POL., III, XLI
(2) Voir la carte, au commencement du chapitre.
(3) Voir, pour les détails de la route suivie par Hannibal, entre les Pyrénées et le Rhône, Polybe, 1. III, xu et suiv., et Tite-Live, 1. XXI, xx et suiv.
(4) Thê course of Annibal, op. cit., Londres, 1793.
LES VOIES ANTIQUES DE LA RfiGlON DU RHONE, 79
R<^niat (1) MontéUmar, — le marcjuis de Saint-Simon (2) Saint- Paul -Trois- Châteaux, — les Bénédictins Dom Vayssette et Claude Vie (3) placent la scène entre Orange et Pont-Saînt- Esprit, — Napoléon I" (4) , à la hauteur d'Orange, — de Marca (5) , à Tarascon , — Pierre Quîqueran de Beaujeu (6) , Doujat (7) , le Père Fabre (8) et Raymond de Solliers {9) , à Arles, etc..
On a, comme on le voit, une assez belle marge; mais il est cependant facile, Polybe et Tite-Live en main, d'apprécier à leur valeur la plupart des solutions par trop fantaisistes, inspirées le plus souvent par une sorte d'amour-propre local ou par le respect de tiaditions assez mal comprises. Les comparaisons des textes des auteurs anciens, les distances qu'ils indiquent avec une très grande précision et l'application de ces distances sur les lieux permettent d'affirmer aujourd'hui, avec la plus grande certitude, que le passage eut lieu entre Avignon et Pont-Saint-Esprit, en face d'Orange, l'ancienne capitale des Cavares, Araiisio Cavanim.
On peut préciser encore davantage.
Le lit du Rhône, entre l'embouchure de la Durance et celle de l'Ardèche, est semé d'îles qui le forcent à se diviser en plusieurs bras tortueux. Polybe dit formellement que le passage eut lieu en un point où le fleuve n'avait qu'un seul bras. Ce point est facile à trouver sur la carte, lise trouve entre Roquemaure et Montfaucon, et il vérifie, avec une exactitude parfaite, tous les calculs de distances données par les géographes classiques {10).
Un peu au-dessous de Montfaucon, se trouve, sur la rive droite du Rhône, une plaine basse, appelée l'Ardoise. C'était un des
(1] Cttaiiifratiani de Vart de la guei
(3) HUicirt de la guerre des A Ipes, c
(3) HUiaitt gfnfrale de Languedoc, I
(4) Notes sur les Considéra Hotis Ûu g
IS) HUpania, ep. Ht.
^) Dt tatidibus Provincitr, op. cit.
(7) Tilm LnÎHs ad uium Delfkini.
(5) Fantgyriqut de la ville d'Arles, i
(9) Cambis-Velleron, Annales manu
(10) Voir DOUniment, Polvbe, III, K
■nétal ROGNIAT, publiées par MONTHOLON.
rites de la silU d'Arles.
8o PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE DEUXIÈME.
plus anciens ports fréquentés par les barques du Rhône, et de tout temps on avait choisi cette pève pour passer d'une rive à l'autre. Vis-à-vis, sur la rive gauche, la berge est aussi très plate, découverte, et permet facilement à un corps de troupes de débarquer, de se développer rapidement et d'engager immédiatement un combat.
Pour toute personne qui connaît les lieux, ce ne peut être que là qu'eut lieu le passage si vanté du fleuve dont Tite-Live nous a donné les détails les plus précis et les plus pittoresques (i).
La véritable difficulté, à vrai dire, n'était pas de traverser le fleuve, mais de forcer le passage et de se maintenir sur la rive opposée. Des hordes gauloises, animées de très mauvaises dispositions, étaient massées sur la rive gauche et attendaient de pied ferme les Africains. Les heurter de front, c'était s'exposer à un échec déplorable et qui pouvait avoir, au début de la campagne, de désastreuses conséquences. Mais Hannibal détourna facilement l'attention des Gaulois par une ruse de guerre à laquelle ils se laissèrent prendre avec une parfaite naïveté.
L'un de ses lieutenants, Hannon, fils de Bomilcar, avait été détaché trois jours auparavant avec un petit corps d'armée de troupes légères, et remonta directement la rive droite du Rhône jusqu'à Pont-Saint-Esprit (2). Là, il traversa le fleuve sans coup férir, descendit ensuite rapidement le long de la rive gauche et vint prendre à revers le camp gaulois, qui faisait face à Hannibal. Attaqués ainsi à l 'improviste, les Gaulois crurent que le gros de l'armée carthaginoise avait déjà passé sur un autre point du fleuve ; ils abandonnèrent leurs positions pour venir au secours du camp envahi; et Hannibal profita de cette heureuse diversion pour s'engager résolument sur le Rhône.
On a quelque peu exagéré les difficultés matérielles de la traversée en elle-même. Quelque torrentiel que soit le Rhône, il a une profondeur qui ne dépasse jamais deux mètres en moyennes eaux; et de tout temps des armées, même avec tous leurs impe"
(i) Voir TiTE-LivE, XXI, xxvin et suiv.
(2) POLYBE, III, XLU. TiTE-LiVE, XXI, XXVII.
LES VOIES ANTIQUES DE LA RÉGION DU RHONE, 8i
tfimenla, ont pu, avec des bateaux réquisitionnés, des radeaux, des chevalets réunis par des planches et des cordages, franchir sans trop de dangers des fleuves tout aussi redoutables, Les cavaliers passèrent en mettant leurs chevaux à la nage; les fantassins se servirent de barques louées ou achetées aux gens du pays (i). de radeaux, d'outrés (3), ou même de simples troncs d'arbres rapidement équarris et qui constituaient d'assez bons bateîets d'une seule pièce qu'on appelait des monoxyles (3). Opération dangereuse, sans doute, qui dut coûter la vie à pas mal de monde dans certains « rapides d du fleuve ; mais c'était un déchet inévitable, et on ne s'arrêtait pas alors à la perte de quelques centaines d'hommes.
Le plus grand embarras était les chariots, les voitures et surtout les éléphants. On sait par quel artifice ingénieux on décida ces animaux, très prudents de leur nature et qui devaient se sentir un peu dépaysés, à s'engager sur le fleuve. On leur fit une route factice au moyen de radeaux jointifs que l'on couvrit de terre et de gazon, bordée à droite et à gauche d'oseraies toufEues ; des deux côtés, des cavaliers traversèrent à la nage et leur masquèrent ainsi la vue de l'eau. On mit en tète deux éléphants femelles; les mâles les suivirent sur cette avenue flottante. Tout alla bien jusque vers le milieu du fleuve. Mais là un peu de désordre se mit dans les rangs. Peut-être quelque cordage vint-il à se rompre, quelque madrier à fléchir, quelque radeau à s'enfoncer un peu sous la charge. Quoi qu'il en soit, une panique s'ensuivit; les hommes perdirent la tête; les éléphants affolés se jetèrent à l'eau, entraînant leurs conducteurs et leurs gardiens.
(t) Ptltïtil donit ad naves undigut cantrakeiutas... — (Tite-Livb, XXI, xxv:.)
tIaqHt ingens ciiacta iiis navinm fit Uniriumgue temere ad vicinaltm ttsun taralorum. — [Id.. id.)
(a) Les Bnrïeo9 se servaient fréquemment de peaux de bouc gonflées d'air pour travetser les riviites. Voir César, De bcUo civ.. 1. — Quinte-Cl-rce, VII. — XixoPHoN , Retraita des Dix mille.
Ca. L&?I'ikér:c, La Crice il f Orient en Provence. La navigation des ulricu-
(3) ..... . (lovôE'tXai Tûv EvmvïiTOTSiTtav niJIûiï,
(POL., III, xu».
Heureusement, les femelles avaient déjà pris pied sur Tautre rive; le reste de la troupe nagea vers elles. Un assez grand nombre d'hommes et de chevaux seulement se noya dans la bagarre ; mais les éléphants étaient sauvés (i).
Il était temps. Les Romains arrivaient. Dès les premières marches des troupes carthaginoises en Espagne, Téveil leur avait été donné par les Grecs de Marseille, fidèles alliés de Rome. Le consul Publius Cornélius Scipion avait débarqué aux embouchures du Rhône avec une armée de quarante mille hommes. Il croyait encore Hannibal sur les bords de l'Èbre, ou tout au plus engagé dans les défilés des Pyrénées. Ses courriers lui apprirent bientôt qu'il était déjà rendu sur les bords du Rhône et se disposait à le franchir et à prendre ensuite la route des Alpes. Scipion traversa alors Arles, Avignon, et vint jusqu'à Orange pour lui couper la route ; mais ses mouvements étaient moins rapides que ceux des Africains.
Avec un peu plus d'activité cependant, les troupes romaines, qui avaient peu de chemin à faire et qui opéraient dans un pays allié, eussent pu arriver à temps pour prêter main-forte aux Gaulois, s'opposer de concert avec eux au passage du fleuve, et mettre Hannibal dans une position très critique. Celui-ci ne leur en donna pas le temps. Il sacrifia un corps de cavalerie numide pour les arrêter dans leur marche; et, dès qu'il eut passé le Rhône, au lieu de piquer droit sur les Alpes par la vallée de la Durance ou celle du Coulon, il s'esquiva promptement en remontant la rive gauche jusqu'au confluent de l'Isère.
Scipion ne put l'atteindre. Quelque peu déconfit de sa mésaventure, il fit brusquement marche en arrière, retourna à ses vaisseaux au mouillage dans le golfe de Marseille, résolu à attendre son ennemi à la descente des Alpes, quelque part dans les plaines du Pô, espérant que les fatigues de la route le lui livreraiea^ affaibli et incapable de lui opposer une résistance sérieuse.
(i) Voir la narration de cet embarquement des éléphants dans Poljbe et Tit Live.
Reprenons la marche d'Hannibal. Du bas Rhône aux Alpes, la route la plus naturelle est la vallée de la Durance. Mais Hannibal avait d'excellentes raisons pour ne pas la suivre : la première, c'était le voisinage de Marseille, alliée des Romains, qui pouvait lui susciter des obstacles de toutes sortes, le faire harceler par de petites peuplades gauloises avec qui les Grecs Massalîotes cntretenaieut de bons rapports et auxquelles il était facile de représenter l'envahisseur comme un ennemi commun ; la seconde, c'était le débarquement de Scipion, qui aurait pu tomber à l'improviste sur le flanc de son armée en marche, peut-être même lui couper le passage en exécutant un mouvement tournant du côté de la Provence,
L'armée carthaginoise, en remontant rapidement la vallée du Rhône, fut bientôt à l'abri de ces deux ennemis. Dans cette marche vers le Nord, elle traversa successivement tous les affluents de la rive gauche du Rhône, l'Aigues, le Lez, la Berre, le Roubion, la Drôme, et s'arrêta au confluent de l'Isère; là, elle tourna brusquement à angte droit et remonta la vallée de l'Isère dans la direction des Alpes.
Quel fut le col de la grande chaîne vers lequel Hannibal se dirigea et qu'il choisit pour son passage? La question a été longtemps posée. Les solutions abondent, et les érudits de tous les temps ont pu donner libre carrière à leur imagination,
Oo a proposé tour à tour le grand et le petit Saint-Bernard, le Mont Viso.Ie Mont Genèvre,lecolde Largentière, le MontCenïs; On est même allé jusqu'à parler du Saint-Gothard (i) .
D'après ce dernier système, Hannibal, une fois engagé dans la ""^lée du Rhône, ne l'aurait plus quittée, aurait traversé ou plutôt longé le lac de Genève, suivi la gorge du Valais dans toute sa lon-
i') On pourrait former une vériUble bibliothè<jue des ouvrages publiés sur ^^ S'"'tioa du passage des Alpes en Italie par l'armée d'Hannibal. M. le colonel
gueur et remonté le fleuve jusqu'à sa source. Arrivé au Saint- Gothard, il aurait bien fallu s'arrêter et se décider à escalader la montagne. C'est, il est à peine besoin de le dire, de la haute fantaisie.
Quelques auteurs se contentent de faire remonter Hannibal jusqu'à la hauteur de Martigny , au pied du grand Saint-Bernard; d'autres lui font quitter le Rhône à Seyssel ou à Vienne, dans l'Isère, lui tracent un itinéraire assez tortueux à travers les montagnes du Dauphiné et de la Savoie, et le conduisent finalement au petit Saint- Bernard.
Tous ces systèmes ont eu à leur tour leurs variantes; et l'esprit se perd au milieu de toutes les discussions, le plus souvent obscures, et de toutes les dissertations hérissées de citations tronquées dont nous n'avons donné plus haut qu'une nomenclature bien incomplète.
Mieux vaut avoir recours simplement à Polybe et à Tite-Live. Eux seuls sont clairs, donnent des indications exactes, précises, nettes, et, malgré les erreurs des copistes, permettent de suivre pas à pas l'armée carthaginoise depuis le Rhône jusqu'au Tessin.
« Lorsque les éléphants eurent été transportés de l'autre côté du Rhône, dit Polybe (i), Hannibal les plaça avec sa cavalerie à Tarrière-garde ; il les conduisit le long du fleuve en tournant le dos à la mer et se dirigeant, pour ainsi dire, vers l'intérieur de l'Europe. Il arriva, après quatre jours de marche, sur les confins de
Hennebert en donne le catalogue, et, tout en le déclarant peut-être incomplet, il arrive à près de trois cent trente mémoires déjà publiés. Tous les différents systèmes peuvent d'ailleurs être classés en cinq catégories principales de Va manière suivante :
Système du Saint-Gothard.
— Simplon.
— grand Saint-Bernard.
— petit Saint-Bernard.
— Mont Cenis.
— Mont Genèvre.
— Mont Viso.
Voir Hennebert, Histoire d' Hannibal, t. II, append. A. (x) 1Û; eU luaoyetov tî); 'Eupuirn;...
(PoL., III, XLvn.)
LES VOIES ANTIQUES DE LA RÉGION DU RHONE. 8s
rUIe de Gaule, qui est un pays peuplé et fertile en blé. Ce pays tire son nom d'isie de sa situation. Le Rhône, d'une part, et le Scoras, de l'autre, lui donnent, à leur confluent, la figure d'une pointe. 11 ressemble, pour la grandeur et la forme, au delta de l'Egypte (1). .
Ce fleuve, du nom de Scoras, a donné bien souvent le change. On s'est quelquefois entêté à y voir une corruption du mot Arar (2), qui était l'ancien nom de la Saône, et on faisait ainsi remonter Hannibal jusqu'à Lyon. De !à toutes les erreurs qui ont motivé les solutions du passage par le Mont Cenis, par le grand et le petit Saint-Bernard et par le Saint-Gothard.
Une étude plus intelligente des textes, des distances et des lieux permet d'affirmer aujourd'hui que cette rivière du Scoras ne peut être quel'Iscre,et quel'ii Isle de Gaule u était la grande plaine enfermée entre le Rhône et l'Isère, et dont l'extrémité s'étend jusqu'aux premières Alpes du Dauphiné.
Le Rhône, en effet, se retourne brusquement vers l'Est audessus de Lyon; il court alors presque parallèlement à l'Isère; l'espace compris entre les deux cours d'eau s'allonge en forme de pointe; la chaîne des Alpes îe limite à l'Est et lui donne assez bien la (orme triangulaire d'un delta, comme le disait Polybe.
Tite-Live entre dans d'autres détails. Il raconte les négociatbnsd' Hannibal avec les AUobroges; il décrit la route qu'il suivit ea longeant le pays des Tricastins, des Voconces et des Trico- [iens{3). Ces indications sont très précises. M. le colonel Henne-
ili 'Bw «pi; tfiv xa)«uj(i«;v Kfjffoï, ):iûp«v noîûoxJov xal o-ixoçopov, ly/rauai îi t^v ^««Tlopiïï jn' a^TOÙ «« ou|ii;Ti>îiaTO(. '1% jjièï fàp 6 'PoîavJ;, t^ ii Iziùpaç. lodpa« *P»«ïofivi|âivoc, ^ioïTt; nap' fxatÉpOï -t^v «Xtupà», x. t. X.
(PoL., m. XL.X.) (z^ L'fnidit Casaubon introduisit le mot 'Apap«t dans les éditions de Polybe ; il "rWi mieux fait d'y laisser le mot Ixiipaç qui a 'aurait induit personne en erreur. ^ »*riiable corcection estlaiip»;, istre. (Daucé de La Valletie. c/. cit.)
*** maauscrits de Tile-Live (XXI, XXXI) présentent la même incertitude que **"« tiePoiybe. Oo j trouve Swaror, /iisoro, qucla plupart descomnientateurs, ■f^lïmcnt Cluvier, Gronovius, Crévier, Drakenborch, Weissenborn, Madvi-
;c beaucoup de vraisemblance k ibi hara '""**nf, t. l, ch. I. f I, p. go, note.) 13) Sidalù rertaiHinibut Atlobrogum c<
- (E. Drsjabdins, GauU
bert s'en empare, les discute, et, grâce à luî, le fil conducteur ne saurait plus nous échapper.
Hannibal remonta donc Tlsère jusqu'à Grenoble. Cette ville, qu'on appelait alors Cularo, était l'une des places principales des AUobroges. L'armée y trouva un bon accueil, des vivres, des armes, des vêtements.
Si l'on en croit même M. Hennebert, Hannibal avait depuis longtemps noué des relations avec le brenn gaulois qui commandaitil Cularo, et avait habilement fait miroiter à ses yeux la perspective de son puissant appui contre Rome. Le chef barbare aurait été séduit par le jeune Africain, se serait mis à son service, lui aurait donné quelques éclaireurs pour lui indiquer sa route et lui permettre de s'engager sans crainte dans la vallée du Drac. Msds, après plusieurs marches, l'escorte allobroge dut prendre congé des Carthaginois; ceux-ci se trouvèrent dès lors seuls, sans guides, engagés dans une vallée étroite, entourés et dominés de tous côtés par des groupes de montagnards armés et hostiles, et surtout en présence du mur formidable des Alpes qui se dressait menaçant devant eux.
Il fallait marcher, cependant. On passa, non sans coup férir et sans perdre beaucoup de monde, de la vallée du haut Drac dans celle de la haute Durance. On mit bientôt le pied sur le territoire de la tribu des Katoriges, composée de montagnards guerriers et solidement retranchés, et il fallut enlever de vive force leur petit oppidum ^ Chorges, qui barrait la route. On traversa ensuite Embrun et Briançon.
La vallée devint alors plus étroite, les rochers plus abrupts, le climat plus rigoureux. On ne put bientôt plus avancer qu'avec le secours du pic, et on dut faire sauter à chaque pas des pans de montagne et combler des gouffres béants en y jetant d'énormes quartiers de roche.
A ces difficultés matérielles vint se joindre une sorte de terreur
iier insiituit; sed ad lœvam in Tricastinos flexit; inde per extremant oram Vocontiorum agri tetendit in Tricorios, haud usquatn impedimenta via, priusquam ad Druentiam flumen peroenit. — (Tite-Live, XXI, xxxi.)
L8S VOIES ANTigUBS DE LA RËGION DU RHONE. B7
superstitieuse (i). Ces grandes montagnes chauves, couvertes de ne^es étincelantes, étaient, disait-on, le sanctuaire de déesses inviolables et terribles. On les appelait les « Matrones », Maires, Dex Matronss.
L'épigraphie antique nous a laissé de curieux monuments de cette dévotion locale. Le culte des Matrones a, en effet, survécu longtemps à la conquête; et l'image de ces divinités topiques, filles des neiges éternelles, est arrivée jusqu'à nous, parfaitement conservée sur un précieux bas-relief, où l'on voit une rangée de femmes debout, à la figure sévère, vêtues de longues tuniques et se tenant par les mains deux à deux, comme pour opposer une barrière à l'envahisseur qui voudrait rompre cette chaîne continue et profaner leur domaine {2) .
Le mont Genèvre était le temple supérieur des Matrones, Mons Matronarum. C'était presque un sacrilège de fouler ce sol vierge; et il ne fallut rien moins que le prodigieux ascendant d'Hannibal sur ses troupes pour raffermir les courages ébranlés et dissiper de dangereuses hallucinations.
Enfin, on arriva au col.
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(3) Le bas
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de l'inscriptin
e inexpertit horretidam . . .
«da.
(TlTE-LlVE, XXI, XXiX.)
ir la face principale de l'autel votif et est surmonté
and kal- <hiie rA«> co«,pMe.
7rifili/jn is a sculfilure fuU-faced of five Malron dîng handt. The central fi fure holds a hand of eack of Ihe ta. amd inlereening figTtres again hold hands interchangeably, fm ckaiK. — (WïLIE, PncetdÎHgs of Ihe Society af Anliquaries. April, 15, 1869
Voir pour les inscriptions sur !es diva matres ou ntalrona!
Cjmlo Pkohis, Storia detf aniica Torino. pass. ; MuRATORi, XCIII, ili, iv VI. VII, Mil; XCIV, I, II, Ui| Okelli, 2074, 207s, 2086, 2096.
U pinpait de ces inscriptions sont transcrites dans Henneberi, Hisl. d'Haï haL op. cit., et portent les mentions !
etc..
C'est ici que Tite-Live croit devoir faire prononcer par Hannibal un de ces petits discours de circonstance, sur le mérite duquel on est depuis longtemps fixé, et que la plupart des historiens militaires ont d ailleurs Thabitude de placer, avec plus ou moins de variantes, dans la bouche de tous les généraux qui franchissent une montagne.
Rien ne manque au tableau, ni la mise en scène, ni Teffet oratoire.
Hannibal montra à ses soldats exténués de fatigue et mourant de froid les plaines de Tltalie. a On s'était arrêté depuis deux jours au sommet pour donner aux troupes épuisées le repos nécessaire. Une neige épaisse enveloppait l'armée. L'abattement et le désespoir étaient peints sur tous les visages. Hannibal prit alors les devants, escalada une sorte de promontoire d'où Ton pouvait découvrir de toutes parts une vue immense, fit faire halte à ses soldats, et leur montrant de son épée les plaines baignées par le Pô qui serpentait au pied des Alpes : « Amis, s'écria-t-il, vous « escaladez en ce moment les remparts de l'Italie; que dis-je? les « murs mêmes de Rome. Plus d'obstacles bientôt. Tout va « s'aplanir devant vous. Une bataille, deux peut-être, et la capi- « taie, le boulevard de l'Italie est entre vos mains, en votre puisa sance. » Il dit, et l'armée poursuivit sa marche (i). »
Le grave Polybe lui-même, si peu sujet à la déclamation, s'était, lui aussi, laissé gagner par l'enthousiasme. « Les soldats étaient consternés, dit-il; Hannibal les assemble ; et, comme du haut des Alpes, qui semblent être la forteresse de l'Italie, on voit à découvert toutes ces vastes plaines que le Pô arrose de ses eaux, il se servit de ce beau spectacle, l'unique ressource qui lui restait, pour remettre ses troupes de leur frayeur. En même
(i) Prœgressus signa, Annibal in promontorio quodam, unde longe lateque
prospectus erat... vtilitibus Italiam osteniat...
Subjeciosque Alpinis montibuscircumpadanoscampos... (TiTE-LiVE, XXI, XXXV.) Voir, comme pendant à la harangue d'Hannibal, le discours véritablement
académique que Tite-Live place dans la bouche de Scipion, campé sur les bords
du Tessin, au moment où il va engager ses légions contre les troupes carthagrî.
noises. C'est un véritable tournoi d'éloquence entre les deux chefs des deux
armées. (Tite-Live, XXI, l et li.)
temps, il leur montra du doigt l'endroit où Rome était située (i) . » Après quelques heures de repos sur le fatte, du haut duquel on ne devait apercevoir en réalité qu'un océan de montagnes se perdant dans le brouillard, îl fallut songer à descendre; et cette descente fut terrible (2). Leshommeset les chevaux glissaient sur la neige et roulaient dans les ravins. Partout des rochers arides surplombant des précipices, et sur lesquels on ne pouvait poser le pied qu'après y avoir creusé à grand'peine une trace. Tout le monde connaît la célèbre légende, reproduite par Tite-Lîve et la plupart des historiens classiques, du feu et du vinaigre qui auraient été employés tour à tour pour briser les roches les plus dures {3) . Polybe seul n'en parle pas. C'est assurément un peu fâcheux pour la légende; car Polybe est le seul historien qui aurait pu interroger les témoins, peut-être même des acteurs du passage des Alpes. On sait, en outre, qu'il est en général très exact et qu'il a soin d'exhorter ses lecteurs à se défier de toutes les (ables, leur promettant de leur écrire une histoire « vraie n d'où sont bannis tous les mensonges.
La critique méfiante n'a pas hésité à regarder le silence de Polybe comme une preuve de la fausseté de la légende.
Quelques commentateurs, désireux surtout de concilier le texte de Tîtc-Lîve avec leurs préventions contre un fait qu'ils regardent comme merveilleux, n'ont rien trouvé de mieux que d'altérer le texte lui-même et de remplacer le mot aceto par la leçon aciito; Vaceium désignerait alors tout simplement le fleuret d'acier ou le
...iyji £i %xi tiv ^; 'Pû[ir
(3) CttlerHni lier mtàlio quam in ascensufue-
...JV<K giti fiaululum litubasient, hitrere a, mtw, fijumtHta tl hamittts, occidere... (TlTE-L
...Ptr iMetum inijuilalem ac ptr HÏvem non ; mscémt P*rirranl. (Titk-Live, XXI, liv.)
(j) Arifiriius circà immanibits dejtctis dilrit wum foiiUHl ; eanigue, cum el vis venti apta fa éumt, ardtyiliaque Mixa infusa aceto pntrtfaciui ftrrefûndHHt. (Tite-Live, XXI. xkkvk.)
ArpieN. De bilh Annibulico. IV.
m, ux.)
super
Mutto fauciores amiiit , quam in
ncalisquf slrurm tt. /ta iarridam
ingénient Ugtto-
fer aigu [acutum) qui aurait servi à perforer le quartz ou le calcaire très dur des Alpes.
D'autres — et c'est le plus grand nombre — ont fait solennellement à Tite-Live le reproche d'avoir visé ^..l^effet, d'avoir cédé au désir de rappeler une tradition populaire, d'avoir tenu à plaire à l'imagination de ses lecteurs, à rendre sa narration plus attachante en l'agrémentant d'une fable romanesque, d'avoir manqué, en un mot, de cette probité littéraire qui est la qualité maîtresse de l'historien.
La science moderne a repris la question; et, malheureusement pour la critique, la prétendue fable du feu et du vinaigre peut être aujourd'hui sérieusement discutée (i). La plupart des historiens classiques du fameux passage des Alpes parlent, en effet, de l'action simultanée du feu, de l'eau froide et d'un acide, acetum.
Or, l'action consécutive du feu et de l'eau sur les roches a été connue de tout temps et, est signalée dans beaucoup d'auteurs anciens.
La roche calcaire est décomposée par l'action du feu seul et changée en chaux vive que l'eau désagrège ensuite très facilement. La roche siliceuse n'est pas décomposée par le feu; mais elle éclate, soit par l'action directe du feu, soit et surtout sous l'influence consécutive de l'eau.
Dans les montagnes de l'Inde, certaines tribus, qui ne connaissent pas la poudre de mine et qui ont conservé encore l'usage des dolmens, usage préhistorique en Europe, exploitent des pierres de taille par l'action simultanée du feu et de l'eau. On allume de grands feux autour ou sur les bancs de rochers. Lorsque la pierre est incandescente, on verse de l'eau fraîche dans des rigoles tracées à l'avance et on détermine ainsi des fentes régulières. C'est exactement la mise en pratique du vers de Lucrèce : « Les rochers incandescents se fendent par la force de la vapeur (2) . »
(i) Berthelot, De l'emploi du vinaigre dans le passage des Alpes par AnnibcU, ainsi que dans la guerre et les travaux des mines chen les anciens. Journal des savants, avril 1889. — Hennebert, op. cit., pass.
(2) Dissiliuntque fero ferventia saxa vapore. (LucR., De nat. rer.^ 1. I.)
IBS VOIES ANTIQUES DE LA RÉGION DU RHONE, gr
Presque tous les liquides peuvent, d'ailleurs, remplacer l'eau. Le vinaigre, acelum, ou, d'une manière plus générale, les acides, peuvent, en outre, exercer une action chimique de décomposition qui n'avait pas échappé aux anciens , et les textes sont assez précis à ce sujet.
a La force du vinaigre, dît très nettement Pline, brise les pierres qui ont résisté à l'action préliminaire du feu (i). n « On rencontre, dans les deux espèces (de mines), des pierres dures, dit-t) ailleurs; on les brise à l'aide du feu et du vinaigre (ou de l'acide) {2). >
■ Cette action de dissolution, dit à son tour Vitruve, s'exerce sur les roches dures que ni le fer nî le feu employés isolément ne peuvent désagréger ; maïs lorsqu'elles ont été chauffées fortement à l'aide du feu, il suffit de les arroser de vinaigre pour les briser et les désagréger (3) , »
On peut citer encore le curieux récit de Dion Cassius, relatif au siège d'Éleuthère, ville de Crète, par Metelius. 11 La ville fut prise par trahison et mise à contribution. Une grande tour à faces planes, très difficile à attaquer, fut arrosée de vinaigre par les traîtres pendant la nuit, de façon à la rendre friable (4). »
Tous ces textes sont décisifs et ne permettent pas de mettre en doute que les anciens employaient des acides ou des solutions salines pour attaquer les pierres en profitant de leurs réactions chimiques, qu'ils n'expliquaient pas, sans doute, mais qu'ils avaient su très bien observer.
Quelle était donc au juste la nature du fameux réactif employé par Hannibal? Etait-ce quelque substance détonante, quelque
(t) Saia rumfiit tH/astun, gua nen ruferit ignis ontscedens. (Pline, Hist. Mi.. 1. XXIII. xxvii.)
(3) OccuTtanI Îh utrtjue gtture silices. J/es igné et aeela rumfunl. (Plike, Hitt. Ml., I. XXXIII, xxt.)
t3) Non minut saxa silieea, qua tteçueferrunt iteçue igtiit fielesl per se diiial*TTt, eum ai igfu sunl ferealefacla, acelo sparso dissUiunl et disselvunt-ur. (VmiuvB, Vlll, ch. m.)
(4) T)i«iflEp»v T^v HoXiv b. 3tpo5ooia; ilùv ^pTupolôïTiO-i. nûpTOv lap tivœ o! itpoîiitKnt,! (" T< itXivftdjï it£5ioiiiiir«ov xai \ii-^\inm îuiT(inxwTatd'' ït ivio, ifii ouvex^i »uiiTÔ(eU«p!£«v,(5(n!Îpa-j(rT6ïT£ïÉ!79ai. (Dco Cass., 1. XXXV.) '
secret de chimie , comme le feu grégeois , que les Phéniciens auraient légué aux Carthaginois et qui serait perdu depuis plusieurs siècles? Était-ce un similaire de la nitro-glycérine, base des dynamites dont nous faisons aujourd'hui un si grand usage? C'est aux sciences chimiques qu'il appartient de prononcer.
Quoi qu'il en soit, le vieux récit des historiens classiques concernant les procédés employés par Hannibal pour briser quelques quartiers de roche dans les Alpes, a pu exciter l'étonnement et même l'incrédulité. Il n'est pas cependant en désaccord avec les pratiques souvent employées à cette époque et attestées par des textes positifs.
L'armée touchait d'ailleurs au terme de ses épreuves. Elle descendit les flancs escarpés de la vallée de Prégalas, puis le cours du Chisone. Quelques jours après, elle était dans la plaine du Pô, après avoir accompli un de ces prodiges militaires qui surpassait tout ce qu'on avait tenté jusqu'alors et qui n'a jamais été ^;alé depuis.
L'effort avait été, on peut le dire, surhumain. L'entreprise semblait impossible. Napoléon lui-même ne cessait d'admirer le génie de cet homme « qui, à l'âge de vingt-six ans, eut la hardiesse de concevoir ce qui était à peine concevable, d'exécuter ce qui devait paraître impossible, et qui, renonçant à toute communication avec son pays, n'hésita pas à traverser des peuples inconnus ou ennemis, à escalader les Pyrénées et les Alpes, en payant de plus de la moitié de son armée la seule acquisition de son champ de bataille, le seul droit de combattre (i) ».
Des 102,000 hommes qu'Hannibal avait réunis sur les bords de rÈbre, il ne lui restait déjà plus que 50,000 hommes de pied et 9,000 chevaux après la traversée des Pyrénées. Le passage du Rhône, quelques combats, des défections, des maladies eurent bientôt réduit ce chiffre à 46,000. — 20,000 hommes périrent en quinze jours dans les gorges des Alpes ; c'est donc avec un effectif
(i) Mémorial de Sainte-Hélène, t. VIII.
réduit à 26,000 combattants qu'il entrait en Italie. Mais c'étaient des hommes aguerris et que les épreuves avaient merveitleusement trempés. Avec eux, il enleva Turin après un siège de trois jours, traversa rapidement le pays des Insubres, dont Milan était la capitale, culbuta sur les bords duTessîn les troupes fraîches de Cornélius Scipion, qui était enfin parvenu à le rejoindre, et put commencer cette héroïque campagne d'Italie dont les premières victoires devaient être suivies d'un si funeste dénouement.
Nous venons d'esquisser à grands traits l'itinéraire de l'armée d'Hannibal, des Pyrénées aux Alpes. Rappelons les principales étapes de cette route fameuse entre toutes.
Le lecteur pourra la suivre avec intérêt sur une carte; et, nous le répétons, c'est la plus ancienne route que l'on puisse jalonner avec certitude dans le Sud de la Oaute et dans la vallée du Rhône (i).
Les Pyrénées ont été franchies près de la mer et probablement en trois points, au col de Pertus, au col de la Massanne, au col de Banyuis. L'armée se concentre ensuite, arrive à Elne, Illibem's, et stationne à Rusci'no. Castel- Roussi 11 on , près de Perpignan. Elle passe à Comhusta, Rivesaltes, longe les grandes lagunes des Volkes Arékomiques, stagna Volkarum, et cette ancienne mer des Sardons, Sardonicutn mare, qui s'appelle aujourd'hui les étangs de Salses, de la Palme et de Sigean.
Elle défile devant les murs de l'antique Narbonne, Narbo, passe le Pont-Serme, pons septimus, franchit l'Orb à Béziers, Bxterrae, l'Hérault à Cessera, Saint-Thibéry, côtoie l'étang de Thau, Taphron stagnum, touche à Frontignan, Forum Domitti, franchit ensuite le Lez à Sextantio, Substantion, près de Montpellier, puis le Vidourle à Ambrussum, au-dessus de Lunel, et
(1) Voir la carte au coitiff indi(]ufe par un lisfré orange.
du chapitre. La route d'Hannibal y e
arrive enfin à Nîmes, Nemausus , capitale des Volkes Arékomiques. De là, elle remonte un peu vers le Nord et se dirige sur le Rhône en suivant la route où se trouvent aujourd'hui les villages de Marguerittes, de Bezouce et de Remoulins; elle franchit le Gardon un peu au-dessous de la gorge où, deux siècles plus tard, Agrippa devait construire le célèbre aqueduc connu sous le nom de Pont-du-Gard, contourne Estézargues, longe la lisière de la forêt de Malmont, passe derrière la colline de Rochefort et débouche enfin sur la rive droite du Rhône, un peu au-dessus de Roquemaure.
Le passage du Rhône a lieu entre Roquemaure et Montfaucon. On arrive à Orange, Arausio Cavarum, sur la rive gauche; on remonte la grande vallée par Momas, Mondragon, Bollène, Saint- Paul-Trois-Châteaux, Pierrelatte, Donzère, Montélimar, Livron et Valence, en traversant successivement tous les affluents du Rhône, T Aiguës, le Lez, la Berre, le Roubion, la Drôme, la Véoure, et on arrive enfin au confluent de Tlsère.
Là, on quitte la vallée du Rhône et on prend celle de l'Isère; on traverse une première fois la rivière à Romans, et on suit la rive droite en passant successivement à Saint-Marcellin, à Vinay, à Tullins, à Moirans. On arrive ainsi jusqu'à Grenoble, Cularo, où l'on fait halte avant de s'engager dans le massif des Alpes. L'Isère est franchie de nouveau à Grenoble, et on commence à remonter la vallée du Drac par Vizille, la Mure, Corps et Saint- Bonnet.
A cette hauteur, on quitte la vallée du Drac pour prendre celle de l'un de ses petits affluents, l'Ancelle. On franchit le col de la Pioly, et on pénètre dans la vallée de l'Avenche, affluent de la Durance. On arrive bientôt dans la vallée de la haute Durancc, qu'on ne quitte plus jusqu'au pied des Alpes, et on traverse successivement Chorges, Embrun, Mont-Dauphin et Briançon. On attaque enfin le Mont Genèvre, Mons Matrona, et on arrive au sommet de la chaîne au col de Sestrières.
Sur le revers occidental des Alpes, la vallée de la Durance est profondément encaissée; mais sur le revers italien se déploie un
tES VOreS ASTIQUES DE LA RÉGION DU RHONK. 95
véritable éventail de sept vallées convergentes, la Doria Riparîa, le Chîsone, le Pelice, le Pô, la Vraita, la Maira, la Stura. Toutes ces vallées menacent la Circumpadane; toutes sont commandées par la Durance. Pour l'envahisseur qui marche de France en Italie, la haute Durance est donc par excellence la vallée militaire; c'est le couloir naturel dont les rampes successives se présentent à toute armée qui de la vallée du Rhône cherche à passer dans celle du Pâ. Hannibal ne pouvait manquer de la suivre. Arrivé au col du Mont Genèvre, il n'avait, pour descendre, que l'embarras du choix. Il prit la vallée de Prégalas, puis celle de Chisone, entra ainsi dans le pays de.s Tauriniens, et quelques ■ jours après débouchait dans la grande plaine du Pô (l) .
Nous avons déjà dit que cette route du littoral des Volkes et de la ba&se vallée du Rhône faisait suite en Provence à l'ancienne voie héracléenne qui longeait la côte depuis Marseille jusqu'à Nice et Monaco, et qu'elle était, dans la région voisine de la mer, la doublure de l'itinéraire maritime que suivait de port en port le cabotage gréco-phénicien.
On sait qu'une route de même nature a existé de toute antiquité en Afrique, qu'elle desservait les différentes stations de la côte et permettait, dans l'intérieur du continent, l'expédition des marchandises débarquées par les navires phéniciens.
Usées par de lourds chariots, ces routes ont présenté de très boDDe heure des fondrières profondes et des dislocations qui devaient les rendre bien souvent impraticables ; et très vraisemblablement, lorsqu'elles étaient trop défoncées, on n'hésitait pas, au lieu de les entretenir, à les abandonner et à adopter quelque variante s'écartant assez peu des chemins délaissés-
Les méthodes d'empierrement et de pavage, si perfectionnées
(I) KE.VNnuiT, Nist. d'Hamibal, 1. IV, ch. 11.
ç6 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE DEUXIÈME.
de nos jours, étaient à peine connues des anciens. On en attribue, il est vrai, l'invention aux Carthaginois, qui les auraient tenues euxmêmes de Tyr; et il est bien possible que les voies primitives qui reliaient les comptoirs phéniciens de la Méditerranée en Afrique, en Espagne, en Sicile et dans la Gaule Xarbonnaise, aient présenté çà et là quelques parties pavées ou empierrées (i). A vrai dire, on n*en a retrouvé que des vestiges insignifiants. Presque partout elles ont repris l'aspect vague de chemins à l'état naturel; et celles même dont Tassiette semble avoir été conservée, comme la grande route des Pyrénées au Rhône et aux Alpes, ont à peu près disparu sous les pavages et les empierrements des chaussées modernes.
En somme, l'ancienne route celtique ou phénicienne du Sud de la Gaule n'était qu'un frayé ou plutôt que la réunion de plusieurs frayés présentant une succession d'alignements droits, réunissant entre eux les principales bourgades, et qui, à force d'être suivis et battus, avaient pris la consistance et l'aspect d'une sorte de chemin régulier. Chemin sans police, à la vérité, sans entretien, sans administration ; car, à ces époques primitives et à demi barbares, une route s'établissait, pour ainsi dire, d'elle-même, et était commandée par le relief même du sol. On avait hâte d'arriver; on craignait les longues étapes, les gorges profondes et sinueuses, les traversées de forêts dans lesquelles on ne s'engageait qu'avec une extrême réserve et sous l'empire d'une religieuse terreur {2) ; on allait ainsi droit devant soi, toujours à découvert, de manière à gagner le plus tôt possible les oppida et tous les petits centres habités échelonnés sur la route et où l'on pouvait trouver, en cas d'attaque, un secours ou un refuge.
Les voyages antiques s'opéraient presque toujours suivant certaines lignes. On longeait les mêmes rivières; on côtoyait le même
(i) IsiDOR. Sev., Deorig.» 1. XIV.
(2) Sed fortes tremuere manus, motique verenda,
Majestate îoci, si robora sacra ferirent,
In sua credebant redituras membra secures.
(Luc, Pkars., 1. III, v. 397 et scq.)
littx>ral; on gravissait les mêmes pentes; on s'engageait dans les mêmes détours. M n'y avait pas, à proprement parler, de routes; il existait seulement des itinéraires; et les tracés changeaient d'autant moins qu'on avait bien des motifs pour ne pas les abandonner.
■ Il ne suffisait pas d'avoir fait le chcix d'une voie facile; il fallait pendant le trajet être assuré de rencontrer de quoi se ravitailler, de quoi s'abreuver, soi et ses bêtes de somme; il était ^nMdbpensable d'avoir de distance en distance des lieux conve- ^^^^■08 pour les haltes, des endroits commodes et bien défendus l^âiir passer la nuit.
« Une fois la direction qui réunissait ces divers avantages reconnue et adoptée, on s'y tenait. C'est là ce qui explique comment en Asie, en Afrique, les voies commerciales n'ont pas subi de changements pendant des milliers d'années. Depuis un temps immémorial, elles continuent à être suivies par les caravanes; elles ont gardé le plus souvent les mêmes stations, déterminées par la présence d'oasis, de puits, de passages de rivières qui subsistent aujourd'hui comme par le passé. Les races asiatiques qui ont, à diverses époques, pénétré en Europe, s'avancèrent par les mêmes chemins et marchèrent sur les traces les unes des autres. Les m^rations se sont opérées suivant des directions presque constantes que la seule inspection des cartes pourrait faire deviner, et qui représentent aussi le mouvement des armées dans les grandes expéditions militaires (i). n
Civilisation et circulation sont, pour ainsi dire, synonymes, et l'absence de viabilité régulière est ce qui caractérise le mieux les époques de barbarie. Sans doute, l'existence des premières routes est contemporaine de l'origine des sociétés, et peut-être même est-
Ci) Alf. Mal'hi
1 CaxiU. Paris, 1866.
elle antérieure aux époques historiques nettement déterminées. Les Livres saints mentionnent déjà des routes régulières et semblent faire une sorte de classification parmi les chemins les plus fréquentés (i).
Maïs les routes, dans le vrai sens du mot, n'apparaissent dans l'histoire que chez les peuples conquérants, déjà civilisés, possédant un vaste empire, une organisation stable, une administration ordonnée et un grand esprit de centralisation.
La Gaule et la Germanie, qui n'ont été, jusqu'à la conquête, que des agglomérations de peuplades très batailleuses, d'origines diverses, presque toujours divisées, unies seulement par un lien fédératif temporaire en vue de la défense commune, ne pouvaient avoir de routes régulières.
Tout au contraire, l'Assyrie, qui a été pendant plusieurs siècles une monarchie riche, paisible et très fortement centralisée, semble avoir possédé, bien des siècles avant tous les peuples de l'Occident, un véritable réseau de routes de terre, reliant la métropole aux provinces qu'elle avait soumises à ses armes. Des traditions, un peu confuses sans doute, en attribuent l'honneur à Sémiramis; et, bien qu'on ne puisse avoir que des notions assez vagues sur des travaux publics qui remontent à près de vingt siècles avant notre ère, on sait que le vaste empire de Babylone possédait des canaux, des digues défensives contre les inondations du Tigre et de l'Euphrate, que la viabilité sur terre y était assurée, et que des convois de toute nature circulaient activement sur une grande partie de cet immense territoire asiatique aujourd'hui désert et silencieux.
Noyée dans la lumière éblouissante de l'extrême Orient, la
( I ) per viam terra
per viam deserti
{Exode, ch. m, versets 17 et 18.)
gradiemur via publica
per tritam gradiemur viam
{Nombres, ch. XX, versets 17 et 19.)
via regia gradiemur
{Nombres, ch. xxi, verset 22.)
LES VOIES ANTIQUES DE LA RÉGION DU RHONE, 9g
légende de la belle Sémiramb est, en quelque sorte, le pendant de celle du Melkarth tyrien et de l'Hercule grec dans les régions méditerranéennes. On a même dit, et il est assez logique d'admettre que le personnage de Sémiramis, comme celui d'Hercule ou celui d'Astarté, est multiple; et il est fort probable qu'à ces époques primitives de naïveté et de barbarie, l'imagination populaire a réuni sur un même type presque divinisé toute une série d'exploits, de bienfaits et de travaux grandioses accomplis par plusieurs personnages, ou même par plusieurs groupes plus ou moins nombreux, dont il est difficile de bien distinguer aujourd'hui les txajts et qui ont tous contribué au développement des arts, de Vîndustrie et de la civilisation au seuil même des temps histoliques.
Quelques siècles après les Assyriens, les Perses, héritiers de Wr grandeur et d'une partie de leur empire, établirent, comme Wi, des roules régulières. On sait même, d'après Xénophon, que Cyrus avait institué des courriers à cheval qui le mettaient en relations permanentes et assez rapides avec l'extrémité de ses Euis. Hérodote décrit avec détails la grande route postale qui illiitde Sardes à Suse. Elle était, paraît-il, divisée en cent onze slilions; à chaque station se trouvait une maison appartenant au roi; et un service organisé permettait de faire en quatre-vingtdix jours le trajet de la capitale aux points les plus éloignés des provinces frontières (i).
L'Asie Mineure était de même traversée, au temps de Périclès, par une grande voie militaire qui faisait communiquer le golfe Perâque avec la mer Egée, et le long de laquelle on avait établi des fïiaisde poste situés à une journée de marche les uns des autres, et où l'on pouvait trouver un gîte, des chevaux, des approvision- [looenls.
!•« Grecs, au contraire, dont la domination ne s'exerçait que "" un territoire fort restreint, n'avaient pas de grandes routes leur
lî) HfKODOTï, V. 53-53.
"wwù, Wtrf. dis anc. ptuplts de r Orient, 1875,
^M OB Bbro, tfû*. une, des peupUs de lOrien's. MÉdie et Perse, 1888-
loo PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE DEUXlftME.
permettant de circuler d'un bout à l'autre dans TAttique et le Péloponèse. Toute leur activité était tournée du côté de la mer; et la seule voie r^ulièrement entretenue dont les historiens nous aient laissé le souvenir, était, en dehors des voies urbaines et des chemins de banlieue de leurs principales villes, la petite route qui conduisait d'Athènes au Pirée. Partout ailleurs, ils n'avaient que de médiocres frayés, empruntaient le plus souvent, comme ils le font encore aujourd'hui, le lit desséché des rivières ; le plus souvent, ils allaient à travers champs.
La Grèce, même à son apogée, était, du reste, trop restreinte, trop fractionnée pour avoir senti la nécessité d'ouvrir et d'entretenir de grandes lignes de communication entre ses différentes provinces. Athènes, Sparte et Corinthe étaient aussi indépendantes, et peut-être plus étrangères les unes aux autres que ne le sont aujourd'hui Paris et Madrid, Londres et Berlin. Aucun lien permanent ne les unissait. Le commerce ne pénétrait pas dans l'intérieur du pays. Toutes les affaires se faisaient par mer. La civilisation était toute locale et concentrée autour de quelques villes principales. Au point de vue de la viabilité, et en général de tout ce qui touche au génie civil , la Grèce a été de tout temps ce qu'elle est encore un peu de nos jours , un pays assez primitif.
Il en fut tout autrement à Rome dès les premières années de la République. L'activité y était toujours tournée du côté pratique.
Le sentiment esthétique pur dominait chez les Grecs ; et ce petit peuple merveilleux, qui a eu, plus que tout autre, la passion du beau et de l'idéal, était à peu près insensible aux grands travaux d'utilité publique, le plus souvent incompatibles avec le sentiment élevé de l'art. Chez les Romains, au contraire, la pensée politique et la préoccupation de l'utile l'emportaient toujours sur l'amour du beau.
Les Grecs étaient avant tout des artistes et des lettrés; les Romains, des conquérants et des constructeurs; la Grèce entière nous apparaît comme une grande académie de beaux-arts ; Rome
était surtout une école pratique d'administration et de travaux publics (i).
Affermir leur autorité, se substituer peu à peu aux îndigènea dans toutes les questions locales, rattacher par des liens étroits et par des besoins communs la métropole aux villes de province, établir entre elles un courant d'idées, d'usages, d'habitudes; enlacer en quelque sorte tout le monde conquis par eux dans les mailles serrées d'une réglementation qui descendait dans tous les détailsde la vie publique et privée, u romaniser », en un mot, comme on l'a si bien dit, les peuples les plus hétérogènes et les absorber dans la vie disciplinée de leurs dominateurs, tel fut le programme suivi par les Romains avec une énergie, une intelligence et un esprit de suite qui ne se sont pas démentis un seul instant pendant plusieurs siècles.
Le principal oi^ane de cette centralisation excessive était le vaste réseau de routes dont les itinéraires classiques nous ont laissé une si complète description.
Déjà, dès les belles années de la République, le peuple-roi avait reconnu la nécessité d'établir des communications permanentes et sûres entre Rome et les différentes provinces de l'Italie nouvellement soumises à ses armes.
Ce réseau s'agrandit au fur et à mesure de la conquête.
Dans le principe, il était restreint à quelques routes de banlieue ; mais, dès l'annexion de la Campanie au territoire de Rome, on ouvrit jusqu'à Capoue la célèbre voie Appienne. Cette route célèbre, regina viarum, comme l'appelle le poète Stace, la prc- Tirière et la plus importante des grandes voies qui rayonnaient autour de la vilie éternelle, — elle date de l'an de Rome 442, 312 ans avant notre ère, — fut, ainsi que son nom l'indique, via Afpia, l'œuvre du censeur Appius Claudius. Elle remplaça les chemins informes dont on s'était contenté jusqu'alors {2) .
(I) E. Mauav, Éludis sur raniiquité, L'archliect BrUttrt rt In artisana à Alhines el à Rome. Ctcrmon
(3) .4^111 aqua inducta est ab Appio Claudia c tagitovttn, M. Valeria Maxima ri P. Dccio Mure coss
X puilici, les
Les autres routes furent établies sur le même type. Comme la voie Appienne, elles eurent une destination éminemment stratégique ; elles assuraient la marche des armées et des approvisionnements, et créaient des rapports continus de commerce et d'affaires entre Rome , cœur de l'empire , et les provinces , les municipes et les colonies.
Presque toutes portaient le nom du magistrat et du général qui en avait ordonné l'exécution ou dirigé les travaux de construction (i).
Ce n'étaient plus de simples frayés comme les anciens chemins plus ou moins défoncés dont elles prenaient la place ; c'était mieux encore que nos routes modernes, dont nous avons le droit cependant de nous montrer assez jaloux, mais qui se réduisent le plus souvent, soit à une mince couche d'empierrement, soit à un revêtement pavé reposant sur le terrain naturel ou sur une médiocre fondation. Les routes romaines étaient de véritables constructions à chaux et à sable. Destinées à durer pendant des siècles, elles présentaient ce caractère de solidité et de force que les Romains savaient toujours imprimer à leurs travaux publics.
Vitruve nous a laissé dans tous ses détails la description d'une de ces routes modèles; et les fouilles très nombreuses que les archéologues ont fait exécuter un peu partout, dans le sous-sol de l'ancien monde romain, ont permis de vérifier l'exactitude de cette description et de retrouver dans un parfait état de conservation, sur un très grand nombre de points, les différentes parties qui constituaient les chaussées antiques (2) .
Samnitici. Qui et viam Appiam a porta Capena usqueadurbem Capuam muniên— dam curavit. — (Sext.-Jul. Frontin. De aquaductibus urbis Roma, 1. I.)
M. Valerio et P. Decio Mure consulibus, per Appium Claudium censorem, v*^ facta et aqua inducta est, qua ipsius nomine nuncupatur. (Cassiodor. , in Chronic -
TiTE-LiVE, IX, XIX.
Strabon, Géogr,, 1. V, c. i, m.
Bergier, Histoire des grands chemins de V empire romain, t. 1.
P. BiAL, Chemins, habitations et oppida de la Gaule au temps de César.
(i) Via Flaminia ; via Aurélia; via Domitia, etc.
(2) Une route romaine pavée ou empierrée portait le nom de stratum, C*< de là que sont venues, au moyen âge, par une légère altération, les deux déi minations à^estra et d'estrade, usitées encore, la première dans le Nord,
LES VOIES ANTIQUES DE LA RfiGION DU RHONE.
Ces voies étaient formées de diverses couches de maçonneries successi%-es, encaissées dans une tranchée d'un mètre environ de profondeur. Tout dabord, on coulait dans le fond de la tranchée un bain de mortier de chaux et sable de trois à quatre centimètres d'épaisseur. Sur ce mortier on disposait avec soin un lit de grosses pierres plates et larges. C'était la couche inférieure, !a fondation, \eslafumen.
Par-dessus ce socle, on établissait un véritable béton de pierres concassées ou de cailloux de petites dimensions a^lutinés dans du ciment, et que l'on battait avec force, de manière à faire une masse compacte d'une composition analogue à celle de ces blocs artificiels que l'on échoue dans les ports au devant des jetées pour les prot^er contre les attaques de la mer. C'était la couche intermédiaire ; elle pouvait avoir trente centimètres environ ; on l'appelait le rudus.
La couche supérieure était le noyau ou nucleus. Comme la précédente, elle avait de vingt à trente centimètres; c'était une couche imperméable de ciment mélangé de fragments de poteries et de tuiles, fortement pilonnée et semblable à celle que l'on entployait pour les aires oij l'on battait le blé.
Dans quelques régions de la Gaule méridionale, ces briques concassées étaient remplacées par des fragments de pierres voicatuques, et, dans les contrées métallifères, comme le Vivarais et la Lozère, par des scories de fer, qui ont laissé leur nom aux chemins romains, camin roumiou, camin ferra (i).
La route proprement dite, qu'on appelait la summa crusta, la croûte supérieure, était établie au-dessus de ces trois couches. C'était quelquefois un empierrement de cailloux liés entre eux par "le matière d'agrégation qui acquérait la consistance du ciment, '^ntôt un pavé fait de grandes dalles polygonales, dures, en ^néral de nature volcanique, comme on en voit encore sur beau- ^"^upde voies publiques en Italie. Le revêtement extérieur de la
iode dans le Midi de ia France. Les Anglo-Sa».
tu litaat, ilrasu.
n Gr. Chakvet, Les voies ram,
Us Valkes Arikan
route formait saillie sur le sol naturel ; c'était comme le dos d'un véritable mur enfoui dans la terre; on l'appelait le calceum; le mot s'est altéré au moyen âge, et il est devenu cauchée, chauchit; nous en avons fait chaussée (i).
Ce n'est pas tout pour une route que d'être facile et viable; il faut encore qu'elle soit sûre, surtout au milieu de pays à demi barbares , souvent déserts , toujours hostiles. Les Romains y avaient pourvu. Des gttes d'étapes, des relais, stationes, existaient dans toutes les villes d'une certaine importance; en rase campagne, on avait établi des maisons de halte, où l'on avait la faculté de renouveler les attelages, mutationes (2). On pouvait s'y ravitailler, y trouver du secours, des chevaux, des renforts. Enfin, des indications très précises sur la longueur du chemin parcouru étaient données aux voyageurs au moyen de stèles en pierre, quelquefois en marbre, de forme cylindrique ou quadrangulaire, ayant en général deux mètres de hauteur et sur lesquelles on inscrivait, avec le nom et les dignités de l'Empereur r^nanti les distances des localités entre elles ou cumulées depuis l'origine de la route. Ces stèles étaient espacées de mille en mille pas, et on les appelait des bornes militaires.
Les routes romaines étaient, comme on le voit, de véritables monuments.
Les nombreux sondages exécutés dans ces derniers temps et le texte de Vitruve ont permis de rétablir tous les éléments techniques de construction d'une chaussée romaine. Les itinéraire^ officiels de l'empire nous font connaître, à leur tour, les difîérent^-
(i) Alf. Maury, Les voies romaines en Italie et en Gaule, op. cit.
(2) La mutatio, comme son nom l'indique, était un lieu de changement, relais simple ; un personnel peu nombreux y était attaché ; car il n*y avait qu'ui écurie pouvant abriter vingt chevaux au plus.
La mansio possédait un ensemble de constructions plus considérable ; elle avs de vastes magasins de fourrages, une écurie pouvant contenir quarante chevau
mailles de ce magnifique réseau de voies de communication qui est resté, pendant plusieurs siècles, le mieux établi et le mieux administré de tout l'univers.
Ces itinéraires étaient, en fait, de véritables livres de poste. Etablis dans rorigine pour le service de l'Empereur, des principaux magistrats et des chefs d'armées, ils se répandirent et se multiplièrent à profusion dès le second siècle. On en fit un très grand nombre d'exemplaires, et ils furent bientôt à la disposition de tous. Quelques-uns même étaient illustrés, et de grossières enluminures y figuraient les rivières, les chaînes de montagnes, l'emplacement des villes, avec des couleurs et des signes conventionnels destinés à en faciliter la lecture.
Mais tous ces exemplaires, transcrits à la hâte par des mains le plus souvent inexpérimentées sur des rouleaux de papyrus, qu'on appelait des volumina, fourmillaient naturellement d'erreurs et contenaient un fouillis de variantes assez indéchiffrables.
Presque tous ont malheureusement disparu. Trois ou quatre seulement sont arrivés jusqu'à nous par l'intermédiaire de copistes quelquefois infidèles ; mais les erreurs qu'ils contiennent ont été soumises à une discussion sévère. La critique moderne est parvenue à corriger les textes fautifs; et, en somme, on se trouve aujourd'hui en possession de documents extrêmement précieux qui permettent d'éclairer d'une manière très nette les questions géographiques qui se rattachent à l'histoire du monde romain (i) . Le plus important, le plus complet et le mieux étudié de ces livres de poste est V Itinéraire (fAntottin. Sa rédaction première «t entreprise, comme son nom l'indique, par ordre et pour l'usage ™ l'Empereur, Itinerarium provinciarum Antonini Aiigusti. Oepuis Antonin, il a été l'objet de bien des retouches, au fur " à mesure que s'ouvraient de nouvelles routes. Il donnait les ""^tances de Rome à la limite extrême de toutes les provinces,
*«^fcjOQTriers, et une hôtellerie abt
*'^A1DET, DtladmitàstTation des poiles chef ...
'-^. DE RoTCHSCHILD, lUsloire de la poste aux lettres, 1873.) S Voir pièce jualificative II.
t. maréchaux ferrants el t approvisionnée.
io6 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE DEUXIÈME.
distances comptées de l'enceinte extérieure de la ville, et non, comme on s'est plu trop souvent à le dire, à partir de ce fameux milliaire doré élevé par Auguste sur le parvis même du Capitule.
La mensuration y est indiquée le plus souvent en milles romains, dont la valeur était de 1,482 mètres ; quelquefois, notamment en Gaule, au-dessus de Lyon, en lieues gauloises, qui valaient un peu moins du double du mille (i). C'est ritinéraire pour ainsi dire classique. Les érudits modernes en ont fait Tobjet de leurs études les plus consciencieuses , et il est aujourd'hui entre les mains de tous ceux qui s'occupent de géographie romaine (2).
Après l'Itinéraire d'Antonin, vient la célèbre carte de Peutinger ou Table Théodosienne, le plus ancien monument cartographique qui nous soit connu.
Cette carte n'est en quelque sorte que la traduction illustrée de l'Itinéraire d'Antonin ; et les deux documents, malgré de nombreuses divergences dans les détails, se complètent l'un par l'autre. On est d'ailleurs assez peu fixé sur la véritable origine et la date précise de la carte de Peutinger, qui a été, depuis le seizième siècle, l'objet de tant de discussions et de commentaires de la part des historiens et des paléographes, et que la magnifique restauration de M. Ernest Desjardins a mise aujourd'hui à la portée de tous (3).
Les villes de Stabia, d'Herculanum, de Pompéi y sont figu-
(i) Walckenaër évalue la lieue gauloise, à 2,2o8"
D'Anville, à 2, 209", 50
De Caumont, à 2,2ii",i6
De Boissieu, à 2,22i",50
Vincent, Durand, Guigue, baron de Rostaing, à 2,222"
A. Aurès, Pistolet de Saint-Fergeux, à 2,415™
Bergier, à 2,475-
A. DU Mesnil, La lieue gauloise de la Table de Peutinger, Bulletin de la Diana. Montbrison, 1881.
(2) Voir les pièces justificatives III, IV, V, VI, VII, VIII, IX et X, qui sont des extraits de l'excellente édition des itinéraires classiques publiée à Berlin : Itinerarium Antonini Augusti et Hierosolymitanuni ex libris manu scriptis ediderunt G. Parthey et M. Pinder. Berolinii, mdcccxlviii.
(3) Ernest Desjardins, La Table de Peutinger d'après ^original conservé à Vienne, 14 liv. in-folio. Paris, 1874.
LES voies ANTIQUES DE LA KÊGION DU RHONE.
rées ; et l'on a voulu voir dans cette représentation, sur la Table Théodosienne, de ces trois villes détruites par l'éruption du Vésuve de l'an 79 de notre ère, une sorte de preuve de l'existence de la carte au premier siècle (i). Rien n'est moins sûr; et il est très permis de supposer que quelque cartographe ignorant ou peu scrupuleux aura voulu indiquer rétrospectivement l'emplacement de ces villes disparues, ou même orner simplement sa carte d'une restauration fantaisiste.
La carte de Peutinger a été bien souvent considérée comme un monument du deuxième siècle, exécuté, d'après les uns, sous le règne d'Alexandre Sévère; d'après les autres, sous celui de Probus. M^ l'opinion la plus accréditée est qu'elle est bien postérieure, et qu'elle fut confectionnée à Constantinople, vers l'an 393 après Jésus-Christ, sous Théodose le Grand. On sait d'ailleurs que le savant antiquaire Conrad Peutinger, d'Augsbourg, qui vivait dans la première moitié du seizième siècle, n'a pris aucune part à sa rédaction. Elle passa ensuite dans la collection du prince Eugène de Savoie; elle échut enfin à la bibliothèque de Vienne.
Deux autres monuments de même nature, mais de date plus récente et n'embrassant qu'une partie restreinte du territoire de l'empire, permettent en quelque sorte de contrôler les deux premiers, de les rectifier sur quelques points et de reconnaître les changements introduits dans le réseau des voies romaines. C'est d'abord l'Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem et d'Héraclée à Milan, qui ne remonte guère qu'au quatrième siècle de notre ère, ttinerarium a Burdtgala Hierusalem usque et ab Heraclea per Auionam et per urbem Romam Mediolamtm usque (2). Ce sont ensuite les fameux 0 Vases Apollinaires », qui donnent la route de Gadès (Cadix) à Rome, et dont la découverte, qui remonte à peine à quelques années, a été un véritable coup de fortune pour tous les amis de l'art et de l'archéologie (3) .
(1) C. Brouchoud, Des fsi't-i dt ta fantifuilf. Caagria archéol. de Vienne (3) Voir pitcejusiiticative Kl. (3) La tlife Iribulala allé divinilà di
e ApolUnari scoperla al eo
io8 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE DEUXIÈME.
La trouvaille a eu lieu au petit boui^ de Vicarello, qui faisait partie, il y a quelques années , de la dél^ation de Viterbe, dans les États Romains. C'est aujourd'hui un assez pauvre pays, situé à trente milles environ au Nord-Ouest de Rome, dans Tancienne Étrurie, sur la rive septentrionale du lac Brahano, l'ancien lacus Sabatinus. Quelques sources thermales d'eaux salines acidulées y attirent encore chaque été un certain nombre de baigneurs ; mais cette modeste station balnéaire était jadis une des plus célèbres de l'Occident; on l'appelait <c les Eaux Apollinaires », Aqu9 Apollinares,
En 1852, les Pères Jésuites du Collée romain, alors propriétaires de l'établissement thermal, firent faire quelques réparations au bassin qui alimentait Tune des piscines. Ils reconnurent bien vite que la construction de ce bassin remontait à une époque fort reculée, et mirent au jour neuf inscriptions votives, un nombre considérable de vases d'argent, de bronze, et surtout des monnaies, dont les couches étaient en quelque sorte stratifiées chronologiquement. A mesure qu'on creusait dans le bassin , les objets découverts prenaient un caractère de plus en plus archaïque. On n'en pouvait douter : on était en présence d'une de ces nombreuses sources sacrées dont l'origine se perd dans le passé assez confus des peuples primitifs de la vieille Étrurie.
L'usage de jeter en offrande des pièces de monnaie ou des bijoux dans les lacs et les fontaines était, en effet, fort répandu chez les anciens (i). César, Diodore de Sicile, Strabon en parient maintes fois comme de Tune de ces vieilles coutumes religieuses des peuplades d'origine celtique. Le dieu tutélaire qui présidait aux eaux sacrées était l'objet d'un véritable culte ; et la dévotion
del 1852, di G. Marchi, d. c. d. g. — Roma, tipog. délie Belle Arti, i852,i?#vM archéol., 3* année, 5* vol. 1862.
A. AuRÈs, Concordance des vases Apollinaires et de ritinéraire de BanUauxk Jérusalem dans toutes les parties qui leur sont communes, et comparmisom de tes textes avec V Itinéraire d'Antonin et la table Théodosienne, Ntmes, 1868.
(i) Caesar, De Bello Gallico, 1. VI, c. xvii.
DioD. Sic.Bibl, hist., 1. V, p. 305.
...év é>.t(xvai; lepal;* — (Strab., Gèogr,, 1. IV, c. i, 13.)
JusTi.N, 1. XXXII, c. ni.
spéciale au dieu topique des sources Apollinaires paraît avoir été particulièrement en vogue et remonter aux plus anciennes époques connues. On a pu retirer, en effet, du fond de la piscine plus de cinq cents kilc^rammes de grossiers morceaux de métal désigné sous le nom à'xs rude (airain brut) , qui servait aux échanges avant que l'as monétaire même le plus élémentaire ait été inventé. Cet xs rude recouvrait lui-même une couche de silex taillés appartenant à l'époque néolithique.
Au-dessus de Vœs rude se trouvait une assise de près de cent kilogrammes de lingots d'airain, qui dénotent un progrès assez sensible dans l'art encore bien primitif du monnayage, et que l'on appelait x s grave signatum.
La couche supérieure enfin était formée de débris de poteries, de vases de bronze et d'argent, et de plusieurs centaines de monnaies frappées, dont les âges étaient en quelque sorte gradués chronolc^quement et présentaient une série continue depuis l'origine de l'art monétaire jusqu'à l'extinction du paganisme ; « et, si l'on considère, dit avec raison le R. P. Marchi, dans la dissçrtation qu'il a publiée en 1852 pour faire connaître le premier au inonde savant la découverte de Vicarello, que Xses rude, qui fut le premier tribut jeté dans ces eaux, quoique englouti dans le gouffre plus anciennement que Xxs grave signatum et que les monnaies frappées, qui trouvaient un lit déjà préparé pour s'y ranger, a été cependant trouvé en si grande masse, nous ne croyons pas exagérer en avançant que, plusieurs siècles avant la (ocdation historique de Rome, les Eaux Apollinaires étaient renommées parmi les Étrusques et fréquentées par eux, et qu'il n y a [jas de bains qui puissent nous fournir leurs annales écrites s"f des monuments plus authentiques que la longue série des monnaies extraites de ces Eaux Apollinaires (1) ».
C'est dans cette mine précieuse d'antiquités qu'on a retrouvé '^ quatre vases en argent massif appelés depuis les h Vases ■apollinaires ». Leur forme allongée, presque cylindrique, rap-
"> ^M\t.i:'M,LastipeitibiilaU
à dclU ttcque Apotlinar
iio PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE DEUXIÈME.
pelle celle des bornes milliaires. Fabriqués du temps de Trajan à Cadix, l'ancienne Gadès phénicienne, ils ont été apportés précieusement par quelque riche baigneur, qui y avait fait graver avec le plus grand soin toutes les étapes de son pèlerinage à la source sacrée, tout comme les touristes naïfs de la Suisse moderne le font autour de leurs bâtons de marche.
Ces vases sont admirablement conservés. Les inscriptions et les ciselures ont gardé une netteté parfaite; et cette nomencUr ture exacte des principales stations de la route entre Cadix et Rome complète de la manière la plus heureuse les indications déjà fournies par les itinéraires classiques en Espagne, dans le Sud de la Gaule et en Italie.
L'interprétation de ces précieux documents permet de reconstituer aujourd'hui avec la plus grande précision toutes les mailles du réseau des voies militaires de la vallée du Rhône et de ses affluents vers le deuxième siècle de notre ère, à l'époque de l'apogée de la domination romaine, alors que la Gaule, complètement soumise, était devenue l'une des plus riches provinces de l'empire (i).
Chez un peuple centralisateur par excellence comme le peuple romain, ces routes étaient surtout un instrument de conquête et de colonisation.
Le premier soin d'un général victorieux était d'employer son armée à la construction ou au perfectionnement, suivant les méthodes que nous avons indiquées plus haut, de ces grandes routes stratégiques absolument nécessaires pour assurer le service des approvisionnements et les communications de l'armée. C'était le meilleur moyen de faire sentir à chaque instant la main toute-
(i) Le lecteur est prié de suivre les divers itinéraires dont nous allons donner la description sur la carte placée au commencement de ce chapitre et sur les pièces justificatives III, IV, V, VI, VII, VIII, IX, X et XI.
Ipuissante de Rome aux peuples à peine domptés et chez lesquels inné explosion de révolte était toujours à craindre.
C'est ainsi que, dès l'an 1 22 avant J.-C, le consul Cneïus Doini- ■tius Ahenobarbus I après avoir battu à Vindalium, au confluent de la Soi^ue et du Rhône , les Allobroges , l'une des plus puissantes tribus qui faisaient partie de la clientèle des Arvernes, s'empressa 'd'appliquer ses troupes à la réfection de la grande route d'Espagne, ;la même qui avait conduit Hannîbal des Pyrénées jusqu'au Rhône. iCette route a gardé son nom. C'est la voie Domitienne, via ^•Domitia.
'■ L'n peu plus tard , le consul Aurelîus Cotta attacha le sien à la route littorale de la Provence. Ce fut la voie Aurélîenne, via Avrelia. Ouverte, dans le principe, depuis la porte Janicule à Rome jusqu'à Pise, elle fut successivement prolongée jusqu'à Gênes, de là jusqu'aux Alpes, puis jusqu'à Aix et Arles, où elle yînt se souder à la voie Domitienne.
' Ces deux routes, qui longeaient les côtes de la Provence et de la Narbonnaise, formaient ensemble le grand chemin d'Italie en agne. Sans doute, le trajet par mer en ligne droite aurait été ■ïrten autrement rapide; mais la marine de Rome était assez mélâiocre. Les Romains, si intrépides sur terre, étaient d'assez pauvres navigateurs et préféraient, de beaucoup, faire le tour de la Méditerranée que de s'aventurer dans une traversée directe ou de s'asmjettir à un cabotage assez long de port à port, en doublant tous les caps de la côte, d'après les indications de l'Itinéraire maritime dont on osait à peine s'écarter (i).
Cette grande voie littorale formée de deux parties, îj/ii Domitia M via Aurélia, franchissait les Alpes au point le plus bas, le plus ™^e, le plus déprimé de la chaîne en vue de la mer, in Alpe ""foliota, comme on peut le lire sur la carte de Peutînger. C'était, à proprement parier, le chemin de desserte de tous les
!t*) Voir pièce justificative XII, l'extrait de l'ItinÉraire maritime le long des «tes i,|a Gaule, depuis Violimilie jusqu'à Arles, dans l'estuaire du Rhône. Lo ^""*bre des escales depuU l'embouchure du Tibre [• Sg, dont 34 sot les eûtes de l'Italie et 35 sur le:
ports de la côte, de toutes les anciennes villes grecques et phâûciennes, depuis Monaco jusqu'aux célèbres colonnes d'Hercule, au Sud de la péninsule Ibérique. Elle passait à Fréjus, à Marseille, à Arles et à Narbonne, et franchissait les Pyrénées au cap de Creux, à Tendroit désigné sur les itinéraires sous le nom de Summum Pyrenxum, là même où Pompée s*était fait élever un magnifique trophée, qui portait les noms des huit cent seize villes conquises pendant sa guerre d'Esps^e (i).
La grande route qui pénétrait au cœur de la Gaule s'embranchait à Arles même, sur le Rhône, au point où la voie Aurélienne se soudait à la voie Domitienne. Elle remontait la vallée du fleuve, se maintenait toujours sur la rive gauche jusqu'à Lyon; et il eût été d'ailleurs difficile qu'elle pût s*écarter sensiblement de ce sillon naturel, si nettement tracé en ligne droite entre deux rangées de collines souvent abruptes et très rapprochées.
A Lyon, elle franchissait d*abord le Rhône, puis la Saône, dont elle suivait la vallée sur la rive droite jusqu'à M&con, Matisco^ et Chalon, Cavilunno,
Chalon était un carrefour. Quatre routes y aboutissaient, reliées entre elles par un réseau de voies secondaires.
La première de ces routes était celle de l'Ouest, et ses différentes ramifications desser^•aient : — d'une part, la vallée de la Loire et de ses principaux affluents, en passant à Autun, AuguS' todunum, à Xevers, Xevirnum, à Bourges, Avaricum, à Orléans, Genabum, à Tours, Cœsarodunum, à Angers, yulio Magus^ et finissant au port des Xamnètes, Nantes, Portus Namnetum; — d'autre part, les provinces correspondantes à la Bretagne et à la Normandie modernes, les basses vallées de la Seine et de la Somme, et les villes déjà populeuses de Rennes, Condate, de Rouen, Rotomagus, et d'Amiens, Samarobriga.
Deux autres routes remontaient vers le Nord : — la plus importante suivait la vallée de l'Yonne, puis celle de la Seine, traversSLi la petite île de Lutèce, qui commençait à porter déjà sous Tibè^^
(i) Le trophée de Pompie, Histoire de Languedoc, note E. B., t. I.
au premier siècle de notre ère, son nom de Paris, civiias Parisiorum, ainsi qu'on peut le lire sur une inscription découverte, au cœur même de la Cité, dans le sous-sol de l'église de Notre- Dame, et mentionnant l'existence de la corporation des bateliers de la Seine (i) ; — l'autre remontait la vallée de la Somme, passait sur le plateau de Langres, traversait les Vosges et suivait tout le cours de la Moselle jusqu'au Rhîn, en desservant sur son passage les villes de Toul, Tullum, de Metz, Divodunum, de Trêves, Augusta Treviorttm. et de Coblentz, Confluentes.
La quatrième, enfin, était la route de l'Est, qui menait droit au Rhin. Elle remontait d'abord la vallée du Doubs, passait à Besançon, Vesontio, traversait le Jura, aboutissait au Rhin près d'Augst, l'ancienne capitale des Rauraques, Augusta Rauracomm, située un peu au-dessus de Bâie, et suivait ensuite la rive gauche du fleuve jusqu'aux rivages de l'Océan germanique (2).
La grande route militaire de l'intérieur de la Gaule, depuis la région du bas Rhône jusqu'aux collines boisées de la Haute- Savoie, suivait naturellement la vallée et presque toujours la berge même du fleuve; et, de même que la route littorale de la Narbonnaise reliait tous les ports de la côte méditerranéenne, la route d'Arles à Chalon desservait toutes les escales fluviales, tous les points de stationnement des barques et des radeaux employés à la descente, à la remonte ou à la traversée d'une rive i l'autre.
•tinription trouvfe aous le chœur de Notre-Dame et aujourd'hui déposée au "■XsAï des Thermes à Paiis. {Lio-uRÈsiER, Âttriuairc de !a SaHéti dts antiquaire! ^/^rBir,, année 1850-185:.)
ïa) Voir la carte au commencement du chapitre. — Cf. les cartes itinéraires ^ 'a Gaule au commencement du cinquième siècle, travail préparatoire publié ^^ h miniitère de l'Instruction publique. -;- Cf. le recueil des Itinéraires, éd. *^*RTUEy et PlHDER. Berlin, 1848.
Il est donc certain qu'elle a dû exister dès la plus haute antiquité, au moins à Tétat rudimentaire, soit comme chemin de desserte du fleuve, soit comme voie de secours lorsque les eaux torrentielles rendaient, pendant les crues, la descente périlleuse et la remonte absolument impossible.
Les témoignages des géographes classiques d'ailleurs nous apprennent de la manière la plus certaine que le mouvement commercial de la Gaule était dû en grande partie à la navigation fluviale.
Strabon ne cesse d'admirer l'heureuse disposition de la Celtique, dont les grands fleuves toujours navigables permettaient de pénétrer au cœur du pays et d'établir une communication à peu près continue entre l'Océan et la Méditerranée. Les luttes des Séquanes et des iïldues au sujet des péages de la Saône sont la manifestation de l'activité commerciale qui existait déjà depuis longtemps à l'époque de la conquête (i).
Pour aller chercher l'étain en Bretagne ou aux îles Cassitérides (2), dont ils faisaient un gros traflc, les Grecs massaliotes avaient de très bonne heure préféré la voie du Rhône, si bien orientée vers le Nord, au détour par le détroit de Gadès, trop long et surtout gêné par la concurrence des colonies phéniciennes. Lorsque les crues du fleuve les obligeaient à suivre les chemins qui longeaient la rive, le portage avait lieu à dos de cheval, et, d'après Diodore de Sicile, il fallait à peine trente jours pour faire ce voyage (3) .
Les marchands tyriens connaissaient tous aussi la route du
(i) ITp6c Se Toù; 'AtSouov); xal Sià raOra (lév, akV èicéTetve Ti]v IjfipoN 1^ tov iiOTa|ioû IptC TOÙ èui^yo^fToz aùtoùc, éxaTÉpov) toO I&vou; à^iowco; etvai ràv 'Apapa xal iocurf upoarîxeiv Ta èiaywYixà téXy). (Strab., Geogr., 1. IV, c. m.)
CiCSAR, Bell. Gall., pass.
(2) OOte vy)<70u; oTSa KaaaiTeptSaç ioûaa;, i% tûv ô xaa<nTépo; i^(ilv çoixqL
"ÈÇ èffxàtr,; o' wv ô te xaaffiTépo; i^jjiiv çoiTqt xal t6 rjXexTpov.
(Herodot., Hist., 1. III, cxv.)
(3) TIoXùc fièxai èx t^; PpsTTavixïJ; viq<iov SiaxotxiCeTai irpô; ttqv xaTavrixpù xctfiiw^ FoiXaTiav, xal Sià Tf^; (xecioYeCou KeXTixvj; £9' imccov uiro tûv è(jiir6p<(>v ayeTat icapà rà ToO; MaaaaXiwTaç xal ci; t^v ovoua2;o(jiévr|V TioXiv Napgûva. (DiOD. Sic, 1. V, xxxviii.)
*H(xépa; (oç TpiàxovTa xaràyouaiv Itzk tûv iitticov Ta çopxia irpo; tt}v éx6oXi^v tov 'PoôavoO TroTajioO. (DiOD. Sic, 1. V, xxii.)
R]iône, et ces premiers civilisateurs de la Celtique avaient pénétré par làjusqu'au cœur de la Gaule, La ville sacrée d'Alise en Bour^«^ne, fondée d'après la légende par Hercule (1), était établie sur les riches coteaux que domine le faîte séparatif de la Saône et de ia Seine, C'était le point de passage obligé des marchandises en transit du Midi au Nord, de la Méditerranée à l'Océan.
Les Grecs et les Phéniciens, dont les colonies étaient échelonnées sur tout le rivage méditerranéen, remontaient ainsi le cours du Rhône et de la Saône, et après un transbordement assez court pouvaient reprendre leur navigation jusqu'aux embouchures de la Loire, de la Seine et du Rhin, où la marine de Bretagne leur apportait du fer, des pelleteries, de magnifiques chiens de chasse et de combat, et surtout l'étain si recherché des îles Cassitérides, l'un des éléments du bronze, alors indispensable à tous les besoins de la vie. Ils lui livraient en échange des toiles, des laines, des étoffes, des épices, des bijoux. Le long du chemin ils trafiquaient avec les Gaulois de l'intérieur (2) .
Cette route de la vallée du Rhône était la plus importante des quatre voies magistrales désignées communément sous le nom de « voies d'Agrippa », et qui rayonnaient autour de Lyon.
L'une de ces routes, nous dit Strabon, traversait les Cévennes et conduisait dans l'Aquitaine; une autre descendait dans la vallée du RJiin ; la troisième allait rejoindre l'Océan , après avoir traversé le pays des Beltovaques et des Ambiens ; la quatrième enfin était la grande route du Rhône, conduisait dans la Narbonnaise et abou-
(1) Voir lu^rd, p. 64 et 65, note «t tcU« de Diodork de Sicile.
(3) P. BuL, Chemins de la Gaule du temps de Cisar, op. cit.
Nuj'it eivifatii est longe ainflissima auclari'Ias omnis ara maritima regionem tanttn, qaad et noues habent Veneti plurimas, guibiu in Britanniam narigttrt cantuerunt, et tcientia algue usu naulîtarutn rerum religuas aniecedunt et in mtagno impetu maris aiguë aperio, faucis fiar luius inlerjecHs, guos leneni ifisî, 0mm*t ffie. gui ee mari vti censuerunl. habent vectigates. (C«a., Bell. Call., 1. [
tAv 6tCo>ûv xSn naTii|iûv, Ti rspôva. iStrah., Geagr., 1.
Xp«s
ii6 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE DEUXIÈME.
tissait au rivage massaliote, Im vnu NapScovircv y.od m Macaaahxà' riY.Yiv TiaoaTJav (i).
Les colonnes milliaires dont elle est jalonnée et que Ton a retrouvées quelquefois en place, les stations et les relais qui sont mentionnés sur les itinéraires classiques permettent de la reconstituer aujourd'hui avec une exactitude à peu près parfaite. Elle se développait d'un bout à l'autre sur le flanc gauche de la vallée, tantôt côtoyait le fleuve à une très faible distance, le plus souvent longeait le pied des coteaux et se tenait toujours au-dessus de la zone d'inondation. Elle franchissait ainsi tous les affluents de la rive gauche, l'Ozon, la Gère, l'Auron, le Bancel, la Galaure, Tlsère, la Véoure, la Drôme, le Roubion, la Berre, le Lez, l'Aîgues, la Sorgues, la Durance, et traversait successivement les territoires des Allobroges, des Ségalaunes, des Tricastins, des Cavares et des Salyens, qui formaient les cités et les colonies de Vienne, Vienna, de Valence, Valentia, de Saint-Paul-Trois-Châteaux , Neomagus et plus tard Augusta^ d'Orange, Aurausio, d'Avignon, Avento, et d'Arles, A relate.
L'étude détaillée de cette voie fréquentée entre toutes a été faite bien des fois.
Il n'en est pas de mieux connue aujourd'hui, pas même celles qui rayonnent autour de Rome. La nomenclature suivante permettra au lecteur de la suivre pour ainsi dire pas à pas, de se rendre compte du nombre et de l'emplacement de ses stations et de ses principales étapes, et d'établir la correspondance des lieux anciens avec les villes et les localités modernes (2) .
I. LuGDUNUM, Lyon, sur le coteau de Fourvières, Lugdunum Segusiavorum, Caput Galliarum, Colonia Copia Claudia Augusta L ugdunensium .
II. ViENNA, Vienne (Isère), à vingt-trois milles de Lyon le long du Rhône (34,086 mètres), et par le raccourci, per compen--
(i) Strab., Geogr,, 1. IV, c. vi.
(2) Florian Vallentin, La voie d' Agrippa de Lugdunum au rivage massalioU. Paris, 1880.
diurrt, à seize milles, — V'ienna AUobrogum, Colonia Julia Viennensium.
ni. FlGLlNlS, Saint-Rambert d'Albon (Drôme) , à dix-huit milles de Vt'enna (26,676 mètres).
IV. UrsOLIS, Saint-Vallier (Drôme), à vingt-huit milles de Vienna (41,496 mètres).
V. TeG-NA, Tain (Drôme), à dix-huit milles de Figlinis (36,676 mètres) .
VI. ValentiA, Valence (Drôme), à treize milles de Tegna (19,266 mètres),
VII. Umbenno, simple muiatiOj les Eattendons, hameau de la commune d'Étoile (Drôme), à neuf milles de Valentia (13.338 mètres).
VIII. Batiana, mutatio, Bauce, quartier de la commune de Saulce (Drôme). à dix-huit milles de Valentia (26,676 mètres).
ACUNUM, mansio, Montélimar (Drôme), quartier de Notre- Dame d'Aygu, à douze milles de Batiana (17,784 mètres).
IX. NovEMCRARIs OU NovENCRARES, mutatio, le Logis des Grandes Goutardes (Drôme), à douze milles d'Acunum (17,784 mètres) .
X. SenomagO, Saint-Pierre Sénos, hameau de Bollène (Vaucluse), à dix-huit milles d'Acunum {26,676 mètres).
XI. Ad Letoce, mutatio, gué du Lez, un peu à l'Est de Bollène, àhuit milles de Novemcrarts (i 1,856 mètres).
XII. Arausio, civitas, à quinze milles de Senomago (22,230 mètres), Orange (Vaucluse) , Arausio Cavarum, Colonia y ulia Secundanorum .
XIII. CVPRESSETA ou Cepressete, wa/j^'o, Pont de Sorgues fVaucluse), à quinze milles à' Arausio (22,230 mètres).
XIV. AVENIO, civitas, à cinq milles de Cypresseta (7,410 mètres), Avignon (Vaucluse), Colonia Avenio Cavarum.
XV. Bellinto, mutatio, Barbentane (Bouches-du-Rhône), à cinq milles à' Avenio (7,410 mètres).
XVI. Ernaginum, mutatio, à dix milles de Bellinto (14,820 mètres), Saint-Gabriel, près Tarascon (Bouches-du-Rhône).
ii8 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE DEUXIÈME.
XVII. Arelate, civitas, Arelate Salyum, Colonia Julia Patenta Arelatensium Sextanorum, à sept mîW^s à' Ernaginum (10,374 mètres), Arles (Bouches-du-Rhône) .
Cette voie d'Agrippa avait ainsi, depuis son origine à Lyon, à peu près au quartier moderne de la Guillotière, jusqu^à Arles, cent soixante-dix milles ou 251 kilomètres 940 mètres. Aujourd'hui, on compte de Lyon à Arles 258 kilomètres par la route de terre, et 266 kilomètres par le chemin de fer. Il est impossible de voir des tracés qui se rapprochent davantage sur d'aussi grands parcours (i).
Restaurée par Agrippa, cette route, qui avait joué un si g^rand rôle dans l'histoire des migrations des peuples primitifs de la Gaule et de leurs transactions commerciales, devint l'une des plus fréquentées de l'empire. Claude, débarqué à Marseille pour se rendre dans l'île de Bretagne; Fabius Valens, général de Vitellius, rançonnant sur son passage la ville de Vienne; Constantin, poursuivant son beau-père Maximien des bords du Rhin au rivage de la Méditerranée, la parcoururent d'un bout à l'autre (2) . C'était le passage obligé de la Narbonnaise à la Germanie. C'est par elle que toutes les villes marchandes du littoral communiquaient avec Lyon, qui, d'après Ammien Marcellin, était devenu, depuis le deuxième siècle, la tête même des Gaules, qui locus est exordium Galliarum (3), désignation qui est reproduite d'une manière si caractéristique sur la carte de Peutinger : Lugdune caput Galliarum (4) .
La vallée du Danube avait été, aux époques les plus reculées, la principale route des Aryens et des races indo-européennes dans leur marche générale vers l'Occident; la vallée du Rhône et de la Saône devint, à partir du cinquième siècle avant notre ère, et est restée, jusqu'à nos jours, le grand chemin de tous les marchanda ty riens, rhodiens, phéniciens, grecs ou italiotes, en un mot d^^
(i) Voir l'Itinéraire d'Antonin et l'Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem, publiât par Parthey et Pinder. Berlin, 1848.
(2) Flor. Vallentin, La voie d' Agrippa, op. cit.
(3) Amm. Marcell., XV, XI, XVII.
(4) Table de Peutinger. Segm., 2.
tous les peuples maritimes et commerçants de la région méditerranéenne et de Textrême Orient, émigrant ou trafiquant du Midi vers le Nord.
Cette route du Rhône n'était cependant pas la plus directe pour les armées romaines qui se rendaient fréquemment d'Italie en Gaule et en Germanie. C'était un bien long détour que de suivre toute la Gaule ligurienne qui correspond à ce qu'on appelle aujourd'hui la rivière de Gênes, puis de doubler le cap des Alpes maritimes et de festonner ensuite tout le littoral de la Provence le long de la voie Aurélienne. Le cabotage du port d'Ostie au port d'Arles, tel que nous l'a laissé l'Itinéraire maritime (i), n'était pas moins long; il était en outre plus incertain, sujet à des retards, quelquefois à des dangers, et, au demeurant, convenait médiocrement à une nation assez peu familiarisée avec les choses de la mer.
A tout prendre, la barrière des Alpes effrayait beaucoup moins les Romains et les Gaulois qu'une traversée directe de la Méditerranée, ou même qu'une navigation fractionnée de port à port en vue de la côte rocheuse de Provence.
De tout temps les Gaulois avaient su pénétrer en Italie en escaladant les Alpes. Il est sans doute assez difficile d'avoir des notions un peu nettes sur la situation de la Gaule cinq ou six siècles avant notre ère. On sait cependant que toute la Celtique formait une vaste agglomération de tribus guerrières, intelligentes, toujours en "mouvement, et qui se sentirent bientôt mal à l'aise dans leurs ^troitts limites.
Les grandes expéditions de Bellovèse en Italie et de Sigovèse
^n Orient, par cette vallée du Danube qu'ont suivie quinze siècles
P'Us tard les armées tout aussi peu disciplinées des premiers Croisés,
^* ) Voir pièce justificative XII.
n'appartiennent certainement pas à l'histoire. Tite-Live d'ailleurs et la plupart des historiens latins n'ont fait que reproduire, en les arrangeant à leur façon, des traditions et des légendes héroïques, originaires, selon toute apparence, de la Gaule elle-même, où l'on aimait à se représenter sous les formes les plus dramatiques les conquêtes et les voyages des générations disparues (i).
Mais la critique moderne commence aujourd'hui à jeter quelque jour sur le fond un peu confus de tous ces vieux récits de guerre, et à dégager les faits réellement historiques des légendes un peu monotones dans lesquelles ils sont enchevêtrés. Il est sans doute possible que déjà dans le sixième siècle, sous le règne de Tarquin l'Ancien, ainsi que le raconte, sans aucune preuve du reste, Tite- Live, et que l'ont successivement répété, d'après lui, presque tous les historiens classiques et même les graves Bénédictins (2), une première armée gauloise ait fait irruption sur le versant italien des Alpes. Il est probable cependant que la plupart des auteurs ont reporté un peu trop haut la date de ces invasions, qu'il faut les placer tout au plus vers le milieu du quatrième siècle avant l'ère chrétienne, à l'époque de la chute de la domination des Étrusques en Italie, et que les premières expéditions de nos ancêtres de l'autre côté des Alpes sont à peu près contemporaines des grandes migrations gauloises en Pannonie, en Thrace, en Grèce et en Asie (3) .
Quoi qu'il en soit, la route par la vallée de la Durance et le Mont Genèvre était la plus naturelle, la mieux dessinée, la plus facile ; et tout porte à croire que c'est elle qui fut suivie dès les temps les plus reculés. Une fois connue, elle fut presque toujours adoptée. C'est par là certainement qu'ont passé les hordes de Bellovèse, les éléphants d'Hannibal et les premières légions de César.
(i) TiTE-LiVE, 1. V, c. xxxin et seq. CiESAR, De hello Gall., 1. VI, c. X et seq.
(2) Dom Cl. Devic et dom J. V.mssette, Htst. ghtkr. du Languedoc» 1. 1, ch.
(3) Voir le récit de ces expéditions dans VHistoire des Gaulois d' Thierry, 1. I, ch. i.
Elle traversait cette partie de la chaîne des Alpes que Tite- Uve(i) a appelée le premier les m Alpes J ulien nés Hijulix Alpes, en l'honneur du conquérant des Gaules.
Mais cette désignation ne fut qu'éphémère. Le massif du Mont Gcnèvre et les puissants contreforts qui le soudent au groupe du MoQt Cenis et du Mont Viso ont pris, dès le premier siècle, et ont conservé depuis lors le nom d'un petit roî des Alpes, Cottus ou Cottius, qui se soumit pacifiquement à Auguste vers l'an 25 de notre ère, et ne se vit imposer pour conditions de l'alliance de Rome que l'obligation d'ouvrir, à travers ses États couverts de montagnes Inaccessibles, des routes plus courtes et d'un accès plus facile que les sentiers dont on s'était contenté jusque-là (2) .
(DTfiE.Lcve, V, xxxiv.
\%\ A». Masc, XV, )t, 2 et 7.
SbiboB, en parlant de la toute qui traversait cette partie des Alpes, dit qu'elle fUSilt du pays des Voconces dans la Cottîe : îià OùoxavrEuv xitl Tii; Kotriou (V, 1,31, et Jtpô;'r^ KonioM *it' 'Eepoîuvov •tûi\iry {id., id.). La carte de PeutinpipDrteeD gros caractires la mention COTll REGNVM, royaume de Cottius.
Utombeau du roî/Tonius est â Suze. A l'Ouest de cette ville, on voit encoie njmni'huî un arc honoraire tn trÈs bon ttst de conservation , dont la frise repré- "Me les différentes scènes du sacrifice solennel appelé aiiavetauTile dans lequel m immolait un poic, un mouton Et un taureau, et dont l'architrave porte riaieiiptïon suivante en quatre lignes :
l'I , F . PQNTIFICI . MAXVMO . TRrBVNlC . POTESTATE . F . COTTIVS . PRAEFECn'S . CE1V1IATV3I . QVAB . SVB-
fBfto H traduire i trmftteur Cru
[gv.
ifiif pontife, retiHu dt la
I Hgustr, fih du divin Cési rtiBtMt tribfnilieHTie fBHT ta quiiafeme fois (la . Ji-C., l'ire de Suie date par conséquent de l'an 8) , ayant reçu tteime salulaliant îmthiala (par suite de ses victoires) ; if. ^ulius Cattiut. fiU du rai Donnui, fi/il dit titti dont Us noms tuîvenl : StgavU. Stgusini, Btlaci. Calurifci. Hali^, Tittnii. Adanaltt. Savincatii, Egâinii, VtTminii. VtHÏsani, Teitirrii, VatUaû. Quadiata, et Itt dits fMi' fnrgnl sous le gouvemmenl de et priftt (Mlilcvice monument.) Traduction de M. Ern. Desjardins.
notturieui de remarquer que Cottius, lîls du toi Dounus et roi lui-même, Kpnndpai son titre souverain sur l'inscription de l'atc de Suïe, qu'il avait (ait ""n en l'honneur de l'empereur Césat Auguste, se contente de celui de préfet, *> <1»M adapte le nom de famille des Jules, JhUui, comme s'il efit été (ait
Le nom des Alpes Cottiennes, Alpes Cottise, est inscrit côté de celui du MontGenèvre, sur l'Itinéraire d'Antonin, su» celui de Bordeaux à Jérusalem, sur la Table de Peutinger, sur les Vases Apollinaires (i). Les Alpes Cottiennes et le Mont Genèvre étaient donc la route classique de l'Italie en Gaule à tra^ vers les Alpes.
Mais ce n'était pas la seule; et les deux cols célèbres du grand et du petit Saint-Bernard, qui permettent de contourner le massif du Mont Blanc au Nord et au Sud-Ouest, étaient aussi très bien connus des anciens.
Le col du grand Saint-Bernard est la clef du passage à travers les Alpes Pennines. Le point culminant portait anciennement le nom de Summus Penninus, Au dire de Strabon (2) , la route du grand Saint-Bernard était de son temps difficilement accessible aux bêtes de somme.
Tite-Live (3) cependant n'hésite pas à l'indiquer comme le chemin suivi par deux des plus anciennes peuplades celtiques, les Boïens et les Lingons, lors de la première irruption des Gaulois en Italie, vers le cinquième siècle avant notre ère (4).
citoyen romain par Auguste. II est probable que son indépendance fut respectée ; Tempereur Claude accrut même son domaine et lui donna de nouveau le titre de roi, qu'il prit alors, d'après Dion Cassius, pour la première fois ('^j. A sa mort seulement, le petit royaume des Alpes fut réduit en province romaine (**), et cette région des Alpes prit son nom, Alpes Cottiennes, qu'elle a gardé depuis. (Ern. Desjardins, Gaule romaine, t. I, ch. i, ^ i.)
(i) Voir pièces justificatives, IV, VIII, X et XI.
Cf. A. AuRàs, Concordance des vases Apollinaires et de V Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem dans toutes les parties qui leur sont communes, et comparaison di ces textes avec l'Itinéraire d'Antonin et avec la Table Théodosienne. Nîmes, 1868.
(2) *H (Jièv [656;] fiià toO Iloivivou l^vjytmy ov Pano- (Strab., Geogr., IV,