre, l'inonde, la nourrit et vient ensuite s'étaler en nappe jaunâtre à la surface azurée du lac. Le grand réservoir du Léman *uientôt épuré ces eaux boueuses; et c'est à peine si le lac est
i8 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE PREMIER.
terni sur deux ou trois kilomètres à partir de Villeneuve; il reprend bientôt sa magnifique transparence, et le fleuve en sort, à Genève, limpide et décanté d'une manière parfaite.
Jusqu'à son entrée dans le lac, le Rhône n'était qu'un torrent. Là se termine sa première étape. Le véritable fleuve commence à la sortie même du Léman, au-dessous de cette admirable chute d'émeraude liquide dont aucune parole ne saurait peindre la merveilleuse beauté. Mais la pureté cristalline de cette eau de roche est bientôt troublée ; et , deux kilomètres à peine en aval de Genève, le fleuve rencontre les eaux grises et boueuses de l'Arve, qui charrient toutes les boues glaciaires du massif du Mont-Blanc. Le Rhône semble tout d'abord vouloir se soustraire à ce contact impur; et, sur plusieurs centaines de mètres, on voit les deux cours d'eau couler côte à côte dans le même lit. L'Arve, trouble et jaunâtre, longe la rive gauche ; le Rhône, limpide et bleu, tient la droite, et la ligne de démarcation se dessine avec une parfaite netteté. Mais les sinuosités du lit amènent peu à peu le mélange des deux courants. C'en est fait, dès lors et pour toujours, de la pureté des eaux du Rhône ; on ne la retrouvera plus. De nombreux affluents viendront successivement lui apporter le tribut de leurs eaux chargées de sable et de gravier.
L'Ain, la Saône, l'Isère, la Drôme, l'Ardèche, la Cèze, le Gard et surtout la Durance, pour ne parler que des principaux, finiront par changer ce torrent d'eau limpide en un véritable fleuve de boue.
La vallée du Rhône, d'abord encaissée dans le Valais et dans la traversée des contreforts méridionaux du Jura français , s'ouvre après le défilé que domine le fort de l'Écluse, suspendu aux escarpements de la montagne du Credo (i).
(i) Altitude du Credo, i,6o8 mètres.
Jusqu*à Lyon, le fleuve coule dans une large et fertile plaine, adossée d'un côté aux collines d6 la Bresse, s'étendant de l'autre jusqu'aux premiers mamelons des Alpes dauphinoises.
A Lyon, le fleuve rencontre la Saône, se retourne à angle droit, quitte brusquement la direction générale de l'Est à l'Ouest qu'il avait gardée depuis sa source et court en ligne droite vers le Sud. Le Rhône devient alors le prolongement de la grande rivière de la Bourgogne, qui est géographiquement son principal aflluent, et qui l'emporte même sur lui comme ligne de commerce et de navigation. La Saône remplit, par rapport au Rhône, un rôle plus important encore : elle est, au point de vue du régime hydraulique, son régulateur, ou pour mieux dire, son complément indispensable. Les crues et les bas étiages du fleuve impétueux et de son paisible affluent alternent, en effet, avec une régularité presque parfaite, et les deux cours d'eau se suppléent mutuellement.
Alimenté par des torrents qui proviennent de la r^on supérieure des Alpes, torrent lui-même, le Rhône présente en hiver des eaux exceptionnellement basses. Toutes les vallées latérales qui s'ouvrent sur le fleuve, tous les cirques qui dominent les gorges des Alpes Bernoises et Pennines, le grand couloir du Valais lui-même, sont alors encombrés de neiges et de glaces que le froid maintient à l'état solide et dont la fusion et l'écoulement sont presque nuls pendant plusieurs mois. Les hautes eaux commencent au printemps, les crues et les inondations ont lieu généralement en été et dans les premiers jours de l'automne.
La Saône, au contraire, qui prend sa source à une altitude moyenne, dans la région boisée et humide des \'osges, est surtout alimentée par des eaux pluviales; elle présente, par conséquent, son plus bas étiage dans la période estivale et coule à pleins bords pendant tout l'hiver, alors que le Rhône, à lui seul, serait quelquefois réduit à un mince filet d'eau.
Le Rhône et la Saône remplissent à leur tour le lit commun qu'ils occupent depuis Lyon jusqu'à la mer. Ce lit est presque encaissé, sur un parcours de près de trois cent cinquante kilo-
mètres, entre les montagnes du Vivarais, du Gévaudan et des Cévennes et les dernières ramifications des Alpes, jusqu'au confluent de la Durance, un peu en aval d'Avignon.
A Beaucaire, la vallée s'ouvre brusquement ; les collines latérales s'éloignent, s'abaissent, et le fleuve se développe dans une grande plaine d'alluvions.
Un peu en amont d'Arles, il se divise en deux bras ; la plaine s'étend alors des deux côtés jusqu'aux limites de l'horizon. Les montagnes ont disparu ou semblent flotter dans un lointain indécis. A mesure que l'on avance vers les embouchures, le sol présente un relief de moins en moins accusé ; des flaques d'eau sans écoulement, des marais à demi desséchés, des steppes sans culture s'étendent à perte de vue. C'est la région maritime. De petites dunes à peine boisées dessinent le cordon littoral. Le fleuve franchit cette barrière, qui forme la limite entre la terre et la mer, et ses eaux jaunâtres s'étalent au loin sur la nappe bleue de la Méditerranée.
Tous les fleuves ont une pente variable, mais continue, depuis leur source jusqu'à la mer. Cette déclivité du lit présente toujours la forme d'une courbe parabolique d'une régularité presque parfaite.
Le fleuve est à pentes rapides dans la partie supérieure de son cours. Tous les torrents tributaires du cours d'eau principal corrodent les gorges qui leur servent de lit, dévorent comme une plaie vive les flancs escarpés des montagnes et précipitent avec leurs eaux des fragments de roches et des éboulis de toute nature qui vont aboutir au thalweg de la vallée. Chaque été amène de nouvelles débâcles de neige ; chaque pluie , chaque orage provoque de nouveaux éboulements ; et tous ces matériaux descendent ainsi d'étage en étage dans le fleuve, qui les charrie à son
tour, les brise, polit leurs arêtes et les transforme en galets, en graviers et en limons.
Dans la partie inférieure de son cours, au contraire, le fleuve a une p)ente très douce et qui diminue d'une manière progressive jusqu'à la mer. Le lit s'élajrgit et s'épanouit d'une manière démesurée. La profondeur se réduit de plus en plus. Les galets et les graviers broyés et roulés par le courant ont été peu à peu réduits à Tétat de sable et de vase; les eaux presque dormantes n'ont plus alors la force d'entraîner ces matières meubles et d'une extrême ténuité; elles se dép)osent. De là une formation plus ou moins stable d'alluvions, de bancs de sable et d'îlots sous-marins.
Ainsi, le fleuve présente deux régions distinctes. Dans la première, les eaux désagrègent et affouillent le terrain ; dans la seconde, ces mêmes eaux déposent les matières provenant de l'affouillement supérieur. Le fleuve ne détruit donc que pour reconstruire. Il corrode le lit supérieur de sa vallée, ronge ses rives, sape des blocs de rochers sur les flancs des collines qu'il côtoie, les roule jusqu'à la mer et emploie ensuite tous les débris résultant de cette trituration, sur plusieurs centaines de kilomètres, à la formation de vastes dépôts et de plaines d'alluvions qui empiètent sur le domaine maritime (i).
Mais, entre ces deux régions extrêmes, il doit nécessairement en exister une intermédiaire où se fait le passage du déblai au remblai, deraffouillementàratterrissement. Cette région moyenne est le tronc lui-même du fleuve. Le régime y est d'une allure r^ulière; les eaux ne sont plus torrentielles, elles ne sont pas encore stagnantes. Les galets et les graviers roulent dans le thalweg avec une vitesse décroissante, sans doute, à mesure qu'ils en descendent les pentes, mais suffisante cependant pour empêcher la formation de dépôts considérables; ils continuent leur route vers la mer et sont à chaque instant remplacés par de nouveaux apports provenant des régions supérieures, sans quoi le lit du fleuve s'approfondirait et s'élargirait indéfiniment. Il y a ainsi une
(i) Ch. Lenthéric, Les villes mortes du golfe de Lyon, i" partie, ch. m.
sorte de compensation entre l'apport incessant des matériaux arrachés aux flancs de la vallée et leur évacuation régulière vers la mer.
En somme, les fleuves obéissent aux mêmes lois que les torrents; et leur cours est divisé en trois parties bien distinctes. C'est d'abord un bassin de réception où l'eau des pluies, les neiges, la fusion des glaces, l'action de tous les agents atmosphériques désagrègent le sol ; c'est ensuite une sorte de goulet ou de couloir qui sert à l'écoulement des eaux et des neiges fondues, et dans lequel s'effectue le broyage des blocs et des fragments de roches entraînés ; c'est enfin une grande couche de dépôts qui affecte la forme d'un cône à talus plus ou moins adoucis, reposant sur la vallée, empiétant tous les jours sur elle et la recouvrant de tous les matériaux provenant de la zone supérieure.
Cette couche de dépôts, dont aucune force humaine ne peut empêcher la progression continue, s'appelle « cône de déjection lè dans les torrents. Dans les fleuves, elle est beaucoup plus étendue, très aplatie, presque horizontale, affecte une forme triangulaire et porte, comme la lettre grecque A dont elle a la figure, le nom de delta.
Mais le phénomène est toujours le même. Affouiller d'abord, charrier ensuite, atterrir enfin, telles sont les propriétés fondamentales, les trois étapes des torrents comme des fleuves et même des moindres cours d'eau. Tous obéissent aux mêmes lois et présentent, depuis leur source jusqu'à leur embouchure, trois zones très nettement définies : la première est la « zone d'érosion » ; la seconde a été très heureusement appelée la « zone de compensation » ; la troisième est la « zone de dépôt » (i).
(i) A. SuRELL, Étude sur les torrents des Hautes-Alpes, pass. Paris, 1870. — A. DupONCHEL, Hydraulique et géologie agricoles, Paris, 1868.
La région montagneuse du Valais tout entière peut être considérée comme la zone d'érosion de la vallée du Rhône. La grande plaine qui s'étend de Beaucaire et même d'Avignon à Cette et à la colline de Fos en Provence, constitue la zone de dépôt.
Mais le Rhône rencontre à sa sortie du Valais le lac Léman qui rompt l'uniformité de son cours. Ce grand réservoir de quatrevingts à cent milliards de mètres cubes (i) est une véritable mer « méditerranée », dans laquelle il forme tout d'abord un delta lacustre et où il dépose toutes les matières meubles que lui ont livrées les torrents alpins ; il s'y épure et s'en échappe à Genève complètement clarifié. C'est donc en quelque sorte un nouveau fleuve qui commence à la sortie de Genève, et qui serait tout à fait limpide s'il n'était grossi par les eaux troubles de nouveaux affluents, depuis l'Arve jusqu'à la Durance. Cette dernière surtout, dont le cours a près de quatre cents kilomètres et qui prend naissance au cœur des Alpes Briançonnaises, n'est qu'un immense torrent d'eau boueuse et constitue le principal agent de formation et de développement du grand delta de la Camargue (2) .
Ainsi, dans l'ensemble de son cours, depuis sa source au col de la Furka jusqu'à la mer, sur un développement de 710 kilomètres environ, le Rhône présente les phases suivantes :
Tout d'abord, dans la région du Valais, il est le torrent d'écoulement des glaciers suspendus aux flancs du Gothard, des Alpes Pennines et des Alpes Bernoises. Aux approches du Léman, il donne naissance à une plaine d'alluvions et se termine par un delta lacustre , en partie submersible , en partie submergé. Le
(i) D' F. -A. FoREL, Histoire naturelle du lac Léman.
(2) D'après M. Duponchel {Hydraulique et géologie agricoles)^ la proportion moyenne des limons charriés par la Durance est de 0,001; mais elle atteint parfois jusqu'à 4 ou 5 0/0 du volume des eaux en temps de fonte de neiges ou de pluie.
fleuve boueux et torrentiel se perd bientôt dans le lac ; ses eaux en troublent à peine la pureté sur une étendue de deux kilomètres; le lac l'absorbe et le purifie. Le fleuve reparaît à Genève. Tour à tour grossi de l'Arve, de l'Ain et du Doubs, il arrose la vaste plaine qui s'étend au Sud du plateau des Dombes et recueille à Lyon les eaux de la Saône. Là, il s'infléchit à angle droit et descend en ligne droite à la mer, encaissé presque partout dans une vallée étroite, bordée d'un côté par les collines des Cévennes, de l'autre par les dernières ramifications des Alpes.
A Beaucaire, la vallée s'élargit, la plaine commence. Un peu en amont d'Arles, le fleuve se bifurque et donne naissance à une grande île marécageuse de formation géologique récente, et qui serait submergée à la fois par les grandes eaux fluviales et par les gros coups de mer sans la ceinture continue de digues qui l'entoure. Les deux bras projettent au large leurs longues berges de sables et de limons, et l'embouchure variable du fleuve dessine sur la ligne générale de la côte une saillie demi-circulaire que les crues augmentent tous les jours par de nouveaux apports. Pleine mer et rivage se confondent, sur plusieurs kilomètres, en un même plan horizontal.
Tel est, dans ses grandes lignes, le Rhône moderne qui se déroule aujourd'hui sous nos yeux.
Tout autre était le fleuve à l'origine de notre période géologique, immédiatement après les dernières dislocations du sol qui ont donné à la surface du globe son relief actuel.
La plus rapide exploration des lieux et l'étude la plus superficielle des cartes de la région du bas Rhône nous montrent tout d'abord, avec la dernière évidence, que le grand espace triangulaire compris entre l'embouchure de la Durance, au Sud d'Avignon, le port de Cette en Languedoc et la ville de Fos en Provence, est formé d'une immense nappe de cailloux roulés.
Quelques-unes de ces plaines de cailloux, que n^ont pas encore recouvertes des couches d'alluvions récentes, sont nues, désertes et incultes; on les appelle des craus (i). Telles sont la grande crau d'Arles et la petite crau de Saint-Remy. En maints endroits, notamment dans le Plan du Bourg, au-dessous d'Arles, sur la rive gauche du grand Rhône, dans l'île de la Camargue, formée par les deux bras du fleuve, dans la plaine de Beaucaire, située sur la rive droite, les craus sont recouvertes d'un manteau de terre végétale, grasse, limoneuse, déposée par les grandes eaux d'inondation. Mais partout, au-dessous de cette couche d'alluvions modernes, la sonde rencontre la nappe plus ancienne de cailloux roulés. Au fur et à mesure qu'on approche de la mer, les alluvions marines se mêlent aux alluvions fluviales. Le sable transporté par les vagues, rejeté par les vents du Sud, s'avance en dunes mouvantes; et le sol présente alors un dédale de marécages, de steppes et de petites lagunes à peine recouverts d'une végétation maigre et presque incolore, des soudes, des salicornes, des pins rabougris et quelques chétives graminées.
Toute cette formation — cailloux roulés, sable, terre végétale, dunes — est, comme on le voit, de date géologique tout à fait récente. Tous ces cailloux viennent des Alpes. Le diluvium du Rhône et de la Durance les a charriés. Les crues des deux fleuves ont ensuite répandu sur cette première couche pierreuse, qui est le véritable sous-sol , le suhstratum de la plaine superficielle , une série de couches plus récentes encore.
Si donc on veut se rendre compte de ce que devait être l'estuaire du Rhône à ces époques antéhistoriques auxquelles il n'est possible d'assigner aucune date précise, et qui marquent le seuil de la période géologique dans laquelle nous vivons, on voit qu'on est conduit à faire une sorte de déblai rétrospectif et à retrancher ^u continent tous ces apports de provenance relativement nioderne.
Le Rhône, au lieu de former en mer cette protubérance convexe
lO Ch. Lenthéric, Les villes mortes^ etc., op. cit.
qui s'étend en demi-cercle depuis le mouillage de Fos jusqu'à la montagne de Cette, débouchait dans l'intérieur d'un golfe profond, dont il est facile de suivre le contour le long des falaises de l'époque tertiaire ou secondaire. Ce golfe dont le point le plus enfoncé dans les terres était Beaucaire, ou même Avignon, commençait au petit mamelon de Fos. La mer primitive venait battre le pied des collines d'Istres, de Saint-Chamas et de Salon à l'Ouest, absorbait l'étang de Berre, passait à l'Est d'Orgon, où coule aujourd'hui la Durance, englobait tout le cours inférieur de cette rivière, contournait Avignon, baignait les derniers escarpements des collines néocommiennes de Nîmes, de Lunel et de Montpellier, et avait, à peu de chose près, pour rivage la ligne actuelle du chemin de fer de Tarascon à Cette.
Tel était l'ancien golfe. Le Rhône et la Durance s'y déversaient, dans la partie la plus profonde, par deux larges embouchures situées à une faible distance l'une de l'autre : la première un peu au-dessous d'Avignon, la seconde par le pertuis de Lamanon, dans cette gorge étroite occupée aujourd'hui par les petites villes de Cavaillon, d'Orgon et de Lambesc. C'était une immense rade foraine. Quelques îles émergeaient de cette mer intérieure. La petite chaîne des Alpines, la montagne des Baux, les collines de Beaucaire, les rochers et les plateaux calcaires d'Arles, de Montmajour, de la Montagnette, etc., formaient autant de massifs isolés entourés de tous côtés par les eaux, véritable archipel dont les contours se dessinent encore très nettement sur la grande nappe presque horizontale de cailloux et d'alluvions qui occupe la place de la mer primitive, à jamais disparue.
Les lieux ont depuis lors complètement changé d'aspect. La Durance, qui débouchait directement à la mer, semble s'être retirée et n'est plus qu'un affluent du Rhône. La grande rade des temps préhistoriques a été comblée. L'enfoncement de la côte s'est transformé en saillie. L'ancien estuaire est devenu un delta.
La r^on supérieure du fleuve et de ses affluents a éprouvé des modifications bien autrement considérables.
Il n'est plus permis d'ignorer aujourd'hui que, dès le commencement de la période quaternaire dans laquelle nous vivons, c'està-dire à une époque géologique relativement peu éloignée de nous, notre planète a traversé une sorte d'hiver cosmique qui, d'un pôle à l'autre et pendant un certain nombre de siècles, a profondément altéré tous nos climats, et a ralenti et modifié presque partout le développement de la vie végétale et animale. Ce long hiver est ce qu'on appelle la « période glaciaire ».
On ignore et l'on ne saura probablement jamais d'une manière absolument certaine quelle a été la cause réelle de ce refroidissement. Les hypothèses scientifiques n'ont pas manqué, on peut le croire, pour expliquer cet étrange phénomène. D'après Adhémar, cette crise terrible, dont les géologues peuvent interroger les monuments, et qui a laissé sur notre sol des témoins irrécusables de sa longue durée, ne serait pas un accident fortuit et isolé, mais un phénomène périodique dont nous devons attendre le retour, éloigné sans doute, mais certain. On sait, en effet, que l'été de l'hémisphère boréal est de huit jours environ plus long que celui de l'hémisphère austral, et que cette inégalité résulte de plusieurs causes : l'inclinaison de l'axe de rotation de la terre, l'excentricité de son orbite, la gravitation enfin, en vertu desquelles notre globe doit nécessairement accélérer sa course lorsqu'il passe plus près du soleil. Mais cette différence entre les saisons n'est pas constante; elle augmente ou diminue pendant une période de vingt et un mille ans; elle a atteint son maximum en l'année 1248; depuis cette époque, elle diminue et notre hémisphère se refroidit, tandis que l'hémisphère austral se réchauffe. C'est pour cette raison, a fait observer judicieusement M. Cézanne (i), que les glaces du pôle
(i) E. CÉZA.NNE, Étude sur les torrents des Ilautes-AIpes. L'ère torrentielle, Paris, 1872.
boréal envahissent le Groenland et l'Islande, que la navigation au pôle Nord est une entreprise redoutable, tandis que dans l'hémisphère austral les frégates de Dumont d'Urville ont pu atteindre, en 1839, des latitudes bien plus rapprochées du pôle que celles où Cook, en 1776, s'était vu arrêté par la banquise de l'hémisphère boréal. La terre oscille ainsi sur ses pôles; et la progression ou le recul de ses glaciers ne serait que la conséquence de ce mouvement de pendule exécuté par l'axe de la planète, et dont chaque battement, qui mesure dix mille cinq cents ans, bouleverse ainsi d'une manière rythmique la face du globe (i).
Cette théorie pourrait être assez facilement acceptée par Tesprit philosophique de notre siècle si elle était solidement établie ; mais il n'en est rien ; et, en matière de cosmogonie, il faut un peu se défier des théories des savants et des extrêmes déductions de leurs calculs, tout autant que de l'imagination des poètes et des systèmes des philosophes.
Une autre hypothèse, non moins admissible et tout aussi peu prouvée, consiste à regarder le soleil, qui est la principale source de chaleur et de vie de notre globe, comme un astre scintillant, analogue à la plupart des étoiles chez lesquelles on observe des variations d'éclat très marquées. Ces étoiles sont, ainsi que tout le monde le sait, de véritables soleils autour desquels gravite, comme autour du nôtre, tout un système planétaire plus ou moins compliqué. Quelques-unes sont sujettes à des exaltations et à des extinctions de lumière souvent assez rapides et très facilement appréciables.
L'une des plus remarquables de ces étoiles à éclat variable est celle qui est désignée par la lettre grecque m et qui fait partie de la constellation du Navire, située dans l'hémisphère austral du ciel. En 1677, les observations de Halley la classaient de la quatrième grandeur; Lacaille, en 1 75 1 , constatait qu'elle s'était élevée à la deuxième; soixante ans après, en 181 1, Burchell la retrouvait de quatrième grandeur; elle remonta à la deuxième en 1821,
(i) Adhémar, Révoîuiions de la mer, Paris, 1860.
puis à la première en 1827. En 1830, Johnson la voyait redescendre à la deuxième grandeur, puis s'élever de nouveau à la première en 1837. D'après les observations faites par le (ils du célèbre William Herschell, elle se maintint quelque temps dans un bel éclat, surpassant les plus brillantes étoiles du ciel, Wéga delà Lyre, Arcturus, RJgel, « du Centaure, et Calait même, en 1843, le plus éblouissant soleil connu, Sirius du Grand Chien, En 1 856, elle se reprit à décroître et tomba bientôt à la deuxième grandeur; en 185g, elle descendait à la troisième; en 1862, à la quatrième; en 1864, à la cinquième; en 1867, à la sixième; elle disparut £ l'œil nu en 1870; mais les lunettes astronomiques permirent encore de la suivre dans sa décroissance lente et continue. En 1880, elle n'était que du septième ordre ; elle n'est plus aujourd'hui que du huitième (i) . Ainsi, ce foyer de lumière et de chaleura parcouru en moins de quarante années huit degrés dans l'échelle des grandeurs. Ce soleil s'éteindra-t-il tout à fait? S'épanouîra-t-il de nouveau? Comment le monde planétaire qu'il éclairait et réchauffait a-t-il pu supporter ces intermittences de lumière et de chaleur? Qu'est devenu ce monde pendant que son soleil s'embrasait et pendant qu'il s'affaiblissait? et que deviendra-t-i! dans la suite si l'affaiblissement continue, si l'extinction devient complète? Nul ne le sait, nul ne le saura vraisemblablement jamais. Ces changements d'éclat dans la lumière stellaire, on les constate, on les obser\'e, on les admire, mais on ne tes explique pas. Ils existent cependant pour un très grand nombre de soleils, et l'on peut en citer bien d'autres exemples.
L'étoile Omicron (0) de la Baleine, dont on a pu suivre les oscillations pendant près de trois cents ans, passe de la deuxième à la douzième grandeur et de la couleur jaune à la couleur rouge dans une période de trois cent trente et un jours ; c'est presque le temps de la révolution d'une année sidérale. Dans son plein, elle atteint l'éclat des belles étoiles de la Grande Ourse; pendant près de cinq mois, elle est invisible à l'œil nu, et sa décroissance
tO C. FiAKMAitTON, Us Heiles et funivers sWrat, Paris, 1880.
r^ulière ne peut être suivie qu'avec le secours des meilleures lunettes.
Plus rapides encore sont les oscillations d' Algol (^ de Persée) , qui passe en moins de trois jours de la deuxième à la quatrième grandeur, et celles des trois étoiles du Sagittaire, qui sont de sept jours environ, de l'étoile i de la Balance, de l'étoile X du Taureau et d'un assez grand nombre d'autres dont on peut suivre à l'œil nu les phases lumineuses qui s'accomplissent en général dans des limites de deux à cinq jours.
De tous ces soleils à éclat variable, celui qui paraît avoir fait le plus d'impression sur l'esprit des hommes est l'étoile principale de la constellation presque boréale de Cassiopée. L'astronome danois Tycho-Brahé la signala pour la première fois le 1 1 novembre 1572; et presque subitement elle surpassa tellement en éclat les étoiles de première grandeur, qu'elle fut pendant quelque temps très nettement visible en plein jour. Elle s'affaiblit rapidement et finit par disparaître à la fin de 1574. On ne l'a plus revue depuis et on la cherche vainement; elle est peut-être éteinte à jamais. L'imagination populaire était, au seizième siècle, très surexcitée en France par les passions religieuses. C'était peu après le massacre de la Saint-Barthélémy ; et l'on croyait assez généralement à la fin prochaine du monde, annoncée depuis longtemps par les astrologues et les devins. L'étoile qui venait de disparaître fut considérée comme un avertissement mystérieux du ciel. N'était-ce pas, disait-on, une étoile subitement apparue pour disparaître ensuite, qui avait éclairé les bergers de l'Evangile et conduit les Rois Mages à Bethléhem ? Cette étoile ne pouvait-elle pas être la même qui revenait après quinze siècles d'absence? C'en était assez j>our les esprits simples et f)our les cœurs ardents du seizième siècle ; et l'étoile éblouissante de Tycho-Brahé fut pendant longtemps regardée comme l'annonce du jugement dernier, le présage du retour de l' Homme-Dieu sur la terre et la messagère de l'Antéchrist.
Mais il y a plus. Nos observations astronomiques et toutes celles que nous f)ouvons recueillir des temps passés ne peuvent
nous faire connaître que des variations d'éclat dans une période de siècles fort restreinte. Il est très logique de penser que, pour un grand nombre d'étoiles, la durée des périodes d'éclat dépasse de beaucoup ce nombre limité de siècles dont nous disposons, et que ce que nous prenons pour un éclat fixe n'est qu'un éclat transitoire qu'il nous est permis d'observer dans le cours d'une phase de très grande durée.
En définitive, rien n'est mieux établi que l'inconstance et les variations des éclats stellaires; mais la durée de leurs périodes nous échappe presque toujours. Il est donc très plausible d'admettre que notre soleil, qui n'est qu'une étoile comme toutes les autres, a éprouvé, éprouve encore des variations de même nature; et, comme la lumière et la chaleur sont deux effets d'une même cause, intimement liés l'un à l'autre, on conçoit sans peine que tout accroissement ou diminution de la clarté solaire a dû nécessairement modifier profondément la température et le climat des planètes qu'il réchauffe de ses rayons.
L'hypothèse d'un affaiblissement temporaire de la clarté du soleil est donc parfaitement admissible ; et il n'est même pas besoin d'imaginer une très forte diminution de lumière, et par suite de température, pour expliquer tous les phénomènes de la période glaciaire. C'est en obéissant au pur caprice de leur imagination que quelques naturalistes modernes ont avancé que ce refroidissement avait atteint pendant un certain nombre de siècles une intensité effrayante, et que la vie organisée avait été sur le point de disparaître à tout jamais de la surface de la terre. « Un vaste manteau de neige et de glace, dit Agassiz, recouvrit les plaines, les vallées, les mers et les plateaux. Toutes les sources tarirent, tous les fleuves cessèrent de couler. Au mouvement d'une création nombreuse et agissante, succéda un silence de mort (i). »
(i) Ag.\ssiz, Les glacierst Neufchâtel, 1840.
Malgré rautorité de l'illustre géolc^ue, il est impossible de ne pas voir dans cette description saisissante un peu de fantaisie et beaucoup d'exagération (i).
Il est évident tout d'abord que la formation de la glace exige un certain degré de chaleur (2) .
Il faut, en effet, que pendant l'été la température s'élève audessus de zéro, sans quoi la neige resterait à l'état pulvérulent et ne passerait pas à celui de névé, en fondant et en regelant ensuite. I>e névé, de son côté, ne s'infiltrerait pas d'eau et ne pourrait pas, en gelant de nouveau, acquérir la consistance d'une masse compacte. Une certaine humidité et une certaine chaleur sont donc absolument nécessaires pour produire des glaciers, la première jjour engendrer la neige, la seconde pour la fondre partiellement et, par suite, la geler, la durcir et la transformer en glace.
On peut même démontrer avec une exactitude presque mathématique qu'il n'a pas été nécessaire que les froids de l'hiver devinssent plus rigoureux, mais qu'il a suffi que la température moyenne s'abaissât seulement d'un très petit nombre de degrés, |)endant plusieurs siècles, pour transformer en champs de glace des plain<!S et des vallées, aujourd'hui couvertes d'une riche végétation, et où nous voyons se développer toutes les cultures des r/^j(ionH tempérées et même des plantes de la flore semi-tropicale.
Le calcul est d'ailleurs fort simple et a été fait en particulier pour les placiers du Mont-Rlanc, qui remplissaient autrefois toute
(t) Cf. IfiN obNdrvutionn rapportées par Agassiz, dans son Voyage au Brésil, itt U iiirnttdti iW tritrcN i^lnriaireit dans le bassin de l'Amazone.
Voir K. CJt/ANNK, r>/>. cit,
{A) Ln iir^igr n'cnt ((uo le résultat de la rapide condensation de la vapeur fl'ritii i|ul mV»! produite flou» l'influence des régions solaires, et l'abondance de f.«tM<« v»t|i(iur r%\ nunHi riiMrntirlIc q\ie le froid pour la rapide formation des glarlMi«. pMUr ••«» produire, fuit observer judicieusement M. Tyndall, la neige a lift^iiin «1p irt m«ll^rp première; et cette matière première, la vapeur aqueuse, est \» pioittill «1ii««rt <le la chaleur. Kn affaiblissant l'action du soleil, soit par une «tliiilMUlloii «17'inlNiiion, noit en faisant traverser au système solaire tout entier un iiii|mr(i «tn )>iiii«e température, on détruirait les glaciers dans leur course. De Vr(«l»>ii MiN««t<« de iuiu)ta|;nes de glace nécessitent infailliblement des masses KiUi|Urtlr<« «t»« vapeur atmosphérique, et, de la part du soleil, une action éner- IjlipiM ihum la mAu»e pr\tportion. — Voir Tvxexall, La chaleur considérée comme
la vallée de TArve et venaient s'étaler jusqu'aux bords du lac de Genève. La température moyenne de Genève est de 9,5 degrés centigrades. Si l'on suppose que l'hiver de la plaine suisse reste tel qu'il est, mais que l'été soit plus court et moins chaud, de manière que la température moyenne de l'année soit de 5 degrés seulement au lieu de g environ comme aujourd'hui, cette l^ère différence de 4 degrés est très suffisante pour expliquer la période glaciaire dans la vallée du Rhône (i) ,
En effet, dans les conditions climatériques actuelles, la limite des neiges perpétuelles est, pour les Alpes, à 2,700 mètres audessus du niveau de la mer. Cette timite doit nécessairement s'abaisser par suite du refroidissement sur les montagnes et dans l'atmosphère environnante. Or, on sait que la température décroît avec la hauteur à raison de 1 degré par 188 mètres de diminution d'altitude. Par le fait de la diminution de la température moyenne de 4 degrés, la limite des neiges perpétuelles s'abaissera donc de quatre fois 188 mètres, c'est-à-dire de 752 mètres, et descendra à près de 1,950 mètres environ. La limite inférieure des glaciers s'abaissera d'autant; elle est aujourd'hui à 1,150 mètres; elle arrivera donc à 400 mètres. C'est presque le niveau du lac de Genève.
11 est même certain que la nappe de glace s'étendra plus bas encore. Un glacier, en effet, descend d'autant plus que le cirque des neiges éternelles qui lui ont donné naissance présente des dimensions plus vastes et que les couches supérieures de glace, en exerçant une pression plus intense sur les couches inférieures, dÉterminent une poussée, une marche en avant plus énergique. Or, les glaciers actuels n'ont pour bassin d'alimentation que des gorges et des cirques élevés, situés précisément au-dessus de l'altitude de 2.700 mètres qui règle, dans tes Alpes modernes, le niveau des neiges éternelles. En abaissant celte limite à 1,950 "litres, on augmente dans une énorme proportion le nombre et l'étendue, la puissance et le poids de ces bassins d'alimentation;
(■) CiLUtLES M*RT[NS, LfS gluc
actuels et la plriarli gluciair,
et, SOUS l'influence de cette charge considérable de neiges et de névés, le fleuve de glace doit naturellenient descendre beaucoup plus bas dans la plaine et envahir une plus notable partie de la vallée.
On le voit donc. Il n'est pas nécessaire d'un froid sibérien pour expliquer l'ancienne extension du glacier du Rhône et de ses affluents ; et on peut très bien envisager, sans faire intervenir le moindre cataclysme, le retour plus ou moins éloigné d'une nouvelle période glaciaire. Il suffit de concevoir un abaissement de 4* dans la température moyenne de la vallée du Rhône, ce qui donnerait à Genève une température moyenne annuelle de 5* au lieu de 9% à Lyon de lo" au lieu de 14'. Ce serait à peu près le climat de Stockholm et de Christiania (i).
Cette hypothèse n'a rien que de très admissible. Les astronomes constatent, nous l'avons vu, des variations bien autrement grandes dans les éclats des étoiles. Quelques-uns de ces foyers franchissent, dans moins d'une année, 8 à 9 degrés de grandeur; et leur chaleur rayonnée augmente ou diminue par conséquent dans des proportions énormes. Et bien qu'il soit assez difficile de se faire une idée un peu exacte de ces variations, on a cru pouvoir avancer que certains de ces soleils à éclats variables, tels que l'Ecu de Sobieski, l'Omicron (0) de la Baleine, l'étoile x du Cygne, émettaient une lumière et une chaleur plusieurs milliers de fois plus intenses à l'époque de leur maximum d'éclat qu'à celle de leur minimum.
Il n'est pas besoin, ainsi que nous l'avons dit plus haut, d'imaginer de pareils écarts pour notre soleil; et des intermittences très faibles dans son éclat suffisent pour expliquer toutes les perturbations climatériques qu'a éprouvées le monde qu'il éclaire et réchauffe de ses rayons depuis l'origine de notre période quaternaire.
Les géologues regardent aujourd'hui comme tout à fait prouvé que l'Europe méridionale a possédé, pendant un temps indéter-
(i) On sait qu'il suffit d'un demi-degré d'abaissement dans la température moyenne annuelle, ou d'un léger changement dans la répartition des saisons
miné, un climat subtropical, et que cette période, intercalée entre deux périodes glaciaires distinctes, a duré plusieurs centaines, peut-être plusieurs milliers de siècles (i). On y a trouvé, on y trouve encore tous les jours, enfouis dans le sol, des fragments de palmiers, de bananiers, mêlés à des débris d'animaux des pays chauds qui ne vivent aujourd'hui qu'en Afrique et dont ta race est depuis longtemps éteinte dans le midi de la France, Il est donc évident que cette flore et cette faune perdues ne peuvent s'expliquer que par un relèvement sensible dans la température moyenne de nos régions froides ou tempérées (2) .
Or, il est aussi naturel, on en conviendra, d'admettre un abaissement qu'un exhaussement de la température moyenne de la terre; et, dans le domaine un peu obscur de la météorologie et de la physique du globe aux époques primitives, une diminution de 4 df^és centigrades seulement, qu'il est facile d'expliquer par un très léger affaiblissement de la lumière solaire, est très certainement une des hypothèses les plus modestes que la science puisse se permettre.
Mais ce n'est encore qu'une hypothèse; et mieux vaut constater simplement des résultats, sans trop chercher à remonter aux causes premières, qui probablement resteront toujours pour nous enveloppées d'un mystère impénétrable. La science est riche en faits et pauvre en explications. Or, l'ancienne extension des glaciers est un tait. Dire avec Humboldt que notre planète a traversé des masses plus ou moins denses qui ont arrêté les layons du soleil, que cette traversée s'est effectuée à deux reprises correspondantes aux deux âges reconnus de la période glaciidre, que ce refroidissement a donné lieu ainsi à deux ■ hivers cosmiques n qui, d'un pôle à l'autre, ont modifié les
pour ^re reculer, sur de vastes espaces, une culture dëterminl^c, La tempérahne moyenae anauelle. qui est à lHondreïde9''.S, est A Paris de 10', 7. La différence l'atteint pas un degré ; elle est suffisante pour que Paris soit «ntouré de vignM, Qadis que Londres n'en possède pas, {E, CÉZANVE. Étude sur Us torrents. La Irmfîralurr mayenne de l'annie, t. Il, ch. II, Paris, 187a.)
(I) Cb. MaUTINS, op. eit.
U) G. DE Saforta, Les anciens climats, Paris, 1670.
conditions de nos climats et ont permis aux glaciers de prendre l'extension extraordinaire dont nous retrouvons les traces, c'est en réalité se payer un peu de mots.
Avouons-le donc franchement.
Les causes de la période glaciaire sont encore pour nous une énigme. Les résultats seuls sont sous nos yeux; et les hypothèses plus ou moins ingénieuses qui ont été faites pour se rendre compte du phénomène échappent au contrôle direct de l'expérience et de l'observation.
L'étude rationnelle des phénomènes glaciaires date de cinquante ans à peine. Les géologues du commencement du siècle ne connaissaient pour ainsi dire pas les glaciers et n'avaient jamais cherché à se rendre compte de leur mode de formation ; ils ignoraient surtout, de la manière la plus complète, le rôle considérable qu'ils ont joué à l'origine de notre période quaternaire, lorsqu'ils débordaient au delà des chaînes de montagnes où nous les voyons confinés aujourd'hui, véritables lacs de glace emprisonnés dans les cirques des régions supérieures.
Depuis les mémorables séjours sur les glaciers des Alpes de Charpentier, d'Agassiz, de Desor, de Vogt, de James Forbes, de Bravais, de Dollfus-Ausset, de Tyndall, et grâce aux expériences et aux savantes recherches de toute une légion de naturalistes et d'explorateurs qui forment ce que l'on a appelé quelquefois a l'école des glacialistes », grâce aussi, il faut le dire, à une sorte de passion nouvelle, à un véritable enthousiasme pour les hautes cimes, qui s'est emparé, depuis près de trente ans, des hommes de loisir, amis des voyages aventureux, aucune branche de la physique du globe n'est mieux connue, n'a été décrite en meilleurs termes et n'est devenue plus populaire.
Tous les touristes qui aiment à se rendre compte, même d'une manière superficielle, des grands phénomènes de la nature,
savent reconnaître les anciennes limites des glaciers disparus. Ces immenses fleuves de glace, qui ont occupé dans les temps préhistoriques toutes les grandes vallées des Alpes, étaient, sauf les dimensions, identiques avec les coulées glaciaires qui s'épanchent aujourd'hui des gorges supérieures. Leurs effets ont été les mêmes. Les modifications qu'ils ont produites sur le relief et la configuration du sol, les traces qu'ils y ont laissées sont exactement semblables à celles que nous observons tous les jours dans le lit de nos glaciers modernes, qui ne sont que des miniatures si on les compare à ceux de l'époque antéhistorique.
Grandes ou petites, toutes les coulées de glace descendent lentement des gorges des vallées en obéissant aux mêmes lois. Or, la glace n'est pas une matière absolument rigide et incompressible; elle est, au contraire, plastique et malléable, et se moule en quelque sorte dans le lit de rocher qui l'enserre; mais dans ce mouvement de descente, elle en use les parois et raye les roches latérales comme le ferait un poiissoir. Toutes les roches comprises entre le glacier et les falaises encaissantes, toutes celles qui se trouvent au-dessous de ce fleuve gelé supportent une pression effroyable; elles sont broyées et réduites en menus froments, en une sorte de boue impalpable qui joue absolument le rôle de l'émeri dans le polissage mécanique employé dans les arts. Il se produit, par l'effet du mouvement continu d'un glacier, le même phénomène que lorsqu'on cherche à polir des blocs de marbre ou de grès à l'aide du sable mouillé. La cuvette du glacier et les falaises latérales contre lesquelles ÎI glisse sont frottées et rayées par cet émeri et présentent des stries, des traits rapprochés, des cannelures toujours longitudinales et parallèles, et qui indiquent la pression et le sens de la marche du fleuve de glace. Ces stries sont tout à fait caractéristiques. Les roches usées par les cours d'eau sont toujours arrondies, lisses et polies, et ne présentent jamais de ïtncs; il faut nécessairement le frottement produit par la boue glaciaire pour déterminer des rayures. Ces rayures existent invariablement à la surface de toutes les roches qui ont été en contact avec les glaciers actuels; et, comme les mêmes effets ne peuvent
s'expliquer que par les mêmes causes, on peut affirmer que partout où Ton retrouve des roches striées dans les vallées inférieures, on est dans le lit d'un ancien glacier disparu (i).
Mais ce n'est pas tout; et l'on peut interroger d'autres témoins plus éloquents encore. Ce sont ces magnifiques blocs de pierre que les glaces transportent lentement dans leur marche et qu'elles amoncellent à de très grandes distances de leurs lieux d'origine, sans avoir émoussé, après tant de siècles écoulés et tant de kilomètres parcourus, leurs arêtes et leurs aspérités.
On les appelle des « moraines » . Elles proviennent des éboulements des parois latérales. De tous côtés les glaciers sont dominés par de hauts sommets. Ces sommets ne sont bien souvent que des ruines branlantes. La pluie, la neige, la chaleur, la gelée, le d^el, tous les agents atmosphériques en un mot, sans compter un certain nombre d'actions chimiques, les altèrent et les désagrègent. Ils se décomposent, s'émiettent et s'écroulent. Les blocs tombent ainsi à la surface du glacier; ils cheminent avec lui en convob innombrables, lentement, silencieusement, sans secousse, en suivant les deux berges du grand fleuve de glace, et vont enfin s'entasser les uns sur les autres à son extrémité inférieure en formant une véritable digue. Si le glacier progresse, il recouvre cette barrière, et elle disparaît; s'il se retire, il la laisse à découvert, et Ton voit alors se dessiner, tout autour de ses anciennes limites, un cordon de blocs erratiques. Deux cordons de même nature existent aussi le long des rives du glacier, au pied des escarpements qui l'enserrent.
Ainsi les stries régulières des roches, la boue et le sable résultant de leur trituration, les « moraines latérales » et surtout la H moraine terminale ou frontale » qui marquent les deux rives et la limite inférieure de la coulée glaciaire, tels sont les phénomènes inhérents à l'existence d'un glacier et que son mouvement de progression peut seul expliquer.
Lorsque tous ces phénomènes se trouvent réunis dans une val- Ci) G. DE Saporta, Les temps quaternaires. Les extensions des glaciers, Parb, 1881.
lée, il est donc rigoureux d'en conclure que cette vallée a été autrefois occupée par les glaces.
Le bassin de Tancien glacier du Rhône est un de ceux qui ont été le mieux étudiés (i). C'est à la fois le mieux dessiné et le plus considérable de la Suisse. Il avait autrefois pour limites Belley dans le département de l'Ain, Aarau dans le canton de Soleure, et se soudait, à l'Est et au Sud, aux glaciers de l'Isère et de la Durance. 11 remplissait tout le Valais, couvrait le lac de Genève sur mille mètres de hauteur, dépassait Lyon et, s'épanchant par le couloir du fleuve actuel, s'étendait en Provence jusqu'à Château-Amoux, à seize kilomètres en aval de Sisteron (2).
L'immense coulée glaciaire absorbait et recouvrait ainsi toute la vallée supérieure du Rhône et les vallées de ses affluents alpins, la Viège, la Dranse, l'Arve, l'Isère, la Durance. L'imagination peut à peine se représenter un pareil débordement; mais les preuves sont là, irréfutables, éloquentes; et c'est pour ces grands fleuves disparus de l'époque glaciaire que l'on peut réellement dire avec le texte sacré que « les pierres parlent, lapides clamabunl » (3).
L'ancienne extension des glaciers se manifeste, nous venons de le voir, par des effets durables et permanents.
Partout où le fleuve de glace a passé, les roches de fond et les roches latérales qui constituent ses rives et sa cuvette sont usées et arrondies par l'immense polissoir. Ces roches, auxquelles on donne le nom de « roches moutonnées », se retrouvent dans le
(i) E. CÉZANNE, Étude sur les torrents. L'ère torrentielle, Paris, 1872. — Ch. Martins, Les glaciers actuels et la période glaciaire, Paris, 1867. — A. Falsan et E. Chantre, Monographie géologique des anciens glaciers et du terrain erratique de la partie moyenne du bassin du Rhône, Lyon, 1880.
(2) Voir la carte placée au commencement du volume.
(3) S. Luc, XIX, 40.
fond de toutes les vallées alpestres, et portent à la surface ces stries caractéristiques et parallèles produites par le frottement de la boue glaciaire. Les moraines latérales et terminales indiquent, avec une précision parfaite, Tancien niveau du glacier et ses extrêmes limites; et les blocs erratiques, disposés par groupes suivant de longs alignements ou des lignes transversales, marquent sur le sol de la vallée les différentes stations de Tépanchement glaciaire et ses oscillations successives.
Le glacier du Rhône, qui n'en faisait autrefois qu'un avec ceux de TArve, de l'Isère, du Drac, de la Durance et de leurs affluents, commençait, comme aujourd'hui, sur la croupe occidentale du Gothard, comblait toute la dépression du Valais; et la longfue coulée de glace était à peine dominée, à droite et à gauche, par les sommets les plus élevés de la Suisse, le Mont-Rose, le Cervin, la Yungfrau, le Mont-Blanc. Dans son mouvement séculaire, elle a entraîné avec elle tous les blocs erratiques qui couvrent le Jura jusqu'à une altitude de près de mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Tous les glaciers latéraux emprisonnés aujourd'hui dans les cirques supérieurs et suspendus aux flancs escarpés des Alpes Bernoises et des Alpes Pennines, descendaient autrefois jusqu'au glacier troncal du Rhône dont ils étaient les affluents et lui apportaient successivement sur leurs blanches épaules leur contingent de blocs erratiques provenant des plus hautes cimes.
C'est ainsi que d'énormes fragments de granit protogyne, qui est la roche caractéristique du Mont-Blanc, sont descendus soit par le val Ferret , soit par le col de la Forclaz au-dessus de Martigny, ont rejoint le glacier principal du Rhône et ont été déposés, sans subir d'altération, sur toutes les terrasses du Jura orientées du côté des Alpes.
Des blocs de calcaires, provenant des contreforts ruinés de h Dent de Mordes et du groupe des Diablerets qui commandent l'entrée du Valais, dessinent en ce point, sur plusieurs centaine! de mètres de longueur, les anciennes moraines latérales du glaciei rhodanien; et quelques-uns de ces blocs, qui ont mille, deu3 mille, jusqu'à cinq mille mètres cubes, présentent encore, aprèî
plusieurs milliers d'années, des angles aussi aigus, des arêtes aussi vives que si on les avait détachés la veille d'une carrière en cours d'exploitation (i).
Plus loin se développe une longue écharpe de trois kilomètres de longueur formée de blocs de granit à grains de feldspath, régulièrement alignés à cent trente mètres au-dessus du fleuve actuel et reposant sur les croupes calcaires de la montagne. Ces granits viennent aussi du Mont-Blanc. On les retrouve, mêlés à des cailloux calcaires frottés et rayés et à un nombre considérable de roches cristallines de la Savoie, du VaJais et du Dauphiné origi- Daires des Alpes, disséminés sur an espace immense : — à Neufchâtei, à 270 mètres au-dessus du lac qui est lui-même à l'altitude de 435 mètres au-dessus du niveau de la mer; sur les flancs du Mont-Colombier, près de Bellegarde, à près de 1,000 mètres; aux environs de Beiley, dans l'Ain, à 950 mètres; à Lyon enfin, sur les hauteurs de la Croix-Rousse et de la colline Saint-Irénée (2). Il est d'ailleurs aisé de reconnaître à la structure, au polissage et surtout aux rayures de leurs roches, que la plupart des cols, dégagés aujourd'hui, souvent recouverts d'une légère couche de v^étation et presque toujours praticables, sauf pendant quelques semaines de l'hiver, ne sont que les lits d'anciens glaciers qui, au lieu de s'écouler comme maintenant par une seule gorge, sur un seul versant, recouvraient autrefois toute la croupe de la montagne Et se déversaient laidement sur les deux pentes opposées. Les cols de la Seigne, de Balme, de Ferret autour du Mont-Blanc, ceui de Splugen, de Saint-Théodule , du Saint-Gothard , de la Purka, de l'Ober-Alp, etc., étaient, à l'époque glaciaire, recou- >'trts d'un épais manteau de glace qui s'épanchait en deux coulées
(t) Ck. MaRtfNs, op. cil.
(1) Le lecteur qui désirera se
^'toae extension du glader du
MM. A. Faisan et E. Chantre, !
Voir notamment l'Atlas publi
^V des anciens glaciers alimentaires du Rhâne
valt£e du Rhûne depuis le Haut-Valais jusqu'à Lyon
!T du Rhûne et du glacier actuel
nière complète de l'an- ' étude remarquable de
r les savants géologues
"Imemions comparativ
im notre carte donne une réductio
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et descendait, en sens inverse, sur les deux plans inclinés de chaque massif. Les glaciers, aujourd'hui séparés, se soudaient ainsi les uns aux autres (i).
La modeste montagne de Sion, située au Sud de Genève, était le point de rencontre de trois grands glaciers de la Suisse et de la Savoie, à l'époque antédiluvienne. L'un, le glacier du Rhône, descendait tout le Valais, et avait reçu déjà, par le col de la Forclaz et la vallée de la Dranse, un premier épanchement de la coulée glaciaire de cet immense dôme du Mont-Blanc, le plus élevé de toute l'Europe; le second suivait la large dépression ouverte, dans la direction du Sud-Est au Nord-Ouest, de Chamonix à Gfenève et qui est depuis devenue la vallée de l' Arve. Un troisième déversoir déglace s'écoulait par le col du petit Saint-Bernard et les versants étages des montagnes de l'Oisans. C'était le glacier de l'Isère qui n'en faisait qu'un avec ceux de ses affluents, l'Arc, le Drac, la Romanche, remplissait les lacs d'Annecy et du Bourget, s'étendait jusqu'à Bourg, couvrait toute la Bresse et poussait ses moraines et ses boues, d'une part jusqu'au pied des collines du Lyonnais, de l'autre, le long de la vallée du Rhône jusqu'à Vienne en Dauphiné, peut-être même jusqu'à Valence.
La vallée supérieure de la Durance enfin était elle-même un immense glacier qui se soudait aux précédents par-dessus les cols des Alpes Grées. Une mer bosselée de glace couvrait ainsi les plateaux supérieurs des Alpes Briançonnaises, et l'on retrouve les traces de son séjour prolongé au-dessous de Sisteron, presque à la limite des plaines ensoleillées de la Provence (2) .
(i) ViOLLET-LE-Duc, Le massif du Mo7%t-Blanc, étude sur sa constitution ghdésiqueet géologique, sur ses trafisf or mations et sur l'état ancien et moderne de ses glaciers, Paris, 1876.
(2) Voir A. Falsan et E. Chantre, Monographie des anciens glaciers du bassin du Rhône, op. cit., et G. de Saporta, Les temps quaternaires, op, cit.
Ainsi, depuis le Gothard jusqu'à Lyon et plus bas encore, le Rhône disparaissait sous un grand revêtement de glace, ou pour mieux dire il n'existait pas. Il ne commençait à couler à l'air libre qu'à la limite inférieure du glacier.
Quel était alors l'aspect et le r^ime de ce fleuve? Il est difficile de le préciser; mais il est cependant possible de s'en faire ime idée d'ensemble, suffisamment exacte. Et tout d'abord, nous venons de le dire, au lieu d'avoir, comme de nos jours, depuis le Haut-Valais jusqu'à l'extrémité de la Camargue, un développement de près de sept cent vingt kilomètres, il était réduit à un très court tronçon qui commençait à Lyon, à Vienne, peut-être même à Valence seulement, au pied même des glaciers réunis du Rhône et de l'Isère, et se terminait, aux environs d'Avignon, dans le fond d'un golfe ouvert sur la Méditerranée. Ce tronçon, qui constituait à lui seul tout le fleuve, ne devait avoir, au plus fort de la période glaciaire, qu'un développement de cent cinquante à deux cents kilomètres environ, le quart par conséquent de ce qu'il a aujourd'hui.
Le fleuve s'est peu à peu développé en gagnant du côté de sa source, au fur et à mesure que le glacier opérait son mouvement de recul ; mais ce mouvement a été fort lent et a dû vraisemblablement subir plusieurs oscillations.
On ne saurait d'ailleurs se faire une idée, même approximative, de la durée de l'époque glaciaire ; on sait cependant que cette époque a eu deux phases distinctes séparées par une période de réchauffement. L'ensemble de ces trois périodes représente certaiï^ement un très grand nombre de siècles; mais, dans l'accomplissement de ces grands phénomènes de la nature, les années doivent S€ compter par milliers, les siècles ne sont que des unités; et, quand on observe avec quelle lenteur la glace agit sous nos yeux
, , Il H I H^Ma I I *
pour rayer ou pour limer les parois de roches qui la resserrent ou pour renverser les obstacles qu'elle rencontre dans sa marche, on est réellement effrayé de la longue série de siècles que les deux époques glaciaires ont dû traverser pour produire, depuis les crêtes des hautes montagnes jusqu'au fond de nos vallées, des effets de même nature (i).
Les oscillations de nos petits glaciers actuels peuvent cependant nous donner une idée amoindrie de ce que pouvaient être les mouvements de progression ou de recul des immenses fleuves de glace de l'époque antédiluvienne. Après une succession de marches et de contremarches, le recul s'est enfin accentué d'une manière définitive, les glaciers ont abandonné les vallées, ont remonté les pentes et se sont cantonnés dans les cirques supérieurs où nous les voyons aujourd'hui suspendus et pour ainsi dire captifs. Ce fut la fin de la période glaciaire.
Le glacier principal du Rhône, alimenté par tous les glaciers latéraux du Valais, par les grands fleuves de glace de l'Arve et de l'Isère, s'est ainsi retiré par étapes, laissant derrière lui et sur ses bords ces longues lignes de moraines frontales ou terminales qui ont retenu les eaux de fusion du glacier et donné naissance à une série de lacs « morainiques », dont la digue d'aval est un amoncellement de blocs agglutinés et cimentés par les boues glaciaires. Les lacs d'Annecy, du Bourget, de Genève ne sont que les bas-fonds de l'ancien lit du glacier du Rhône, de même que les lacs Majeur, de Côme et de Garde, dont le trop-plein se déverse dans la plaine de la Lombardie, dessinent, sur l'autre versant des Alpes, le thalweg des anciens glaciers du Pô, de l'Adda et du Tessin .
Ainsi, lorsque le grand hiver antérieur aux temps historiques a pris fin, les glaciers ont reculé graduellement vers leurs limites actuelles ; et cette fusion des glaces a mis peu à peu à découvert le fond des vallées qui, avant d'être parées comme nous le voyons aujourd'hui d'une riche végétation, ont dû rester, pendant long-
(i) Voir G. DE Saporta, Les temps quaternaires, op. cit.
temps, à l'état de plaines nues, recouvertes de détritus de roches presque pulvérisés.
Sur ce lit de moraines, de cailloux et de matériaux presque iésigrégés, plus ou moins agglutinés par la boue résultant de la trituration des roches encaissantes, les eaux provenant de la fonte des glaces ont commencé leur grand travail d'érosion et de colmatage; et l'on conçoit sans peine l'énorme débit qu'a dû avoir le Rhône, pendant plusieurs siècles, lorsque tout l'espace compris entre le Gothard, le Jura, le Mont-Blanc, les montagnes de l'OÎsans et les plaines du Dauphiné, constituait un seul massif de glace fondante. Cette période de dégel a succédé immédiatement à la période glaciaire, ou, pour mieux dire, ces deux périodes se sont confondues. Les eaux torrentielles nées de la fusion de l'immense mer de glace ont remanié les moraines. Les terrasses de biocs erratiques déposés par les glaces, soit longitudinalement sur le flanc des montagnes, soit transversalement dans le fond des vallées, ont été bouleversées par les torrents ; des déluges successifs ont balayé le thalweg dans toute sa longueur et donné naissance à ces grandes plaines de cailloux roulés qui recouvrent la région du Bas-Rhône.
La Crau d'Arles est le résultat de cette puissante dispersion. La mer de glace de la zone supérieure a produit dans la zone inférieure une mer de cailloux.
Cette formation récente de la Crau est due presque en entier aux débâcles glaciaires de la Durance. Le torrent boueux n'était pas alors un simple affluent du Rhône , mais bien un véritable fleuve qui se jetait à la mer, en débouchant par le pertuis de Lamaion, près de la petite ville de Salon, dans cette brèche naturelle <jiii sépare la chaîne des Alpines des montagnes de la Trévaresse.
Le Rhône, de son côté, se déversait, ainsi qu'on l'a dit plus faut, dans le golfe à la hauteur d'Avignon. Entre la montagne de Cette et la chaîne de l'Estaque qui précède la rade de Marseille, a côte se creusait profondément et dessinait une échancrure à peu près demi-circulaire, véritable bras de mer que le dtluvium du RhÔDeet celui de la Durance ont peu à peu remblayé. Ce pre-
mier travail n'a été qu'une ébauche, et les eaux des deux fleuves se sont alors répandues librement sur la plaine de cailloux roulés; elles y ont accompli, elles y continuent encore leur grande œuvre de colmatage qui a donné naissance à la Camargue. Chaque année vingt-quatre millions de mètres cubes sont charriés aux embouchures, viennent augmenter la puissance de l'appareil littoral, et le fleuve avance ainsi graduellement vers la mer, sans qu'aucune force humaine puisse s'opposer à cette progression continue, presque régulière , et que des relevés assez précis permettent d'évaluer de trente à quarante mètres par an.
Nous venons de décrire les transformations successives du Rhône à travers les siècles. Résumons la série des phénomènes qui les ont produites.
Les grandes chaînes de montagnes sont le résultat d'une succession de soulèvements et d'abaissements du sol qui se sont ajoutés les uns aux autres; et les dernières grandes oscillations qui datent de l'origine de notre période géologique quaternaire ont donné, à très peu près, à la surface du globe son relief actuel. Mais ce relief n'est pas absolument fixe. Ce que nous voyons de notre terre n'est en effet qu'une enveloppe, un mince épiderme qui recouvre un noyau central dont nous ne connaissons qu'imparfaitement la nature et qui est probablement composé de matières fluides soumises à une température extraordinairement élevée. Cette enveloppe n'adhère pas à son noyau; elle flotte autour de lui, bascule, se ride et se plisse comme le ferait la toile d'un aérostat incomplètement gonflé de gaz. Mais nous n'avons pas conscience de ces mouvements, en général fort lents, de la surface; car ils n'altèrent que par degrés insensibles le relief général del'écorce terrestre. Ces rides, ces plissements de l'enveloppe sont nos chaînes de montagnes et nos vallées. Les eaux provenant de la condensation des vapeurs de l'atmosphère se sont concentrées naturellement dans ces dépres-
âons; elles ont suivi toutes les rides, et ont ainsi façonné les thalwegs, usé les seuils, remblayé les bassins.
Après une longue série de siècles, alors que les montagnes offraient déjà les traits principaux de la topographie actuelle, le climat s'est altéré, la température s'est abaissée, les glaciers ont pris une extension formidable ; et une immense nappe de glace a revêtu toute la vallée supérieure du Rhône, recouvrant le bassin du Léman sur une épaisseur de près de mille mètres et venant déposer ses moraines sur les terrasses du Jura et jusque sur les collines qui dominent la ville de Lyon.
L'étude géologique des dépôts morainiques et des couches sur lesquelles ils reposent, a même permis de reconnaître deux périodes glaciaires distinctes séparées par une période intermédiaire pendant laquelle le fond des vallées a été balayé par les eaux provenant de la fonte des glaciers primitifs. Après la seconde époque glaciaire est survenue une nouvelle époque torrentielle; et ce n'est qu'après cette dernière crise que nos vallées et nos montagnes, définitivement façonnées par les eaux, ont acquis le modelé et l'aspect que nous leur voyons aujourd'hui.
Il est, on le pense bien, inutile de chercher à attribuer à ces différentes phases une durée même approximative. En matière de géologie, on peut user du temps à discrétion et accumuler hardiment les centaines de siècles sans craindre de tomber dans l'exagération. Mais si la chronologie préhistorique ne comporte aucune date fixe, on peut cependant, à l'aide de quelques repères, jalonner ces longues périodes de siècles dont le nombre exact ne pourra jamais être déterminé.
L étude des phénomènes glaciaires a, en effet, permis d'avoir des idées assez précises sur les conditions générales, l'aspect physique, la physionomie, en un mot, de la vallée du Rhône, dans ces temps si éloignés de nous qu'il est impossible de leur appliquer une chronométrie quelconque.
Nous connaissons sa flore, sa faune et son climat; et nous savons très bien aujourd'hui que la température de l'époque antéglaciaire était très supérieure à notre température moyenne
actuelle. Le laurier-rose fleurissait alors sur les bords de la Saône et s'y mariait au laurier des Canaries, au bambou, au magnolia. Or, comme on connaît très bien le degré de chaleur nécessaire pour la floraison du laurier-rose et le degré de froid qui fait périr le laurier des Canaries, on peut définir assez exactement le climat qui permettait à ces deux arbres d'être réunis et de prospérer dans une même contrée. Un grand nombre des arbres de cette flore subtropicale composée de palmiers, de bananiers mêlés aux chênes, aux ormeaux et aux peupliers semblables à ceux qui se développent dans toute TEurope, n'a pu résister aux rigueurs de la période glaciaire, et Ton n'en retrouve plus que les restes dans les couches les plus récentes du sol (i) .
La faune de l'époque glaciaire a également disparu en partie. Le renne, l'éléphant laineux connu sous le nom de mammouth, le grand ours des cavernes ne vivent plus au milieu de nous. L'homme seul, avec la merveilleuse flexibilité de son organisme, a traversé sans altération toutes ces crises. Témoin des dernières révolutions géologiques qui ont bouleversé la surface du sol, il a vu les deux périodes glaciaires et les déluges qui les ont accompagnées et suivies (2). Son apparition est, on n'en doute plus aujourd'hui, bien antérieure à l'âge historique (3). Certains géologues croient même pouvoir affirmer qu'il vivait déjà dans la période tertiaire; et on a retrouvé, en effet, au milieu des couches correspondantes à cette dernière période, des éclats de pierre fendus par le feu, que l'on considère comme des instruments fabriqués par une main intelligente (4) . Peut-être est-il prudent d'at-
(i) G. DE Saporta, op. cit., pass. — Ch. Martins, op. cit., pass.
(2) E. Levasseur, Esquisse de l'ethnographie de la France. Séance publique annuelle des cinq Académies, 25 octobre 1880.
(3) Voir Mgr Meignan, Le monde et l'homme primitif selon la Bible, pass. Paris, 1869. — Gabriel de Mortillet, Le Préhistorique, antiquité de P homme, Paris, 1883. — G. DE Saporta, L'homme préhistorique, essai de synthèse paléoethnique, Paris, 1883.
(4) On sait que la question de l'homme quaternaire et de l'homme tertiaire est devenue, comme tant d'autres qui auraient dû rester exclusivement scientifiques, le théâtre des luttes du dogmatisme et de la libre pensée.
Les extraits suivants des principaux anthropologistes modernes que nous empruntons 2m Journal des savants (décembre 1881) permettront de juger de
tendre à ce sujet des preuves plus nombreuses et plus concluantes; mais le doute n'est plus aujourd'hui permis en ce qui concerne l'existence de l'homme antérieurement aux grands cataclysmes
rtUt actuel d'une question qui a été, on doit I« reconnaître, singulièrement
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> Bien que les premiers restes de l'homme Eosaîle, fait observer M. E. Levas- Kiir (^), aient été découverts dis le i^ommen-cement du din-huitième siècle, Ciivier, le Eondateur de la paléontologie, se refusait â s'aventurer sur le terrain de l'anthropologie préhistorique. Sans se prononcer d'une manière absolue, il ne croyait pas A la coexistence de l'homme et des animaux antédiluviens que Ma ginie reconstituait. Les découvertes faites depuis l'année 1S40 par Boucher ijï Petthes ont été contestées pendant dix-huit ans avant de trouver crédit. Aujourd'hui, une sorte d'enthousiasme a succédé à l'indifférence 1**=*). n
Mais, si Boucher de Perthes a été entraîné par ses découvertes et son système pWlosophique à donner à notre espèce des précurseurs ou des devanciers doués it certaines facultés intellectuenes, il n'est pas surprenant que des hommes, préoccupés des interprÉtations faites jusqu'ici des récits mosaïques, se soient émus en voyant rejeter jusqu'aux temps tertiaires l'existence d'êtres assez Inteltigenti pour se tailler dans le silex des outils et des armes. Sans doute l'étude da textes bibliques a donné lieu à des interprétations fort différentes ; et l'estimation du temps écoulé, depuis la création génésiaque, a siogulièremeot llrié au gré des commentateurs. Dans un ouvrage spécial sur cette question, le P. Henri de Vairoger, prêtre de l'Oratoire, cite, en l'acceptant comme expression de 11 Térité, un passage de Dorlouz de Mairan, secrétaire de l'Académie des Kidices. qui estime k 70 ou 75 le nombre des systèmes chronologiques ayant pour but de déterminer le nombre d'années qui ont séparé la création de l'ère chrétienne. Les chiffres varient de 3,700 L 7,000 ans, ce qui donne une dlffértnce de 3,300 ans (S***). Le vénérable Oratorïen termine son travail en disant : ■ Pas plus que la Bible, l'Eglise ne conteste aux géologues, aux archéologues, >oi chronologie tes le droit de chercher scientifiquement la mesure des temps Ccaulés depuis la création du monde et de l'homme. »
11 est vrai que nous ne possédons encore aucun moyen précis pour évaluer en uiéet la durée des temps géologiques ; mais la découverte de silex taillés dans b terrains miocènes rejette évidemment l'existence de ceux qui les ont façonnés iva nn passé bien autrement lointain. Les hommes de foi se trouvent ainsi fiKif dans la nécessité, ou bien de nier les faits annoncés, ou bien de renoncer t la croyance de la création relativement récente de notre espèce, ou bien enfin d'itltibuer ù des êtres prfadamites ces ébauches d'une industrie qui devait uqoérir plus tard un développement si remarquable. Le P. de Vairoger a accepté oetltment cette dernière interprétation. 11 Si, dit-il, le règne animal fut couronné
O De Bave, V archéologie préhistorique, Paris, 1880. — A. Di i'fpia iumaine, 1880. journal des savaaU (décembre 1881).
^ E. LevASSEUR, Esquisse de l'elhnographie de la France.
{'*«l Boucher de Perthes, La Crfatian, Essai sur Vorigine .
1*^ H, DE ValrdcEr, Sur l'accord de la science et de !a re, ■mir et de themme d'aprh la BibU et PÊgUu. {Revue des "'!i«. 1869.)
QUATREfAGES ,
glaciaires; et il est scientifiquement établi qu'à l'époque où la terre n'offrait pas les conditions climatériques actuelles, où l'Europe en particulier était habitée par de puissants carnassiers, où elle était assez froide pour nourrir dans sa partie méridionale le
jadis par des Primates anthropomorphes supérieurs à ceux qui existent encore, la Providence aura laissé périr ces précurseurs de l'homme avant de créer nos pre> miers parents {^ . n
Le P. Monsabré a accepté aussi le même moyen de conciliation entre les données bibliques et les découvertes de la science : <« De deux choses Tune, déclare-t-il, ou bien les savants reconnaîtront qu'ils ont exagéré la valeur de leurs chronomètres et se verront obligés de rajeunir leurs terrains, ou bien de nouvelles découvertes nous mettront sur la trace d'un être anthropomorphe qui fut, dans l'admirable progression du plan divin, l'ébauche et le précurseur de l'homme, et auquel il faudra attribuer les instruments de l'époque tertiaire (*^. »
Un éminent professeur de la faculté de théologie de Paris, M. l'abbé Fabre d'Envieu, a même cru pouvoir dire, tout en restant fidèle à sa foi et sans se départir du respect dû aux dogmes mosaïques acceptés par toutes les communions chrétiennes : <c L'archéologie préhistorique et la paléontologie peuvent, sans se mettre en opposition avec la Sainte Écriture, découvrir, dans les terrains tertiaires et dans la première partie de la période quaternaire, des traces de préadamites. En ne se préoccupant pas des créations antérieures à l'avant-dernier déluge, la révélation biblique nous laisse libre d'admettre l'homme du diluvium gris, l'homme pliocène et même l'homme éocène. D'un autre côté toutefois, les géologues ne sont pas fondés à soutenir que les hommes qui auraient habité la terre h ces époques primitives doivent être comptés. au nombre de nos aïeux (***) . M
« Rien ne nous empêche de croire, dit d'autre part M. l'abbé d'Envieu, que des races d'hommes ou de quelques animaux raisonnables ont existé pendant le déroulement des trois dernières époques géologiques. Un animal doué d'une âme intelligente couronnait chacune de ces créations. Ces êtres ont eu leur temps d'épreuve; ils ont accompli leur destinée terrestre; et, lorsqu'elle a été terminée, Dieu leur a donné une récompense ou un châtiment (****^. »
L'abbé d'Envieu et les géologues du groupe de Darwin se rencontrent donc en ce sens qu'ils accordent à l'homme actuel àes précurseurs. Mais les deux écoles attribuent un rôle bien différent à ces êtres intelligents, qui n'étaient pas encore des hommes. Dans la pensée du prêtre croyant, il fallait que chaque création eût son intelligence, capable d'en comprendre les beautés et d'en offrir l'hommage h son Créateur. Puis, lorsque le temps pour les races qui nous ont précédés fut terminé, Dieu détruisit, dévasta leur demeure. Il la restaura ensuite par
(*) H. DE Valrocer, op. cit.
('W£) Conférence à Notre-Dame de Paris, 1875, citée par M. de Baye et M. A. de ijuatrefages, tournai des savants, décembre 1881.
(***) Fabre d' E.N VI EU, Z,^5 origines de la terre et de l'homme d'après la Bible et d'après la science, ou V Hexaméron génésiaque considéré dans ses rapports avec les enseignements de la philosophie, de la géologie, de la paléontologie et de l'archéologie préhistorique, 1873.
(****) Fabre d'Envieu, op. cit.
LE RHONE PRIMITIF. 5r
mammouth, le rhinocéros à narines cloisonnées, le bœuf musqué, le renne et le grand cerf, Thomme avait fait déjà depuis longtemps son apparition (i). Ne vivant que de chasse et de pêche, ne sachant ni cultiver le sol, ni élever des bestiaux, ignorant le travail et l'usage des métaux, il habitait des cavernes dont il disputait la possession aux bêtes fauves (2). Ce n*est que plus tard qu'il construisit des huttes au milieu des lacs provenant de la fonte des glaciers ; et tous les bassins lacustres de la Suisse et de
Tœuvre des six jours, et il procéda à la création d'une nouvelle race d'adorateurs (*)•
Pour les disciples de Darwin, au contraire, les créations successives s'engendrent et se continuent. L'homme actuel se rattache au plus ancien de ses devanciers par une filiation ininterrompue. Les formes se sont quelque peu modifiées, l'intelligence a grandi ; mais nous n'en sommes pas moins, dans toute l'acception physiologique du mot, ses arrière-petits-fils.
L'homme, d'ailleurs, au point de vue du corps, n'est qu'un mammifère. Mais il est doué d'une faculté d'adaptation aux divers milieux, dont il a donné, dont il donne chaque jour la preuve. Il possède surtout une intelligence incomparablement supérieure à celle des animaux. Grâce à elle, il a traversé à coup sûr toute une époque géologique fort différente de celle où il vit aujourd'hui; il a pu occuper la terre entière, combattant et surmontant toutes les difficultés de l'existence que lui imposaient les climats et les milieux les plus différents. Il n'y aurait donc rien d'étrange à ce que, né aux plus anciens temps de la création mammologique. il eût atteint l'époque actuelle à travers une ou deux révolutions géologiques de plus.
En fait, l'homme porte en lui-même les moyens de lutter contre la nature; à la seule condition de trouver le boire et lé manger, son organisation lui permet d'exister partout où un mammifère peut vivre. Il a donc pu être le contemporain des premiers animaux de ce type, qui remonte, comme on sait, jusqu'à l'époque secondaire. L'existence de l'homme secondaire n'aurait donc rien de contraire lux données de la science. A plus forte raison en est-il de même pour l'homme tertiaire i;-"^).
La question s'élargit donc à mesure qu'on l'étudié de plus en plus; et si l'on ttt obligé d'avouer, avec M. de Baye, que « la solution de ce grand problème encore à l'étude pourra se faire attendre longtemps » (***), on peut sans hérésie dire, avec l'abbé d'Envieu, que u l'idée des précurseurs mystérieux du règne humain na rien d'hétérodoxe » (*'!=îî*).
(i) Sir Charles Lvell, The geological évidences of the antiquity of man, London, 1863.
(2) A. M.\URV, L' homme primitif , Des lumières que les découvertes paléontologiques rî cent es ont jetées sur l'histoire, Paris, 1867.
(*) De Bave, L'archéologie préhistorique,
(<*) POLVBIBLION, 1876.
(**=îO Fabre d'Envieu, op. cit.
(*=«aj:) A. DE QuATREPAGES, Op. cit.
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deviennent des fleuves et des rivières, coulent dans un lit r^;ulier, ont un régime déterminé; et les grandes eaux d'inondation seules recouvrent temporairement une zone assez étroite de terres riveraines qu'elles fertilisent plus qu'elles ne d^adent. Elles apportent dans le golfe récemment comblé par les cailloux du diluvium une couche épaisse de limon ; et c'est ainsi qu'ont pris naissance ces magnifiques francs bords du Rhône et cette Camargue, en grande partie inculte, qui pourrait devenir et deviendra certainement un jour l'une des plus riches provinces de la France.
La vallée du Rhône, ouverte sur la mer historique par excellence, est, depuis près de deux mille ans, une des principales voies commerciales et politiques du monde. La civilisation qui a marché, depuis l'origine des temps,'de l'Orient vers l'Occident, et qui a suivi ainsi toutes les côtes de la Méditerranée, a fait un brusque détour vers le Nord, à la rencontre de l'embouchure du Rhône, et s'est propagée de proche en proche dans l'étroite vallée qui lui ouvrait le cœur de la Gaule et lui permettait de pénétrer jusque dans les profondeurs du massif des Alpes. L'homme a remonté d'abord le cours du fleuve, puis a tracé des chemins le long de ses deux rives, et, après s'être fixé sur les deux versants du thalweg, s'est établi bientôt, à droite et à gauche du tronc principal, dans toutes les vallées latérales.
L'histoire de ces routes est, pour ainsi dire, celle de la civilisation dans le midi de la France. La première, la plus ancienne, celle qui était pratiquée dès l'origine des temps, alors qu'aucune autre n'existait encore, qui se maintient toujours en activité, malgré la concurrence de nos voies modernes de transport, et qui durera très certainement aussi longtemps que les hommes, c'est le fleuve lui-même.
L'étude du Rhône, depuis les temps les plus éloignés jusqu'à nos jours, est donc l'un des éléments les plus intéressants de notre
histoire nationale. Nous allons en esquisser les principaux j Nous descendrons le fleuve par étapes et nous suivrons, dire au fil de Teau, depuis la source jusqu'aux eml depuis le glacier étincelant du Gothard jusqu'aux pi doyantes et marécageuses de la Camargue, les diverses tions de la nature et des hommes, la naissance, le dévi ou la ruine des villes et des populations riveraines, les les défaillances de leur commerce, de leurs mœurs et de lisation.