‹ Du Saint-Gothard à la merChapitre 26 sur 51 · C. LenthéRIC, La Grèce el l'Orient en Provence, ch · texte numérisé non relu

C. LenthéRIC, La Grèce el l'Orient en Provence, ch

et pièce justificative Dl

et Let villes maries du galfe de Lyon, pièce justilicativ

LA RÉGION D'ARLES

tt. La Durance, qui n'est pas même aujourd'hui flottable,

iait navigable sur une grande partie de son cours. Un chantier

nportant de construction de barques existait à Pertuis (i); et

t branches, aujourd'hui atterries, Xsi Duransole, le Vigueirat,

,que tous les étangs disparus qui se trouvaient alors au Nord

ichatne des Alpines, étaient, pour ainsi dire, peuplés de ces

^ers nautoniers dont le siège principal paraît avoir été

\ginum. On a retrouvé, en effet, dans la petite église romane

lint-Gabriel, qui forme, du côté de Tarascon, le cap avancé

chaîne des Alpines, une inscription pleine d'intérêt, incrustée

un des bas côtés du chœur, et qui fait mention des corpora-

I de mariniers et d'utriculaires d'Arles, des Durances et

[Sa^nuDi (2).

I Plusieurs chartes des dixième, oniiËme et douzième siècles font mention navigation des utricHlaires sur tn Durance et de barques achetées à

Tl Durance Était encore navigable vers la fin du treilième siècle. Voir un acte de 1294 par lequel Étisnnetle, mfere du comte Bertrand, et LifrnDfld de Saint-Gilles exemptent l'abbaye de Saint- Victor des droits que les amtci de Provence avaient coutume de lever sur les bateaux chargËs de sel ou d« larchandises qni remontaient ou descendaient le Rhône et la Durance. [SlalisiV in Bouckes-dM-JtMHe. t. 11.)

leltre:

We| Frimiani Eupori, seviro Augiuslalij Col(onia) yulia{i) Aug{usla'^

^ Stxtit, naviculariio) mar^ino) Arel{aie), curaliiiri) eJHsd{fm) cerp{aris)

ni/ar(«Bi) DrutHlicurunt et ulric{u)lariar(Hm) corp{erati>nim) Erna-

p.tndui

on Eupor. sévir augustal de la colonie Julia Augusta d'Aïx, ateur de ladite corporation, patron dea corporations des bateet des utriculaires d'Ernaginum, Julia Nice à son époux bleo-

■I tiouv£e à Saint-Gabiiel, Ernagiui 9 Alpines.)

I la base occidentale d

L'existence de ces corporations nous est révélée par un grand I nombre d'inscriptions connues depuis longtemps du monde; savant, et on peut conclure tti-s sûrement que la navigation daiu' U région d'Arles était, à l'époque impériale, divisée en trois catt gories parfaitement définies. C'étaient d'abord les naviciikm marini, presque tous nomades et étrangers, appartenant, eB i général, à la nationalité grecque, dont les navires pouvaient tenir la iner, et se rendaient jusqu'à Marseille. Puis venaient les. bateliers des Rhônes et des Durances, nauiœ Rkodanici, Druentki, qui habitaient indistinctement toute la vallée du grand fleuve depuis Lyon jusqu'à la mer, et ne venaient à Arles que pourjf faire escale. Les utriculaires enfin, utricularii , naviguaient A la surface des étangs et faisaient presque tous partie de la famille arlésienne. Beaucoup plus nombreux que les autres, et surtout beaucoup plus attachés à ce sol spécial qui n'était ni la teneni l'eau, ils constituaient la population réellement originale de ce territoire étrange aujourd'hui si profondément modifié. Il y avail donc simultanément une flotte maritime, une flotte fluviale et uoe flotte paludéenne.

Les Grecs et les Romains séjournaient dans la ville; c'étaienl des étrangers ou des maîtres. Les utriculaires, véritables nationaux de la lagune, peuplaient îes faubourgs, les îles et les étaJigs; là, ils formaient une population à part et conservaient leurs mœurs et leur langue, leurs usages et leur liberté.

On coni^oit l'activité maritime et commerciale qui devait animer la ville d'Arles aux premiers siècles de notre ère. Achevai entre .son fleuve et sa mer intérieure, Ades avait, en effet, deuï ports, comme elle avait deux villes ; — sur la rive gauche o" Rhône, la ville officielle et patricienne; — sur la rive droite,'* ville des gens d'affaires, des mariniers et du peuple.

L'antique Alexandrie, bâtie sur la digue qui sépare la mer a"

EGION D'ARLES.

lac Maréotis, se composait aussi autrefois de deux vilSes : l'une dans la célèbre île de Pharos, l'autre sur le cordon littoral, reliées entre elles par une grande jetée artificielle, X Heptastade, transformée aujourd'hui par les atterrissements de la branche Canopique du Nil en isthme sablonneux. Un port intérieur existait dans le lac Maréotis; un port extérieur s'ouvrait sur la mer; et cette situation privilégiée avait assuré pendant de longs siècles à l'Egypte une place importante dans le commerce de la Méditerranée.

La situation d'Arles était, en quelque sorte, comparable à celle de la ville d'Alexandre et des Ptolémées. h Arles, s'écriait ie poète Ausone au quatrième siècle , Rome des Gaules , toi qui es double, ouvre tes ports hospitaliers (i). h La ville Conslantinienne avait bien, en effet, ses deux ports distincts. Le port en rivière, établi sur les deux rives du Rhône, lui ouvrait, par la remonte du fleuve, l'accès de toute la Gaule; mais la route de la mer lui état fermée sur cette voie par cette barre du Rhône qui a résisté jusqu'ici aux siècles et aux hommes. ■ Les embouchures du Rhône, \ disait Vau ban , sont et seront toujours incorrigibles (2) », et il a été [ detout temps impossible aux navires calant plus d'un mètre d'eau I de passer en basses eaux du fleuve dans la mer. Les ingénieurs ( modernes ont tourné la difficulté par l'ouverture d'un canal maritime entre la tour Saint-Louis et le golfe de Fos. La solution ancienne était plus naturelle et par suite meilleure; et le second port d'Arles, le port intérieur, ouvert sur les étangs, permettait aux lavires de charge de descendre jusqu'au Grau-de-Galéjon, « oiJ,dit Plutarque, se trouve une embouchure profonde, capable de rece- 1 Voiries plus grands navires, calme et à l'abri du choc des I Vagues 1. Puis on entrait en mer.

I Id nature avait donc placé la ville d'Arles dans une situation

r privilégiée, Jusque vers le dixième siècle environ de notre ère, le I fleuve libre se répandait sur tous les étangs voisins, et formait fc autour des remparts romains une immense rade intérieure. Cette ^^L rsde, graduellement colmatée, s'est transformée en prairies arrosées

(') Voir page 371. note, ') VwBAH, OisimtH, t. 1. p. 94, m-8°. Paris, J. Corréard éd.,

et en marais roseliers dont le niveau est à peine plus élevé que celui des basses eaux du Rhône et qui n'en sont présenésque par une ceinture de digues de construction récente; mais lea anciens étangs, échelonnés le long du fleuve, communiquaient tous entre eux par des passes navigables, et aboutissaient au golfe de Fos.

11 était donc facile aux navires de mer de se rendre sous les mura de la ville. Deux routes s'offraient à eux : l'une pïi le Rhône, c'était celle des allèges, des tartanes à faible tirant d'eau, de toutes les embarcations que nous appelons aujourd'hui ries barques de petit cabotage, et qui pouvaient, à la rigueur, franchir la barre de l'embouchure sans trop de diflîcultés; l'autre, par le Crau-de-Galéjon , dans lequel la mer pénétrait alors beaucoup plus librement que de nos jours.

Marius fut le premier qui comprit l'importance de cette route directe d'Arles à la mer; et les fameuses Fosses MariennM n'étaient et ne pouvaient être que la régularisation d'un chenil maritime déjà existant à travers le long chapelet d'étangs qui bordaienl la rîve gauche du Rhône jusqu'à la frontière m.irilinif.

Toute la plaine en grande partie inondée qui s'étend depuis If» contreforts calcaires de Beaucaire , le massif de la Montagnette et la chaîne des Alpines jusqu'à la grève sablonneuse et indécise du golfe du Lion, constituait, en fait, une lagune. Ce n'était p^s un « territoire » dans l'acception vraie du mot, et nous serions presque tenté de l'appeler la « mer d'Arles »; car lorsque soufHaient les vents du Sud ou du Sud-Est, qu'en Provence on nomme si bien le n vent des tempêtes », le niveau de la nier s'élevait d'une manière sensible, et les eaux grossies de la Méditerranée remontaient d'étang en étang, remplissaient toutes les cuvettes des marais, aujourd'hui en partie desséchés, et forniaienl autour de la ville un véritable lac salé.

A défaut de documents cartographiques très anciens, la lecture intelligente des cartes modernes, la comparaison de ces cart^' entre elles, depuis les Portulans du seizième siècle jusqu'à la hell' œuvre de Cassini et aux dernières reconnaissances de l'Etat-

LA RfiGION D'ARLES.

!|iprtémoignage et l'interprétation des géographes classiiers siècles, et, par-dessus tout, l'étude physique et du delta du Rhône, permettent de rétablir, avec une isimation voisine de la certitude, la situation topographique lydrographique ancienne de la ville d'Arles. Ia. mer, d'ailleurs, était beaucoup plus rapprochée d'Arles à l'origine de notre ère qu'elle l'est aujourd'hui; et c'est la loi de tous les fleuves qui débouchent dans une mer inerte et sans marée d'avancer toujours vers le large et de prolonger sans cesse les musoirs de leur embouchure. Nous avons vu que le Rhône, grossi de la Durante, charrie 17 millions de mètres cubes de iist, de limon et de boue. Il est sans doute difficile de savoir si celle masse de sédiments est toujours la même depuis l'origine des siècles, et quelle est la fraction de ces apports qui est entratnéeaa large et va se perdre en mer, et celle qui reste définitivenient attachée au continent. Toutefois, on peut très bien admettre, sans erreur sensible, que le tiers de ces matières minérales, le Iwrt au moins, est annuellement soudé à la terre et doit finalement se retrouver sous forme de flèches de sables, de cordons littoraux, d'exhaussements de berges, de comblements de marais et ^'avancements en mer.

'he Rhône nourrit donc la côte, la développe, l'exhausse, ice; et 4 millions de mètres cubes au moins s'ajoutent chaannée à la masse du delta. En les supposant répandus et nivelés 'Urune épaisseur moyenne de i mètre, on voit que c'est environ ■00 hectares qui représentent, depuis l'origine de notre période taelle, le taux normal d'accroissement de la grande plaine marid'Arles. Tel est le gain annuel de la terre sur la mer. ïest dès lors facile, en procédant en sens inverse et en remon- ■ cours des âges, de reconstituer l'ancienne lagune d'Arles. t, en effet, de faire, pour ainsi dire, un déblai rétrospectif; lut enlever, par la pensée, 4 millions de mètres cubes par an irritoire actuel, et on aura ainsi un aperçu de la situation reslive, à différentes époques, de la mer et de la terre, du fleuve étangs.

Ce rapprochement de la mer et de la ville d'Arles ressort encore d'une manière manifeste de l'établissement successif des anciennes tours du Rhône. Ces tours étaient échelonnées de distance en distance sur les deux rives du fleuve. Strabon raconte que les Grecs de Massalia en avaient fait établir deux qui servaient de signaux à l'embouchure principale du Rhône, celle qu'on appelait la bouche marseillaise, os Massalioticum (i). Non loin de là, dit-il, ils avaient élevé un temple à Diane l'Éphèsienne, leur déesse favorite, dont ils avaient importé le culte , dans toutes leurs colonies (2). Les atterrissements du fleuve, les ties vaseuses qui en rendaient l'approche diflïcile, la nature du sol plat, sans relief, presque à fleur d'eau et recouvert souvent par les crues ou le gonflement de la mer, constituaient un réel danger, et, ■ pendant les temps couverts, on ne pouvait distinguer terre même de fort près (3) ».

Il est fort regrettable de ne pouvoir retrouver aujourd'hui l'emplacement exact de ces anciens sémaphores. Le moindre vestige de ces constructions littorales serait un précieux repère permettrait de déterminer la limite précise de la mer à l'origine de notre ère. Les archéolc^ues signalent, à la vérité, sur la rive gauche du Rhône, les ruines d'une tour gallo-romaine qui pourrait bien être une des tours de Strabon ; mais il convient de

(l) Aiôiccp oi MaiTsaïiiùTii irJpYOu; àvÉOTTiOccv 9ii|xeTk, cEoiKEÏwp^vot icôvra Tpôm'^ Xiipow- (SiRAB., Gregr.. 1. IV, ch. 1. J 8.)

(S) On dit qu'au moinenl où les Phocéens allaient quitter leur patrie, »>> oracle leur prescrivit de demander àDianed'ÉphÈse un conducteur pour le ïoy'C qu'ils allaient entreprendre. S'étant donc rendus à la ville d'Ëphèse, pendu' qu'ils s'y informaient de quelle manière ils pouiraiect obtenir de la déesse <* que l'oracle venait de leur prescrire , Diane apparut en songe â Aristarci*> Upe des femmes les plus considérées d'Éphëse, et lui ordonna de partir aveC '" Phocéens, en prenant avec elle une des statues consacrées dans son tetiip L'ordre fut exécuté. Arrivés aux lieux oii ils devaient s'établir, les Phocée*"*^ bâtirent le temple dont j'ai parlé, et témoignèrent pour Aristarché la plus gr3^ . estime, en la nommant prêtresse de la déesse... Toutes les colonies sortie* ' sein de Marseille ont regardé Diane comme leur première patronne, et se ^^ conformées, soit pour la forme de la statue, soit pour son culte et tous lesat* rites, il ce qui était pratiqué dans la métropole. (StRaB., Géogr., [. IV.) ,

(3) ...ûiTTc |i)l xaSopdvtai (i.i;S' (yrù( i> Taî( SunoEpiai;. (Strabon, GéegT.,\. ch. i,i8.)

LA KSGION D'ARLES.

:pter cette interprétation qu'avec une extrême réserve, ^avancement de la terre sur la mer est sans doute continu ; le taux de cet avancement n'a pas été toujours le même; et irtaines circonstances ont accéléré, dans les temps modernes, lation des atterrissements. La faveur accordée aux défrilents sous le règne de Louis XIV ayant invité les habitants lela haute Provence, du Dauphiné et des Cévennes à cultiver les [Aturages situés sur le penchant de leurs montagnes, les terres 3e ces lieux inclinés, devenues plus mouvantes, cédèrent ainsi plus facilement à l'action des pluies. Une portion très considérait s'en est, pour ainsi dire, fondue dans le Rhône par le canal torrents qui aboutissent à la Durance, à l'Isère et au Gardon. D'un autre côté, les jetées en pierre, dont on use depuis un le pour la défense des levées du territoire d'Arles, resserrant plus étroitement les eaux dans leur lit, ont précipité les princifauï créments vers l'embouchure du fleuve.

|l C'est sans doute à ces deux raisons combinées qu'il faut ibuer le prompt reculement de la mer, en cette partie, depuis Ore-vingts ans au plus. Mais, quoique auparavant la progresfût plus lente, elle ne s'opérait pas moins, puisque la cause listait toujours (i). »

convient, en outre, de remarquer que, si le fleuve déposait lies temps anciens moins de sédiments à son embouchure, S parce qu'il se répandait beaucoup plus sur le territoire pendit la période des inondations. Les sédiments formaient moins 'Iles vaseuses, te développement de l'appareil littoral marchait Lu lentement; mais, en revanche, !e delta plus inondé était tcoup plus rapidement colmaté et exhaussé. 1 peut donc très bien, en se reportant à près de vingt siècle* rière, se faire une idée assez nette de la physionomie de l'anterritoîre. En supposant même qu'une notable partie des billions de mètres cubes charriés aujourd'hui soit due à des !B modernes dont l'endiguement et la disparition des grandes

Ahibeht. ObstTvaliims sur uh passage d'Ammien Marcellin IbucàoiI FattdiitoMce d'ArUs à la mer. Arles, 1782.

forêts des Alpes et des Cévennes sont les principales, il est certain qu'en accumulant ainsi, pendant deux mille ans, plusieurs millions de mètres cubes, on arrive à un chiffre véritablement formidable; et, bien qu'il soit impossible d'être précis en pareille matière, il est difficile de ne pas atteindre près de deux milliards de mètres cubes; ce qui représente une couche de Umon de vingt mille hectares sur une épaisseur moyenne de dix mètres. Qu'on. enlève par la pensée une pareille masse de terre végétale dans toute la zone qui s'étend depuis la Durance jusqu'à la mer, et l'on verra le nombre considérable d'flots qui devront disparaître, I Je lagunes qu'il faudra approfondir, de prairies et de terres vagues aujourd'hui, qui deviendront de véritables bassins. Notre expression de a mer d'Arles » est donc parfaitement justifiée.

Il est cependant à peu près impossible de dire à (Quelle dif- ' tance exacte de la ville d'Arles se trouvait la mer aux dîfférenles ■époques de l'histoire. Elle s'en éloigne tous les jours, La progression du rivage est rapide, plus rapide même aujourd'hui, ainsi que nous l'avons dit, que dans les temps anciens. Mais le phénomène a suivi, depuis l'origine de notre époque géologique, ow marche continue; et l'on comprend, dès lors, très bien la vale"' des expressions employées par les géographes classiques et mêms les chroniqueurs du moyen âge. Festus Avîenus dit que la viW* se trouvait à l'embouchure sablonneuse du Rhône dans le vo^^^' nage de la mer, et la représente comme un f)ort maritime pe**P ■de Grecs commerçants (i). Ausone la dépeint baignée de toi*^ parts par les eaux du Rhône et des étangs (2) .

L'Anonyme grec, qui écrivait sous le règne des emper^** Constance II et Constant, c'est-à-dire au quatrième siècle notre ère, dit en propres termes qu'elle était » située suf

<t) AVJKN., Or. mar., V. 679-681.

i 2) AusON-, Dtclar. ttrb., op. cit.

LA RÉGION D'ARLES. 393

mer (i) ». « Le Rhône fougueux, écrivait Ammien Marcellin à peu près à la même époque, se jette dans la mer des Gaules par une large embouchure, dans le fond d'un golfe, à i8 milles de distance d* Arles (2). » Ce serait à peine 27 kilomètres; il y en a aujourd'hui plus de cinquante.

L'empereur Honorius, enfin, en désignant, en l'an 418, la ville d'Arles comme le lieu de réunion des sept provinces des Gaules, motivait son choix par l'excellence de sa position maritime. « C'est là, peut-on lire dans le texte un peu déclamatoire de l'édit impérial empreint de toute l'emphase des pièces officielles de la décadence, que les eaux du Rhône se mêlent à celles de la mer Tyrrhénienne, decursus Rhodani et Tyrrheni recursus; c'est là que ï'on peut arriver facilement de toutes les parties du monde et par tous les moyens, avec le secours de la voile, de la rame, en char, par la terre, par le fleuve, par la mer, vélo, remo, véhicula, ^er^a, flumine, mari (3) . »

Cette double situation de la ville à la fois maritime et fluviale parait s'être continuée jusqu'au moyen âge, et Roger de Howeden, qui a laissé dans son histoire d'Angleterre l'itinéraire détaillé suivi en i loi par la flotte anglaise allant rejoindre le roi Richard en Palestine, raconte qu'elle côtoya jusqu'à Marseille tout le rivage de la Méditerranée et vint toucher successivement, dans l'estuaire du Rhône, aux ports de Saint-Gilles et de la bonne ville archiépiscopale d'Arles-le-Blanc (4) .

Les témoignages les plus autorisés (Strabon, César, etc.) ne '^^Us permettent pas de mettre en doute qu'à l'époque de la guerre

Cï) Vet. orb. descript. (Jacob. Gothos, ch. xlix.)

C^^ Spumeus Rhodanus Gallico mari concorporatur pcr patulum sinum, quem j^^*^9tt ad gradus, ab A relaie octavo decimo ferme lapide disparatum. (Ammian. "^ï^CELL., Rer. gest., 1. XV, ch. 11.) C3) Voir pièce justificative V.

C<<%.) Roger de Howeden, Annalium parte posteriori, ad ann. 1191.

des Gaules, c'est-à-dire un demi-siècle avant Jésus-Christ, Arles ne fût, depuis longtemps déjà, fort étendue, populeuse, riche et commerçante. Peu après la fondation de Massalia , les Grecs avaient gagné de proche en proche sur la zone littorale. A Arles, ils avaient acquis une sorte de droit de cité et s'étaient tout à fait greffés sur la population autochtone.

Grâce à eux, la marine, l'agriculture, l'industrie, tous les arts prirent un rapide développement ; c'étaient eux principalement qo alimentaient les chantiers de construction navale, disposés sur les deux rives du Rhône, assez vastes , assez bien outillés pour que César, ainsi qu'on l'a vu, ait pu y faire construire la flotte qui devait luîservir au siège de Marseille. La ville barbare devint bientAt marchande et l'un des premiers comptoirs, cmporia, peut-être même le plus important, et, à coup sûr, le mieux situé de toute la Gaule.

Ce fut vers l'an de Rome 707 (46 av. J.-C.) qu'eut lieu Ij transformation d'Arles gréco-celtique en colonie romaine. Depuis trois ans, la Gaule était réduite à l'état de province. César, désireux d'acquitter sa dette de reconnaissance envers un de ses lieutenants, avait nommé gouverneur de la ville le commandant de sa flotte, Decimus Junius Brutus, qui venait de s'illustrer au si^ de Marseille. Lorsqu'il le jugea suffisamment récompensé, il le releva de cette haute et lucrative magistrature et songea à rattacher Arles à Rome par un lien tout à fait durable. C'est alors qu'il chargea l'un de ses questeurs, Claudîus Tiberius Nero, père et grand-père de trois enfants qui, pour le malheur de l'humanité, devaient être Tibère , Claude et Caliguia , de conduire dans la Narbonnaise deux colonies, dont l'une s'installa définitivement a Arles, et la seconde vint renforcer l'ancienne colonie civile de Narbonne, fondée depuis près de trois quarts de siècle ( 1 18 av- J.-C.), et qui commençait visiblement à décliner. Suétone est 1« seul des historiens qui nous ait conservé le souvenir de cet événement considérable, l'un des premiers actes de colonisation M militaire » que Rome ait accomplis en dehors de l'Italie (i)-

(1) PaUr Tibetii. guasiar C. Casarh. Alexandrino beUo classi pratt"'"^

LA KSGIOM D'ARLES.

e rôle de ce Tibère, envoyé seulement dans les Gaules comme {des triumvirs, fut d'assigner, suivant l'usage romain, des tes aux soldats vétérans qui devaient former le noyau des lëux colonie» naissantes. Six mille hommes de la sixième légion jccupèrent la ville et la campagne d'Arles, qui s'appela Arelate Stxtanorum. C'était, en effet, une véritable prise de possession nilitatre, faite sans violence à la vérité, mais avec la rapidité, la iiscipline et la méthode des opérations de guerre bien conduites. Tacite nous dépeint ces vétérans de la république, précédés de leurs tribuns et de leurs centurions, entrant en ordre dans leur nouvelle patrie comme dans une ville prise de force, et sachant 1res bien qu'ils ne rencontreraient aucune velléité de résisance(i).

Derrière eux marchaient une nuée de fonctionnaires spéciaux. iésignés sous le nom A'agrimensores, ou mesureurs des champs, :hargés d'arpenter, de mesurer et de répartir entre les nou- 'eaux arrivants une portion des terres de la colonie. Puis 'enait toute une hiérarchie d'employés civils, religieux, judiciaies, administratifs, ayant chacun leurti fonctions parfaitement l^nies, leurs attributions toutes tracées (2), et placés sous la lirection unique d'une sorte d'administrateur général qui prenait tiftom de curator colonix , et qui était comme le moteur principal Eette machine gouvernementale parfaitement montée. C'était, *n mot, une petite Rome qui se transportait tout d'une

n edvitloriam tonlulil. Quart el ponliff* in htin 'êI ad dedueendas in GaUiam calonias, in queii Narba el BVCTON. Tibtr., ch. IV.) ' Vltivcrsi* UgialUi deduccbanlur cum trièunis cl c

■dinii militibus. (Tacit., Ann.. I. XIV, ch. XXVic.J C'étaient des apparilores. sotte d'ofSciers publient attachés au service de la t; des tCTtba et des tibrarii, scribes ou grammairiens, qui correspondaient X employés de bureau de nos administrations publiques ; des pracants ou B publics, dont l'usage était aussi répandu que varié dans la vie romaine, des tribunaux, dans les comices, dans les ventes, dans les jeux publics, s assemblées, dans les funérailles, elc. ; des fiullarii, fonctionnaires de e religieux, qui avaient soin des poulets sacrés; des ankitecti, chargés des s publics et de la voirie; àcs fimlont. préposés aux déJin ~ is, etc...

mturionibHM tt ivii

pièce sur un nouveau territoire avec son armée, ses citoytM et ses cadres de fonctionnaires et de magistrats. Une cour ou curie, image du sénat, était immédiatement installée; et les décrets de ses décurions étaient pour la colonie l'équivalent des sénatusconsultes de Rome. On répartissait l'autorité civile et militaire entre les mains des triumvirs et des décemvirs ou consuls; c'étaient eux qui représentaient la force et le pouvoir. La polies et l'administration étaient confiées aux censeurs, aux questeutï et aux édiles. La religion enfin était livrée à l'exploitation de tout un attirail de ministres et de prêtres, augures, pontifes, flamines voués au culte assez complexe des dieux de l'époque et plus tard des empereurs divinisés. \

Ce n'était pas tout. Il fallait non seulement parler aux ynt des peuples nouvellement conquis . mais aussi rappeler à aicolons et à ces soldats la patrie absente et quelquefois regrettât. I.a ville fut agrandie et ceinte de massives murailles coupées it distance en distance par des portes flanquées de tours roodestt crénelées comme celles que l'on voit encore à l'entrée de la viBï de Koiiie.

Une nombreuse armée d'ouvriers de toute nature fut occupée ï la construction des mêmes édifices publics que l'on avait vus 9 longtemps sur les bords du Tibre : un capitole, un forum, des temples, des arcs de triomphe, des aqueducs, des marchés, etc., et surtout des lieux de repos et de plaisir : un cirque, des théâtres et des bains. En quelques années, l'aspect de la ville et delà campagne d'Arles avait complètement changé. La populeuse bourgade s'était transformée et enrichie, et, tout en augmentant chaque jour son importance commerciale, elle avait cessé d'être exclu5iv^ ment marchande pour devenir patricienne et opulente, digne d'être comparée à Rome elle-même, Galîula Rotna Arelas.

Malgré le Rhône et les étangs qui l'entouraient de toutes partSi le plateau d'Arles était cependant assez mal pourvu d'eau; ^< avec l'aspect d'une ville noyée, la colonie romaine manqua un pCi pendant un certain temps, de cet élément de richesse, quiM ^

LA RÉGION" D'ARLES

»re une des merveilles de Rome, et qui est peut-être le Lnd luxe des villes civilisées.

|eaux troubles et saumâtresduRhôneetdes marais n'étaient lurce que pour la ville basse et ne pouvaient servir qu'aux ■ les plus vulgaires des marins et du peuple. La ville patrih, les thermes, les maisons opulentes exigeaient une eau live, plus limpide, et surtout une commode distribution. it comme Rome, Arles fut dotée d'une magnifique canalîsajCe fut Constantin qui la lui donna. Les plus belles eaux de ■On sont celles qui naissent au pied de la chaîne des Alpines, te le versant Nord, dans la vallée de la Durance, soit sur le jtt Sud, dans la plaine des Baux. L'aqueduc principal partait ^virons de Mollèges, près d'Orgon, serpentait à mi-côte sur bc septentrional des Alpines, débouchait à Glanum (Saintf), après avoir traversé un souterrain de plus de deux Êtres, contournait le ç\at&3t\i A'Ernaginum (Saint-Gabriel), dirigeait , en passant par Fontvieille , vers les montagnes de tet, de Cordes et de Montmajour, pour arriver à Barbegal. [recevait comme affluent les eaux recueillies dans la vallée paux par un deuxième aqueduc dont l'origine était aux Ims de Maussane. Les deux canalisations n'en faisaient plus Isais qu'une jusqu'à Arles. L'aqueduc agrandi, presque E, traversait les bas-fonds des étangs des Baux sur des arcapont on voit encore les débris, longeait ensuite la plaine de ^U, dominait les marais du grand Clar et du petit Clar, jbdait au Sud d'Arles au pont de Chamée, se retournait iuement vers le Nord, et passait enfin au pont de Crau, sur Hgnifique ouvrage à double rang d'arcades, dont le viaduc jpie a utilisé les massives substructions (i). i^ eaux de la célèbre Fontaine de Vaucluse furent aussi bà contribution pour alimenter la ville constantinîenne, et on touvé les restes de l'aqueduc antique sur la rive gauche de la des. Le canal traversait en galerie souterraine la montagne

Gautier-Oescoites , AguedHcs aHligues d'AtUs. Congrès d« la Jogie. Arles, 1876.

3j>8 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE NEUVIEME,

de Vaucluse même, serpentait ensuite ik flanc de coteau en dorainant la plaine, passait à côté de la petite chapelle romaine de Bonpas, puis allait droit à la Durance qu'il franchissait au moyen de tuyaux en plomb (i). Après la Durance, il se dirigeait vers Ch A t eau- Renard, doublait l'extrémité occidentale des Alpines, et se soudait aux deux aqueducs précédents, pour arriver avec eui h Arles, en passant par le pont de Crau. Les traditions locales, qd ont consen'é d'instinct te souvenir des grands faits historiqu», ont, de tout temps, désigné les ruines de ce canal, encore trts apparentes près de la Fontaine de Vaucluse, sous le nom de « canal d'Arles ».

Toutes ces eaux arrivaient à Arles au point culminant du pl^' tenu, entouraient l'amphithéâtre sans y pénétrer, inondaient k»; thermes et la naumachie, et, après avoir alimenté la ville super ricure, se rendaient au palais de l'empereur sur la rive gaucbeih RhAne. Des tuyaux en plomb traversaient alors en siphon le grand bras du fleuve; et le faubourg populeux de TrinquetaîHe, dijà relié à la cité patricienne par un pont en charpente, dont on voit encore les amorces des culées en pierre sur les deux rives, part^ cîpait largement au bienfait de la canalisation (2).

fi) L. RodtrrrN, L-agneduc de yanduse à Arlei. Mémoires de VAraàémlcic V»uf!uw. t- IX, année 1890,

viers de la Durance ont été déposés pendant un certain temps dans la chapelle^ Bonpas et malheureusement perdus ou vendus comme vieux plomb; mai) on a heureusement sauvé un nombre asseï considérable des tuyaun en f)vm qui traversaient le RhAne à Arles. Quelques-uns, dans un état de consemli* parfaite, portent te nom du fabricant, celui de la ville et des chîflres fnpp^ en relief ;

(Dans le RhAne, 1570.)

(Dans le Rhône, IS70.)

(Au palais de l'empereur, 1G50.)

(Dans le Rhône, 1708.)

(A Trinquetaille, 1866.)

LA RÉGION D'ARLES

apogée de la ville d'Arles a été au quatrième siècle sous la Ination des Constantins.

Lorsque l'impératrice Fausta, femme de Constantin le Grand, pr le point de donner un héritier à l'empire, elle reçut de son (g. et mattre l'ordre de se rendre à son palais d'Arles. I.,a ïme gauloise n, Gallula Roma, comme elle s'appelait orgueileoient, jouissait depuis près d'un siècle de toutes les faveurs Iriales. La Narbonnaise, qui comprenait toute la partie mérisle de la Gaule, baignée par la Méditerranée et une grande ù de la vallée du Rhône, n'était plus cette région à demi are dont la conquête avait coûté si cher aux armées de la iblique et aux légions de César. Auguste avait planté en face l.tner, sur l'une des crêtes des Alpes, un magnifique trophée, iTurbie, — qui consacrait la victoire définitive de Rome. C nous a laissé le texte de l'inscription gravée à la base du ament, et qui donne la liste des quarante-cinq peuplades gau- H, désormais soumises, de la région des Alpes (i). Tout le pays pris entre le Rhône , la Durance et la mer était pacifié et ebi. Des routes s'ouvraient à l'intérieur et venaient se relier à Rnde voie Aurélienne qui longeait le littoral. Les colonies Jues échelonnées sur la côte, depuis l'Espagne jusqu'en Italie, nnaissaient toutes l'autorité romaine, et quelques-unes récent le titre d'alliées, fœderats. La flotte impériale avait son d'attache à Fréjus, qui était, avec Misène et Ravenne, l'un trois grands ports militaires dans la Méditerranée. Tacite raconte que toute la zone littorale était habitée par !

!j>B Caumont, Fragments: de l' inscription

W. (Bull. T

•flUAND, Fragmen\

», DESjAMtilss, Gaule romaine, t. II, ch, xvl. Y LexTKÉmc, La Provence maritime ancienne et

rifitioH du muni.msn/ de , de la Turbie. (Rev. arc

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des familles patriciennes qui ne le cédaient en rien aux plus opulentes de Rome. On y retrouvait les niÉmes mœurs, les mêma cultures, les mêmes raffinements de luxe que dans la Campanieet sur les côtes fortunées de Sorrente et de Baïa. C'était plutôt ui seconde Italie qu'un pays de conquête (i). On l'appelait la pn> vince par excellence, Provûicia; et depuis dix-huit siècles elle t conservé ce nom de choix. C'est la Provence moderne (2). ■

Mais cette province , malgré son nom latin , était une ter» plutôt grecque que romaine. Nous avons vu que sept à huit cent* ans avant notre ère , les Phéniciens qui fréquentaient tous la petits ports de la Méditerranée avaient établi un de leurs comptoirs à Marseille, et que, cent cinquante ou deux cents ans aprii, des Grecs, chassés d'Ionie, vinrent renforcer cette colonie naissante, substituant ainsi peu à peu l'élément grec à l'élément phénicien .

Une l^ende poétique, devenue presque classique à d'avoir été reproduite par les historiens et les géographes de loui les temps, raconte que. dans la première année de la quarantecinquième olympiade (an de Rome 154, — 599 ans av. J.-C.),iin flottille grecque partit du port de Phocée , l'une des douze viifes ioniennes de l'Asie Mineure, sous la conduite d'un aventurier do nom d'Eumène ou de Protis, et vint aborder dans le petit fiord naturel où devait s'élever plus tard l'opulente Massalia. La première préoccupation des nouveaux débarqués fut de se placcf sous la protection de la tribu indigène des Ségobriges, qui faisait partie du groupe des Salyens ; et ils ne trouvèrent rien de mitiiï que d'envoyer, avec quelques présents, une ambassade à leur roi Senannus, Nannus ou Nann, qui habitait Arles. C'était, paruie heureuse coïncidence, le jour même où Nann réunissait à sa table les principaux guerriers de sa tribu et devait demander à sa Slw Gyptis de se choisir un époux parmi eux. L'arrivée du jeune Grtc

(1) As'"""" r""«. viroram marumqiif digTtalione. ompiiludine ^am. "^ pravinciariim pmtffrenda, brfvilfrqiie llalia vérins quam firariiKit. [P'"'' LUI, ch. IV.)

{2) Ch. Lenthêkic, La rigian du bas Rkint. Paris, 1 S3 : . Hachetic éd.

LA RÉGION D'ARLES

B véritable coup de théâtre. II prit place au banquet. Sa tgrâce naturelle, ses manières séduisantes, la noblesse et jnce de sa personne et de ses traits contrastaient avec l'allure die et vulgaire des autres convives. Libre dans son choix, îeuse et passionnée, cédant peut-être à un vague désir Spendance et à l'attrait de l'inconnu, la blonde fille du Rhône hça résolument vers lui, et, sans écouter les murmures de {[étendants éconduits, lui tendit fièrement la coupe synibodes fiançailles. Protis la porta sans hésitation à ses lèvres, et nce fut conclue.

ixemple de Gyptis entraîna un certain nombre de ses com- Es; et la colonie naissante se construisit à la hâte quelques étions, un temple et une première enceinte qui devait la X à l'abri d'un coup de main. Il était temps; car le souvenir DJure reçue, la prospérité et le développement rapide de la tcolonie et probablement la défection plusieurs fois renoude leurs femmes et de leurs filles, avaient excité au plus d^ré la haine jalouse des Ségobriges. Profitant des fêtes de !, ils se présentèrent un jour en grand nombre, après avoir ixât dans les murs de la ville des armes cachées dans des (couverts de feuillage. Mais l'amour, qui avait fondé la ville une, devait aussi la sauver. C'était, paraît-il, dans la destinée lies d'Arles de subir le charme des enfants de Phocée. Une (femme dévoila le complot. Les Massaliotes s'emparèrent de

Ees mêmes qui devaient leur être fatales, et une sanglante ibe consolida à tout jamais leur établissement sur la côte ne. Ils appelèrent alors leurs frères d'Ionie. Ceux-ci arriii en masse; et la fortune de Massalia suivit dès lors une fession merveilleuse.

Mt toujours avec regret qu'on est obligé de renoncer à une iBeet de retomber dans la réalité de l'histoire. Celle que nous ns de rappeler offre une saveur étrange et une sorte de grâce Gu barbare, qui la rendent particulièrement poétique et séduif. Mais nous devons à la vérité historique de déclarer qu'aucun

document sérieux ne permet d'aftirmer l'existence de Nana, de Gyptis et du jeune Grec qui fut le héros de cette aventure un peu trop chevaleresque.

Eumène et Protis ne sont d'ailleurs que des noms supposés [àificvr.i, doux, propice; ttiûtoç. premier) ; et tout ce que l'on peut dég^er de positif des récits des historiens anciens, c'est que vers l'an 600 avant notre ère, une première expédition grecque, envoj'ie sans doute en reconnaissance sur la côte méridionale de la Gaule, y rencontra tout de suite des conditions d'établissement asseï favorables à la marine et au commerce, pour décider les habitants de Phocée à s'expatrier en masse et à quitter définitivement leur ville en proie à toutes les dévastations d'Harpagus le Mède, lieutenant de Cyrus, alors maître souverain de la presque tolalilé de l'Asie civilisée (i), 11 y a donc eu vraisemblablement dtui migrations grecques : la première, que les historiens placent coït vingt ans avant la bataille de Salamine, c'est-à-dire en Vaaait 599 avant J.-C., ne fut qu'une sorte d'avant-garde; la secondt, cinquante-sept ans plus tard, correspond à la prise de Phocée pir les Perses et les Mèdes (an de Rome 21 1-543 ans avant J.-C); et c'est de cette dernière époque que datent l'occupation définitive et la colonisation grecque de la Provence.

Mais tous ces émigrants de l'Ionie n'étaient pas gens à demeurer longtemps en place. Marins et commerçants, ils ne tardÈrent pas à faire des excursions sur tous les rivages voisins de Massalù, ils remontèrent ensuite le Rhône avec leurs bateaux; ils installèrent des comptoirs, établirent de petits entrepôts danS les principales villes situées le long du fleuve et de ses affluents. En moins de deux siècles, une sorte de petite Grèce s'établit suf cette côte ligurienne, autrefois sauvage et dépeuplée ; et la ville mère, Massalia, devint ainsi le foyer d'une colonisation pacifiq* dont l'éclat et l'activité suivirent une marche continue jus)"'* l'époque de la conquête par César.

L'invasion des Grecs fut donc non seulement très rapide, mu*

(0 HÉRODOTE, HÎSt., I. I, f 164.

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tablissement sur le sol barbare de la vieille Gaule, ils Rit très profondément la couche celtique que les navigabidens avaient à peine effleurée. Le travail de la terre est le principal et même le seul élément d'une colonisation sérieuse ; «c'est plus avec le fer de la charrue qu'avec celui du glaive que l'on devient le maître définitif et réel du sol occupé. Les émigrants de Phocée eurent le bon sens de le comprendre. Loin de se jeter sur notre littoral comme sur une proie, ils s'en firent une seconde patrie ; ils y importèrent tout d'abord les arts usuels et toutes les cultures qui avaient fait longtemps leurgloire et leur fortune sur les rivages de la mer Egée, et développèrent peu à peu, sur le sol de la future Provence, des mœurs plus douces et plus policées, un culte religieux plus noble et plus poétique, le goût des arts et tous les raffinements de la vie demi-orientale. Le pays, jusqu'alors rude et presque désert, fut bientôt peuplé et assoupli. La vigne et l'olivier furent plantés sur tous les versants arides. Tout contribuait d'ailleurs à rappeler aux Grecs la patrie abandonnée. C'étaient tes mêmes rochers blancs et calcaires, les mimes vallons pierreux encadrés de coteaux étages, aux tons bleuâtres et cendrés, et couronnés de bouquets de pins; la même flore un peu terne, mais au feuillage toujours vert ; — des chênes ftdes genêts sur les collines, des tamaris dans le voisinage de la "^le, des arbres de Judée et des genévriers de Phénicie, réminiscence de l'Orient. C'étaient surtout le même climat, la même "eret le même ciel.

Cette expansion de la race grecque eut pour premier résultat de réer autour delà métropole une pléiade de colonies massalîotes Ont les historiens classiques nous ont donné la liste et rappelé ^ principaux événements. Depuis la Catalogne jusqu'au golfe de 'ênes, la côte était littéralement jalonnée d'établissements marcillais (i). L'influence gréco-marseillaise ne devait pas toutefois Tiiter son action à la zone littorale; et des villes relativement logées de la mer, telles que Glanum (Saint-Remi) , Avenio

\'tf) Voir tome [", pièce justificative I.

SECONDE PARTIE. — CHAPITRE NEUVrÈME.

que des comptoirs grecs en relations constantes avec la métropole. I

Strabon et Etienne de Byzance mentionnent presque toutes ces | colonies, filles de la cité phocéenne; ils nous les montrent grandissant d'abord sous le patronage de leur mère, puis s'en détachant tour à tour et se créant peu à peu une sorte d'autonomie, Il est remarquable cependant que, dans cette nomenclature, le nom d'Arles ne soit jamais prononcé par eux; maïs leur silenU semble être une preuve de l'importance considérable qu'avait depuis longtemps la ville arlésienne. Arles, en effet, n'était plus à créer, Arles existait. C'était, depuis plusieurs siècles, une ville riche et peuplée; et les Phocéens de Marseille, peut-être aussi quelques familles de la Grèce elle-même qui accoururent directement dans ses murs, y furent reçus en hâtes, presque en amii. Ils n'eurent rien à fonder; ils apportèrent seulement leur goit pour le négoce, leur séduction naturelle, leur amour des arts Iraïf quilles, et se mêlèrent, sans effort et sans éprouver de résistance, à la population celtique. Vraie ou fausse, la légende des amours de l 'Arlésienne Gyptis et du Grec Protis indique assez que la violence n'avait pas été le prélude de la conquête. L'hellénisation <le la Provence et de la vallée inférieure du Rhône fut donc unt œuvre toute pacifique; et c'est pour cela qu'elle a jeté dans le cœur du pays des racines si profondes et laissé sur notre sol une empreinte si durable.

Plus d'une fille d'Arles au regard clair, à la taille frêle ctgB' cieuse, aux allures quelque peu sauvages, dut, à l'exemple de s* jeune souveraine, comparer les nouveaux arrivants aux Cell« '' .aux Gaulois rudes et grossiers, auxquels le sort semblait l'aviii/ jusqu'alors réservée. Nul doute qu'elles n'aient regardé avec beaucoup d'intérêt ces jeunes navigateurs intelligents, actifs, ^ I' physionomie ardente et fine, qui plaçaient sous le vocable d'uie adorable déesse leurs entreprises lointaines, et auxquels, comfflt la fortune, elles finirent bientôt par sourire et tendre la main. Les enfants de l'ionie approchèrent presque tous leurs lèvres de 1»

coupe séduisante qu'on leur ofErait; et c'est ainsi qu'est né ce type artésien, pur, correct, noble, éternel honneur de la vallée du Rbâne et qui ne se retrouve presque nulle part dans l'Occident.

On a certes beaucoup parlé de la beauté des filles d'Arles. Cette beauté est réelle, et quelques-unes des descendantes de la jeune Gyptis, véritables statues vivantes, semblent donner une vbion de la Grèce disparue. Les partisans fanatiques de la perpétuité des races et des manifestations indéfinies de l'atavisme croient même pouvoir reconnaître à Arles trois types différents : l'un grec, qui est le plus répandu, le second romain, le troisième sarrasin. Cette distinction est un peu subtile, et nos observations personnelles ne nous ont jamais conduit à la vérifier. Quelle qu'ait pu être d'ailleurs l'influence à Arles de la domination romaine ou mahométane, nous avons peine à admettre qu'elle ait pu modifier d'une manière sensible les traits nettement accentués d'une race déjà formée.

liest sans doute assez fréquent de rencontrer dans la plaine d'Arles quelques sujets dont les formes plus massives, le port plus majestueux que ceux de la race grecque rappellent assez les lïpes si connus du Transtevère, de la Campanie et du Pays Utin. Il n'est pas rare non plus de voir errer çà et là des figures plus bronzées, aux traits anguleux, dont les yeux noirs, faits de nacre et de jais, perçants et perpétuellement agités, semblent Une réminiscence de ce type sarrasin aujourd'hui localisé chez les tribus cosmopolites des Bohémiens errants. Mais ce sont là des "lanifestations isolées; et il y a loin de l'existence de quelques Sujets douteux à celle de trois races distinctes. Peut-être même ne faut-il voir dans ces types bruns et un peu rudes, qui s'éloignent plus ou moins du type délicat et raffiné de l'hétaïre grecque, qu'un débris de la race ibérienne ou ibéro-ligure qui a donvt de longs siècles sur tout le littoral du Langued

fent de

4ù6 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE NEUVIÈME.

Roussillon, et dont un grand nombre d'individus ont dû triscatainement franchir le Rhône, séjourner et se perpétuer pendant des époques indéterminées sur la terre de Provence.

Ce que l'on peut affirmer, c'est que la beauté grecque existeà Arles, et qu'elle existe seulement chez la femme. L'homme y est lourd, petit, vulgaire, rude dans ses formes et ses mouvements, grossier surtout dans les intonations de sa voix. La femme, au contraire, a conservé quelque chose de sa délicatesse native. Grande et souple, d'une grâce un peu fière, au profil de camée, la vie heureuse semble frémir dans les ondulations de sa taille. Son nez est droit, son menton très grec, son oreille fine; scayeuï, admirables de dessin, ont quelquefois une expression indéfinissable, et ses sensations subites et véhémentes sont tempérées par une sorte de grâce attique, don précieux de sa mère qu'elle saura transmettre à ses enfants. La tète est toujours coiffée à la grecque, les bandeaux simplement enroulés autour des tempes, les cheveux légèrement relevés sur le sommet, comme ceux de toutes les Vénus classiques, et maintenus par un large ruban lisse qui rappelle la sphcndoné antique. Le buste est recouvert d'un licim de gaze largement échancré sur la nuque et la poitrine, ^'A au-dessous du sein par une agrafe presque toujours ornée de pierres fines, noyée dans des flots de mousseline et formant ce gracieux chifîonnage si joliment appelé la n chapelle ». La jupt tombe à plis droits; une grande mante brune, réminiscence <ie la chlamyde grecque, la recouvre en partie et donne parfois àl'Arlésienne une ampleur et une noblesse toutes sculpturales.

L'infériorité plastique de l'homme est manifeste; et, à part une certaine souplesse de membres et une vivacité plus méridionale que grecque et d'une distinction en général fort médiocre, iln^ rien conservé de l'élégance de la race dont il est descendu.

C'est qu'en effet, malgré sa prétention au premier rang dans l'histoire physique de l'humanité, l'homme doit se résigner* n'occuper qu'une place secondaire. Il n'intervient en définitif' dans le développement de la race que d'une manière toutàfai' accidentelle et passagère. Dans cette perpétuité de l'espèce q"'

donne naissance au type et qui conserve la forme et la beauté, le premier rôle appartient sans contredit à la femme. Physiquement, moralement et même socialement, c'est elle qui est, en fait, le véritable moule de l'humanité, moule souvent déformé, avili et souillé par des contacts grossiers ou d'odieuses profanations, maïs qui se ressent toujours de la distinction de son origine primitive. Or, pour le littoral de la Provence et la basse vallée du Rhône, ce moule est grec; et, malgré les croisements et les altérations sans nombre que la conquête romaine ou la brutalité sarrasine ont pu lui faire subir, l'aigle qu'il a façonnée pendant neuf mois girde toujours, dans ses traits généraux, les traces de la noblesse et de la pureté du type originaire.

Ce n'est pas, on le pense bien, en examinant quelques sujets isniés qu'on peut se rendre compte de la persistance et de la réalité d'un type. Il faut envisager en bloc une population tout entière. II faut surtout la mettre en regard des populations voisines prises aussi dans leur ensemble. Pour Arles et pour toute la vallée moyenne du Rhûne, cette comparaison est réellement saisissante; et on peut direqu'au point de vue de la race et du type, toute la partie de la Provence située au-dessous de la Durance est unpays grec, que toute la région placée au Nord, entre la rive droite de la Durance et la rive gauche du Rhône, est un pays grtco-romain ; et qu'enfin, tout le territoire qui s'étend à une certaine distance de la rive droite du Rhône dans la direction des Cévennes, est resté un pays barbare et gaulois. C'est un fait évident, — et tous ceux qui connaissent cette émotion de l'œil en Pffeence de la beauté réelle peuvent se donner le plaisir délicat de * vérifier, — les femmes grecques de la région d'Arles présentent, 'om me lignes, une supériorité marquée sur l'ensemble de la popu- 3lîon féminine d'origine volke, cavare, salyenne ou allobroge. Il ' a chez ces dernières une dégénérescence marquée. La vulgarité ■^mble augmenter à mesure qu'on remonte dans la région monta- ^euse, et surtout dans cet âpre pays cévenol dont les popula- 'ons massives ont envahi quelques - unes des villes voisines

Irlcs. Cette thèse sera acceptée, nous le craignons, d'assez

mauvaise grâce par plus d'une lectrice; mais rien ne saurait infimn des résultats d'observations qui se manifestent d'une manière évidente. Sur les deux rives du Rhône, cependant, le type féminin est en général assez affiné; et il semble qu'une veine de sang hellénique n'a cessé de couler depuis deux mille ans le long du gnnd fleuve; mais à mesure qu'on s'en éloigne et qu'on pénètre dans le massif du vieux pays celtique, l'élément gaulois apparaît dans toute sa rudesse, et les populations des o causses n (i) et des hauts plateaux, en descendant dans la plaine, ont altéré la pureté et la finesse du type primitif, lui communiquant quelque chose <Jc leur grossièreté et de leur lourdeur originelles.

Deux natures de documents peuvent donner l'importance it l'hellénisation de la Provence en général et de la région d'Ariesf" particulier. Ce sont les inscriptions et les monnaies.

La monnaie est sans contredit l'une des manifestations lesmiem déterminées et les plus durables de l'individualité d'une race ou d'une nation. Elle porte en soi le caractère de la souveraineté; st cette empreinte sur un métal inaltérable est, pour un peuple comme pour une ville, l'affirmation de son autonomie devant l'histoire^' la postérité.

Tout le monde connaît les monnaies grecques de la ré^ono" Bas-Rhône. On les a collectionnées par milliers, et elles n'ont pi"* aujourd'hui d'autre A-aleur que celle du métal lui-même. Cet» quantité vraiment prodigieuse n'a rien qui doive surprendre, ^'"i observe, d'une part, que tes n^ociants massaliotes en t retenait"' des relations d'affaires très fréquentes avec les villes échelonna sur le fleuve, et que, de l'autre, ils faisaient exploiter les ricf"*

(i) On désigne sous le nom de n causses » {cal*, chaux) les plateaui (^'^ | de U région du h.iut Languedoc, des Cfvennes et du Vivarais, en gtnb^ ^ i rairps, b&s9e1^s et asïez arïdes.

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