‹ Du Saint-Gothard à la merChapitre 28 sur 51 · L. J.^CguEMiN, Guide du voyageur dans Arles. Arles · texte numérisé non relu

L. J.^CguEMiN, Guide du voyageur dans Arles. Arles

H. Clair, Les monuments d'Arles antique et moderne. Arles, 1837.

J.-J. ESTBA.NUIN, Éludes archéologiques sur Arles. Ail, iSjS. Etc., etc.

LA RÉGION D'ARLES

la rive droite, qui s'étendait alors beaucoup plus loin qu'aujourdtiiii. Les deux rives furent reliées d'abord par un pont de bateaux, puis par un pont en chaqiente, pons tabulatus, dont on aperçoit encore les amorces en maçonnerie sur les quais du Rhône (i).

Dans ces dernières années, les chambres d'emprunt du chemin de fer d'Arles à Lunel ont mis au jour des substructions et des vestiges de rues, qui semblent se raccorder avec le village de Fourques [furcha, fourche), alors comme aujourd'hui tête de ligne de ia Camargue et point de diramatîon des deux bras principaux du fleuve, hejorum, le lieu romain par excellence, occupait le centre de la ville. Comme V agora des villes grecques, il était carré ou rectangulaire, entouré de portiques et de colonnes, orné de statues (2), de petits édicules et d'objets d'art. 11 paraît avoir été « deux étages : l'étage supérieur formé de galeries, le rez-dechaussée occupé par les boutiques des marchands et des gens *I'aflaires. Après quinze siècles de bouleversement, ce lieu de réu- •lion permanente des citoyens n'a changé ni de nom ni de destination. On l'appelle toujours \e forum, et, dans la langue vulgaire, la «place des hommes n; et c'est encore là que stationnent, pendant ties heures et des journées entières, les Arlésiens modernes, qui ont tout au moins hérité de la flânerie et de la loquacité de leurs ancÈtres.

Au centre du forum se dressait la colonne honorifique de Constantin. Vis-à-vis était le palais du prétoire, sur les fondations duquel on a construit l'églîse et l'incomparable cloître romans de Saint-Trophime et les bâtiments presque méconnaissables de l'ancien archevêché. Derrière s'élevait la coupole du Panthéon, dont quelques amorces du soubassement, enfouies dans des caves presque remblayées, permettent cependant de rétablir la forme primiti%'eàpeu près semblable, sauf les dimensions, au célèbre Panthéon d'Agrippa. Plus loin se trouvait un édifice difficile à bien

"> Voir page 31a, note i.

'*) « J'allai me promener sur le forum... D'autres, pour ne pas me saluer,

I'^J^ftoti travers lesstatuei, se cacbueot derrière lescoioanos.» (Sio. ktrou..,

définir, qu'on a tout lieu de croire une basilique argentaire et que l'imagination des archéologues a même doté d'une inscription très problématique en l'honneur du grand protecteur d'Arles, de a mère Hélène, de l'impératrice Fausta et de leurs aïeux (i).

A côté se trouvaient les thermes, la naumachie, le théâtre, l'amphithéâtre; et au pied de la colline s'étendait le cirque (î) avec sa spina et son obélisque retrouvé intact après onze sièdes de submersion dans le Rhône, et qui décore aujourd'hui l'une dei principales places de la ville moderne.

Tout autour de ces monuments de plaisir étaient les édififes sacrés, les temples de la Bonne Déesse, de Rome et Auguste, de Mars, de Jupiter, de Diane, de Bacchus, qui nous ont laissai peine quelques débris.

Enfin, en descendant au Rhàne, on arrivait au palais ilc Constantin, qu'on appelait Trollia om TrttUum, comme celui d(S empereurs à Constantinople. C'était une œuvre plus byiantine que romaine. On n'y trouve plus le grand appareil et les magnifiques pierres de taille de l'amphithéâtre. Les murs sont construits en petits matériaux a^iutinés par un ciment d'une extrême dureté \ et portent partout des traces de revêtement ; et tout semble indiquer que cette princière demeure était décorée entièrement de marbres et de peintures, et présentait, à défaut de belles lign» architecturales, un très grand luxe d'ornementation. L'archittcture est maniérée, les voûtes en briques très surbaissées, la dfeoration excessive. L'exubérante richesse du monument contrastait avec la vigueur et la noble sévérité des constructions du premier siècle, et accusait déjà la corruption du goût et la décadence de l'art.

On n'était plus, en effet, au siècle d'Auguste. Les ConstantinSi qui ont tant embelli la ville d'Arles, se ressentaient tous de la

(!) DLVO CONSTANTINO MAXIHO PR1NC1P1 a(!vi CoHsiaittii fitio dM CU<«I»

nepoli) DOMINO sostro semper avovsio flIobio) CLAVD(io Coiafantina fhf^'' inviclo divi Corufanliti filia) piisscmae et vexerabili helenae {mia /'«" AugTUta Mairi alavUqué). [A.-L. Millin, op. cit., ch. xcvi[i.)

(a) Sur l'emplacement du cirque se trouve aujourd'hui un large boulcf"^ dont le nom modecne, Us Lices, rappelle Ie« jeui antiques de rhippodrotne-

5 de l'hippûdrorat- i

LA RÉGION D'ARLES

Bollesae orientale. Grecs dégénérés, Gr^cu/i plutôt que Latins,

ils ont importé dans le midi de la Gaule les mceurs efféminées et les habitudes de luxe des pays au milieu desquels ils avaient passé la majeure partie de leur vie. Leur engouement pour Arles ne devait être d'ailleurs que passager; et, après avoir enrichi et quelque peu corrompu la reine de la vallée du Rhône, ils retournèrent à Byzance, qui devint jusqu'à sa chute le siège vermoulu de l'empire en décomposition.

|ftlltre tous ces monuments le théâtre mérite une mention spé- Bbc, Il était situé presque au sommet de la ville patricienne, non pas tout à fait sur le plateau qui présente une assiette horizontale, mais sur le versant incliné du côté du Rhône. C'était, nous l'avons déjà vu à propos des théâtres de Lyon et d'Orange, une règle à ptu près invariable et as-iurément très rationnelle que d'adosser à une colline, toutes les fois qu'on le pouvait, l'hémicycle destiné aux spectateurs. Les gradins de la salle étaient ainsi directement étages sur le rocher. Les dispositions générales du théâtre d'Arles snnt celles de tous les théâtres grecs (i) . Le déblaiement de cette niine grandiose a mis au jour le pavé en marbre de Vorchestrum. plusieurs étages ou précinctions des gradins, prscinctiones, le mur de scène à peu près intact , la scène elle-même et une partie du podium, orné de statues, d'autels, de vases précieux et de colonnes flont il reste encore aujourd'hui de magnifiques débris.

C'est là qu'en 165 1 un heureux coup de pioche a fait découvrir l'un des plus admirables chefs-d'œuvre de la sculpture grecque, devenu classique aujourd'hui sous le nom de « Vénus d*.\rles n. Le marbre était enfoui au devant des colonnes de l'avant-scène et portait quelques traces de mutilation. Le torse était brisé en trois parties que l'on a pu heureusement rapprocher. La tête et le

(I) Voir, pour 1e5 am^Dagements des théâtres a Hlre d'Orange, pages 1 13 et suiv.

itlques, la description du

corps sont à peu près intacts, les bras seuls n'ont pu être retrouvés.

La découverte de cette précieuse antique est d'autant plus importante qu'on paraît croire à une imitation ou même à une reproduction de la célèbre Vénus de Praxitèle , malheureusement perdue. La jeune femme est nue à mi-corps , comme sa sœur de Milo. Le buste est légèrement infléchi et se développe suivant da lignes d'une pureté exquise; la tête et la coiffure sont irréprochibles et n'ont jamais été surpassées. L'absence de bras, qui fait encore ressortir la grâce et la perfection du torse, permet de l'envisager sous tous ses aspects; et l'on ne saurait trop déplorer U pitoyable réparation dont elle a été l'objet.

Il en est d'ailleurs presque toujours ainsi des restaurations des marbres antiques et des monuments; et, après les iconoclastes, les pires ennemis de l'art sont sans contredit les restaurateuri. Leur zèle ne respecte rien ; le passé semble leur appartenir. Les chefs-d'cEuvre de la statuaire et de l'architecture, remis à neaJ, sortent de leurs mains avec des membres d'emprunt et des accessoires de fantaisie; et leur moindre défaut est d'enlever à tout ce qu'ils touchent cette teinte lentement déposée par les siècles et ce grain si fin et si délicat qu'on a pu appeler avec raison l'é]»derme du marbre.

La Vénus d'Arles ne pouvait leur échapper, et on l'a dotée de bras et de mains vulgaires dont elle paraît assez embarrassée; l'une tient une pomme, l'autre un miroir; et la belle anadyomène a ainsi un (aux air de maniérisme aussi peu grec que possible- Mais quand on la dégage de ses appendices modernes, elle représente un des types les plus séduisants de la beauté grecque, I! e*' difficile toutefois de la rapporter à la grande époque de l'art. 0" a trop de grâce et pas assez de noblesse , et paraît devoir tW classée dans le groupe charmant des statues antiques, él^anies, délicates et un peu voluptueuses qui ont immédiatement précède l'époque de la décadence.

L'art grec, en effet, a traversé plusieurs périodes avant d'arri*'^'' à cette noblesse et à cette perfection que nous admirons dans i^

d'ceuvre classiques. Tout d'abord , il a commencé par informes ébauches, des représentations presque grossières, mais Jis lesquelles on ne peut cependant méconnaître une inspiration 'ent très élevée. Telles sont les premières statues en gaine de le d'Éphèse et toutes les ceuvres de l'école éginétique, dont ideur rappelle les divinités solennelles et tranquilles de l'As- 6 OU de l'Egypte, et montre le lien et la parenté qui unissent rèce primitive à l'Orient terrible et mystérieux, fet art raide s'assouplit bientôt, La forme se dessine et s'épure. Kntiment du beau parfait et de la noblesse idéale semble enval'âme des Grecs. C'est la grande époque de la sculpture anti- La statuaire devient un art tout à fait supérieur, voué unique- :à la représentation de la divinité ou à l'ornementation des iples. L'art est presque un culte religieux. Rien de plus traniille, de moins sensuel que ces grandes nudités paisibles et :reines que l'on peut contempler sans scrupule et sans arrière- ;nsée. On les nommait quelquefois n les vierges », et les Grecs îyaient en elles des êtres surnature!.'; et protecteurs (i). La a/ie passion qui a présidé à leur naissance a été l'amour du beau. He seul sentiment qu'elles inspirent est encore l'admiration, Rkjue le respect.

Le vêtement et la parure altèrent, en effet, bien souvent la raie chasteté de l'art , et le paganisme de la Renaissance ne l'a ue trop prouvé. Mieux vaut la nudité calme et altière que l'agialion désordonnée sous une draperie engageante et savamment otr'ouverte; et rien n'est plus contraire au sentiment religieux |ue CCS Madeleines aux yeux vagues et troubles , au sein gonflé H3US un voile transparent, et dont l'extase rappelle des émotions l'une nature quelque peu équivoque.

Les Grecs de la grande époque répugnaient à de pareils artiiices. La volupté était entièrement écartée de leurs œuvres. L'art, , était noble, sévère, presque sacré. Mais l'art finit bienpar descendre de ces hautes régions. Les lignes devinrent peu

) E. Visrr, LAri

SECONDE PARTIE

à peu plus molles et plus ondoyantes. Une délicate sensualité ne tarda pas à éiiiousser le ciseau. La grâce remplaça la majesté; « les artistes, semblables au Pygmalion de la fable, aimèrent leur Galatée non moins que leur art. Jamais on ne vit en plus grand nombre de plus séduisantes représentations de la beauté. Pour être moins idéales, ces gracieuses créations n'étaient que plai attrayantes ; et les maîtres de cette époque de décadence semblent avoir possédé au plus haut d^ré l'art d'amollir le marbre et de lui communiquer la chaleur de la vie et presque la moiteur de la peau.

Ainsi l'art grec a passé par trois phases distinctes. Dan* le principe, il fut dur, archaïque et plein de vigueur; ce fut l'art éginétique. Il devint bientôt grand, noble et religieux; ce (ut le règne de Phidias. Il s'humanisa ensuite, s'amollit, s'affina et s'adressa de plus en plus à l'imagination et aus sens ; ce lit l'école de Praxitèle.

La représentation de la beauté a suivi les mêmes lois; et l'homme a aîmé tout d'abord la beauté rude , puis la beauté noble, puis enfin la beauté gracieuse, et descendant peu à peu, n'a plus recherché que la beauté voluptueuse, sensuelle et tourmentée; — triple évolution assez semblable d'ailleurs à la marche des peuples eux-mêmes, qui passent par des transitions successives de ta barbarie à l'âge héroïque, de celui-ci à la civilisation, et qui sont ensuite conduits inévitablement au luxe, au rafGnemeiit, à la corruption et à la décadence (i) .

Le marbre de la Vénus d'Arles n'est pas absolument blanc; >!> gardé une sorte de teinte brune et presque dorée qu'il est impos" sible d'attribuer uniquement au temps ou au soleil. Très probablement il avait reçu quelqu'une de ces préparations encaustiques dont le secret est aujourd'hui perdu et qui préservaient lesstatues antiques des attaques de l'air et de l'humidité. On y trouve m^ine quelques traces de coloration qui permettent d'aftirmer que 1* statue avait été réellement peinte.

(0 Ampère, Hisl. romaine à Rame, pass.

Page 1