CHAPITRE DIXIEME
Le grand diluviuiH alpin. — Comblement du golfe primitif. — Formarion âa craus. ~~ La grande Cru» du Rhône et de la Durante. — La Crau d'Arles. - Sa légende. — Le mi'slral de la crau. — La Camargue, l'étang de Vjlcjrb- — L'ancienne ville d'AitoHUa. — Navigation A l'intÉrieur de la Camatguet l'origine de notre ire.
Les fleuves A estuaire el les fleuves à delta. — Analogie des embouchui Rbûne avec celles du Nil et du Pu, — Le delta du Rhône. — Nombre, tion et progreasioD des embouchures. — La barre Et les Theys, — Aiulogit avec les kaffs de la Baltique, les lidi de l'Adriatique et les tAfs de la ma i» Nord. — Les anciens porta du Rhône : Arles. Saint-Gilles. Aiguesmorld^ Lattes, Chamone.
Le régime de l'embouchure. — Instabilité et dangers de la passe. — Endiguemeni et canalisation latérale. — Canalisation latérale du Nil. du Tibie, di Rhin, de l'Aude. — Campagne de Marius en Provence. — Les Fosses Marira-
t-Louis,
La légende des Saintes Maries. — La critique preuves historiques. — Les Trhnaïe, Très Mari la ptophétesse Marthe et la Marthe de l'Év l'Orient. — Marius, Marthe et Julie. — Triade Proxuma, les Fala, etc.. — Le bas-relief ex-voto gallo-romain. — Preuves géographique
!t la tradition. — Abseocede imag-înes. — Contusion entre
igile. — Divinités tripte * gauloises. — Les Maint, B
es Baux considéré connue «o du territoire m
r siècle.
-Apos
:. — Cor
e des Gaules, — École critique et itole
Nous avons vu qu'à une époque qu'il est impossible de préciser, mais qui est cependant postérieure aux dernières dislocations géo- It^ques du sol, deux déluges formidables avaient balayé toute 1» vallée du Rhône et de la Durance, entraînant avec eux des qua"' tités innombrables de roches arrachées de la chaîne des Alp*^* Les plus terribles inondations ne peuvent donner une idée même amoindrie de la puissance de ces cataclysmes, véritables avala"-
ches d'eau, de boue et de rochers, qui ont tout englouti et détruit sur leur passage.
La vitesse d'écoulement et îa masse énorme des matières charriées n'ont pas permis au fleuve de réduire ces quartiers de roches en sable et en limon. Le temps, qui est un des éléments indispensables de cette trituration, a fait défaut. Les blocs ont été seulement brisés en mille pièces, leurs arêtes arrondies, leur surface polie par le frottement; et, lorsque, aux approches des snibouchures, la vitesse s'est brusquement ralentie, l'immense irafnée de cailloux roulés s'est répandue dans le golfe, qui a été iinsi comblé sur une épaisseur de près de vingt mètres et à une listance de plusieurs kilomètres en mer.
Les deux courants diluviens venaient des Alpes; le premier ians la direction du Nord, par le grand couloir du Rhône; le tecond, du côté de l'Est, par la vallée briançonnaise de la Durance. Leur résultante s'est dirigée vers le Sud-Ouest ; et c'est pourquoi l'immense nappe de cailloux charriés s'est déroulée jusqu'aux environs de Cette, et de Nîmes jusqu'à la mer.
Ce fut la Crau primitive, bien autrement vaste que la petite Crau actuelle, et dont on peut évaluer la superficie à près de deux Cent cinquante mille hectares, tandis que le désert pierreux désigné aujourd'hui sous le nom de Crau d'Arles n'a guère que 'rente-cinq mille hectares d'étendue.
Sauf quelques ondulations accidentelles, cette plaine trianguaire paraît être à vue d'œil un plan à peu près horizontal ; mais :ri réalité elle offre une pente générale très doucement inclinée 'ers la mer ; et c'est sur ce lit de cailloux stériles que le Rhône et a Durance ont longtemps coulé librement. Rien de plus irrégulier ■ans le principe que le régime et le cours de ces deux fleuves, tMndonnés à eux-mêmes sur cette surface absolument dénudée. eus deux l'ont envahie sur une très grande étendue, et le sol a »"ésenté pendant de longs siècles l'aspect d'une immense inona.tion. Les bras des fleuves serpentaient en tous sens, creusant ^s passes incertaines à chaque instant modifiées. Les eaux
subies des moindres crues se répandaient sur toute la plaine, y
déposaient des couches successives de sable et de limon; et ces dépôts accumulés pendant des siècles ont fonné une terre v^ taie de premier ordre dont l'épaisseur varie de cinq à dix mètres, Telle est l'origine relativement récente de la Camargue, dei plaines d'Arles, du Trébon et du Plan-du- Bourg.
Dès qu'une première couche de terre végétale s'est Mnsi formée, le fleuve a pu se tracer un ou plusieurs sillons pour l'écoulement de ses eaux moyennes; mais, àla moindre crue, il se répandait en dehors de ces « lits mineurs », s'élevait au-dessus des betgu, envahissait les terres riveraines et ne rentrait dans ses premières limites qu'après avoir déposé sur ses francs-bords une nouvelle couche de limon.
Ce grand épanchement de matériaux roulés est ordinairement appelé diluvium alpin, désignation doublement juste, puisqu'elle rappelle à la fois la cause torrentielle du dépôt et l'origine îles matériaux qui le composent.
La branche de la Durante située au Nord des Alpines amÉroe produit une crau distincte appelée la Crau de Saint-Remy, qM SCS proportions plus modestes ont fait surnommer la peHl' 1 Crau; mais une partie notable du Heuve s'est épanchée par le pertuis de Lamanon et, se réunissant au grand courant du Rhfiae, a contribué à la formation de la grande Crau qui remplissait autrefois le golfe primitif.
L'examen minéralogique des cailloux roulés qui constituent les Craus présente un intérêt tout particulier. On trouve dans l* petite Crau un très grand nombre de roches vertes, euphotidesc' variolit es arrachées aux flancs des Alpes briançonnaises, autr*" vers desquelles serpente la Durance. Les neuf dixièmes descail' loux de la grande Crau sont, au contraire, des quartzites blancs provenant du massif des grandes Alpes; le reste est un mélange de roches diverses, prot(^ynes, calcaires et très peu de variolite* du Mont Genèvre. Les Craus forment en fait une collection miné — ralogique à peu près complète des roches originaires de la partie dttf la chaîne des Alpes sillonnée par le Rhône et ses affluents.
Ainsi la Crau de Provence, la Crau de Languedoc, la petite"
Zau d'Arles, la Crau plus réduite encore de Samt-Remy, soudées es unes aux autres, n'étaient dans le principe qu'une seule et mmense Crau, véritable mer de cailloux, campi lapidei, comme 'appelaient les anciens (i) , dont les parties les plus basses étaient oujours inondées et les autres périodiquement submergées par es grandes eaux du fleuve.
Cette puissante formation a eu lieu d'ailleurs tout d'une pièce, \AiUvvium du Rhône et de la Durance a été, en effet, un accident (ubit qui, dans un rapide cataclysme, a nivelé la base et construit ïn quelque sorte la fondation sur laquelle repose le territoire d'Arles, et que les géologues appellent d'une mani&re si juste le tubsiraltim de la Camargue; et c'est au-dessus de cette couche caillouteuse que les inondations périodiques du fleuve ont lentement déroulé le manteau de terre végétale et d'atluvions qui tapisse lacuvette de tous les marais, forme l'assiette de toutes les prairies et constitue en définitive le sol cultivable, et encore assez peu cultivé, de la majeure partie de la plaine actuelle.
L'ossature a donc été l'œuvre d'un jour; l'épiderme, au contraire, a été et est encore le résultat du travail lent et continu des siècles. La première est une formation géologique, terminée depuis le commencement de l'époque actuelle et qui ne changera pas, à moins que notre planète ne subisse une nouvelle dislocation; le second est en voie de transformation permanente, se modifie sans cesse sous nos yeux et est destiné, dans la suite des âges, par l'action combinée de l'homme et de la nature, à se développer de plus en plus; et c'est ainsi qu'un territoire d'une réelle fertilité remplacera, dans un avenir plus ou moins éloigné, la vaste surface qui n'était, à l'origine des temps, qu'un immense et aride désert.
Q ne désigne plus aujourd'hui sous le nom de Crau que la partie
> Canpi lapidei Hirculis finrliorum mcmoria. (Pu.SE, 1. UI, ch. V.)
de la plaine nue et stérile située au Sud-Est d'Arles. Elle est d'ail- ' leurs bien nommée. Sans remonter à la racine celtique Craigta Crag, qui, d'après Cambden, signifie pierre ou rocher, on peut considérer le mot Crau comme une altération de l'ionique /'.mii^ rude, raboteux, appliqué par Homère (i) aux terrains pierreui; et il est assez naturel de penser que les Massaliotes, lonieni d'origine, avaient donné de très bonne heure à l'immense champ de cailloux qui s'étendait au Nord de leur ville le nom de k^oms) rtSiôy, B plaine plate et pierreuse u .
Les philosophes et les géographes anciens ont imaginé, pour expliquer la formation de la Crau, diverses théories sur le mérite desquelles il est inutile d'insister (2} . Mais la géologie n'élait pas le fait des anciens; et mieux vaut, d'ailleurs, une bonne légende qu'une mauvaise explication scientifique.
Or, la Crau a sa légende, ■
Suivant Eschyle, Hercule, après avoir délivré Prométhée ttt- ■ chaîné sur le Caucase, se rend au jardin des Hespérides. Promtï thée lui trace sa route : I
" Tu arriveras, lui dit-il, dans un Heu battu par Borée; prends ' garde que la violence de ce vent froid ne t'enlève de terre.,. Tu rencontreras le peuple des Ligures. Là, malgré ta valeur, tute trouveras sans défense; car le destin veut que tes flèches soient épuisées, et tu ne trouveras pas même une pierre à lancer contre tes ennemis; le terrain n'en fournit pas. Mais Jupiter sera touché;
(I) Homère,/'.. I. 111. v. igi.
ID-, Hymn. in ApoU., V. 73.
(a) Arislole prétend que la terre, par des tremblements, de ceux qn»* appelle brasies, avait vomi A sa surface tous ces cailloux, qui nalurellemeol * sont accumulés dans les endroits les plus bas du terrain. — Posidonius veulq" cette plaine ait été autrefois un lac, dont les eaux ont été glacées i lasuitt J'<»>° violente agitation, et que ce soit précisément pat l'effet de cette agitation qu'ell" ont formé, en se morcelant, un grand nombre de pierres semblables, par II H' et par le volume, aux cailloux des fleuves et aux galets de la mer. (SliuW< G^Bgr.. 1. IV.)
Strabon repousse ces deux explications et en donne une troisl^e i^"* obscure, mais qui laisse entrevoir une lueur de vérité. <• Il faut, dît-il, dtvn" nécessité, que ces pierres soient les débris de quelques grands rocben qxi ^ seraient brisés k différentes époques. » (Strab., Céogr., 1. IV.)
Il couvrira le ciel d'épais nuages et fera pleuvoir une grêle de pierres rondes, avec lesquelles tu repousseras l'armée liguriennu ( i ) . u
De là est venu le nom de Campus laptdeus sive Herculeus que portait la Crau dans l'antiquité. A près de cinq siècles de distance, Strabon et Pomponius Mêla reproduisent la même fable avec quelques variantes (2); et il est curieux de la rapprocher du récit de la bataille de Bethoron gagnée, avec le secours de Dieu, par les Israélites sur les cinq rois des Amorrhéens, campés autour de Gabaon .
Voici le texte sacré :
0 g. Et Josué monta de Galgal durant toute la nuit, et il (ondit tout à coup sur eux.
10. Et le Seigneur les épouvanta devant Israël et les frappa d'une grande plaie en Gabaon; et il les poursuivit par la vole qui monte en Bethoron, et les frappa jusqu'en Azeca et Maceda.
11. Et, lorsqu'ils fuyaient devant Israël et qu'ils étaient dans la descente de Bethoron, le Seigneur fit tomber du ciel sur eux de grosses pierres jusqu'en Azeca; et ils moururent en plus grand nombre par cette grêle de pierres que les enfants d'Israël n'en avaient tué par le glaive. »
{Josué, chap. X, vers. 9, 10, 11.) La pluie de pierres d'Eschyle rappelle donc d'une manière frappante celle de l'Écriture ; et, pour compléter l'analogie, il n'est pas sans intérêt de remarquer que le camp de Josué s'appelait Galgal ou Galgala, qui signifie en hébreu pierre roulée, galet ; et <Jue le savant P. Berruyera découvert à Azeca, près de Bethoron, "ne véritable Crau comparable à celle de Provence et de Languedoc-
La Crau présente un aspect désolé; mais cette plaine, autrefois <i'une axidité absolue, est maintenant en voie de transformation
(1) fia^meMiaPramitktt
(a) PoMP. Mêla. lib. II, cap.
VQÎt tome I", page 58. note
SECONDE PARTIE. — CHAPITRE DlXieUE-
agricoie. Cet immense bienfait est dû à un gentilhomme de Provence, dont la fortune, la magnifique intelligence et la vie même ont été absorbées par la réalisation de l'œuvre qui porte aujourd'hui son nom. Adam de Craponne, né vers 1525, à Salon, petite ville située sur la lisière du désert pierreux, était, dit César Nostradamus, 0 un personnage tant renommé pour la rare conduite et presqu 'inconcevable destournement des fleuves aspres et plui bruyantes rivières, en quoi il estoit sans pareil; voire pour l'excellence de son esprit à l'entreprise et dessein des forteresses et découvertes des métaux; et en des choses si admirables, si belles et si fructueuses, qu'il en a mérité un los immortel (i) ». 11 conçut l'idée de dériver une partie des eaux fertilisantes de la Durante un peu au-dessous de Pertuis, et de répandre ces riches Hraons sur le vaste champ de cailloux dont la surface, brûlée par le soleil méridional, ne se couvre que pendant l'hiver d'une végétation assez pauvre. Des terrains de premier ordre ont été ainsi créés sur la lisière de la Crau (2). Aujourd'hui, les canaux de Craponne, des Alpines, de Langlade et d'istres sillonnent l'ancien désert; partout où l'eau arrive, lu sol se couvre de grands arbres, de prairies, de céréales; et nous sommes peut-être peu éloignés du jour où la culture aura entièrement conquis la Crau.
Dans l'état actuel, la Crau se divise en deux parties : la Cran arrosable ou plutôt arrosée, qui devient à vue d'œil un véritable jardin, et la Crau marécageuse et aride, où la Durance n'a [»s encore colmaté les bas-fonds et recouvert le sol pierreux àe ses eaux limoneuses. C'est encore le désert. Il présente une réelle analogie avec la plaine brûlante située aux confins de l'Atlas. La Crau est, en effet, le pays de pâturage de nombreux troupeaui qui abandonnent pendant l'hiver les prairies trop froides des Alpes ou des Cévennes; et cette migration périodique des bergers pt"" vençaux de la montagne à la plaine, qu'on appelle la ■ transhumance B, est en tout semblable à celle de l'Arabe nomade entre
(1) César Nostrada
KUS, Histoire tl Chroniques de Pro^ente.
(2) F. Martin, L'au
vre d'Adam de Craponne. Annales des Ponts
■ LSf' EMBOUCHURES ET LE DELTA, 43g
wlas et le Sahara. Le climat de la Crau est extrême. L'été y st aussi rude qu'en Afrique; la température de l'hiver se mainicnttrès souvent au-dessous de zéro pendant plusieurs Jours con- ^cutifs. La rigueur du climat y est encore augmentée par la bise rlaciale qui pénètre de froid les malheureux troupeaux, blottis ierrière de longs murs en pierres sèches que la violence du vent renverse quelquefois sur eux. Pendant l'été, le phénomène du mirage y est à peu près continu. La couche d'air en contact avec les cailloux polis et brûlants de la surface s'échaufîe et se dilate, cl l'horizon est (rangé de tous côtés de nappes d'eau fictives qui charment les yeux, mais qui trompent souvent le voyageur le mieux averti. Comme le Sahara, la Crau a aussi ses oasis ombragées, non par des palmiers, mais par des peupliers séculaires, des mûriers, des figuiers, de m^nîfiques rideaux de cyprès, et rafraîchies par quelques sources.
Les troupeaux errants de taureaux et de chevaux camai^ues, les vols de flamants roses, les compagnies de perdrix et d'outardes, lui donnent une physionomie orientale très prononcée; et, quelque pénible que soit la traversée de la triste plaine, on éprouve une impression étrange et qui ne manque quelquefois pas de charme, au milieu de ce Sahara en miniature, qui rappelle assez bien les traits caractéristiques du grand désert africain.
Le vrai fléau delà Crau est le vent du Nord-Ouest, qui s'y léchaîne avec une impétuosité dont on a peine à se faire une idée •ant qu'on n'en a pas été le témoin ou la victime. « Tout ce pays, lit Slrabon, est fort exposé aux vents; et la plaine surtout est «ttue par une brise très froide, (i.ùja^6i,n<iv, mélamborêe, et ai iolente, qu'elle entraîne et bouleverse une partie de ses cailloux, u'elle renverse les hommes de dessus leurs montures et leur "lève jusqu'à leurs armes et leurs habits, n Nous avons déjà vu '^e Prométhée engageait Hercule à se méfier du vent Borée, qui ouvait l'enlever de terre. 0 Ce vent, dit de son côté Astruc, st connu sous le nom de bise, et ce nom répond à la signification ft méiamborée, c'est-à-dire de Borée noir, que Strabon lui a don-
440 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE DlXÏBli«: '
née; car èise vient du celtique èis, qui veut dire noir (pain b»à) Le nom à'Açui'Ia, que ce vent portait chez les Romains, vcna,-, de même du mot aqitîlus, sombre, noir; et les Turcs appellent &a. lement aujourd'hui vent noir le vent du Nord-Ouest. Presque tous les peuples se sont ainsi accordés à regarder le Septentrion comme uue région couverte d'épaisses ténèbres ou, comme on parlait alors, de ténèbres cimmériennes, et ont appelé vents noirs tous ceux qui soufflaient de cette partie du ciel (i). a
Ces descriptions ne sont pas exagérées. Il est facile, d'ailleurs, d'cxpliquerle mode de génération de ce terrible vent qu'on appelle en Provence le mistral, et qui est bien le k mattre vent > par excellence, magistral, ma'èstral. Les régions basses et sablonneuses de l'embouchure du Rhône, en général assez dénudées, s'échauffent avec excès sous les rayons du soleil méridionii; b couche inférieure de l'air se dilate et s'élève rapidement ; et, dans le grand vide ainsi produit, vient s'engouffrer l'air froid des Alpes et des Cévennes. Ce foyer d'appel donne ainsi lieu à un courant énei^que qui balaye toute la vallée du Rhûne, atteint son maximum d'intensité entre Avignon et la mer et s'amortit au la^, à la rencontre de l'atmosphère plus tranquille qui recouvre la surface de la Méditerranée. La violence du vent est donc en raison directe de la différence de température qui existe entre l'air froid des montagnes et l'air suréchaufîê de la plaine; et on conçoit dès lors pourquoi l'hiver et le printemps sont les époques de l'année où le mistral souffle avec le plus de force ; car c'est alors que ces écarts de température sont les plus marqués. Le vieux dicton provençal :
Parlement, mistral et Durance Sont les trois fléaux de Provence,
n'est plus aujourd'hui entièrement vrai. Le Parlement n'exis plus; la Durance torrentielle est devenue, depuis Adam de Cr^^ ponne et les travaux de nos ingénieurs modernes, un agent C^
(1) AsTKitC, Ml-moirts four l'histoire aalurellt de la pnrtinct de Lang*iii^^
fertilisation et de richesse. Mais le mistral accomplit tous les jours sous nos yeux de véritables méfaits; et, sans parler des désastres accidentels qu'il a pu commettre, tels que l'enlèvement du grand pont suspendu du Rhône en 1845, entre Beaucaîre et Tarascon, nous le voyons souvent déraciner les arbres, renverser des voitures chargées sur les routes et détruire des récoltes entières (l). Les trains de chemin de fer subissent dans la plaine de la Crau des retards considérables; quelquefois même, ils sont complètement arrêtés. Les toitures des wagons sont enlevées et projetées au loin. Les tuiles des maisons seraient presque toutes emportées si l'on n'avait soin de les recouvrir d'énormes pierres. La traversée du Rhône est interdite pendant des jours entiers; et, dans toute cette partie de la Provence, on trouverait peut-être difficilement un arbre tout à fait vertical. Presque tous sont inclinés d'une manière très sensible sous la pression du terrible ouragan. Grice à ce renouvellement de la couche aérienne, les nuages sont dissipés avec rapidité, les brouillards sont fort rares et l'atmosphère presque toujours d'une limpidité parfaite ; mais, on le voit, le « beau ciel de la Provence » est assez chèrement acheté.
La plaine triangulaire que nous venons de décrire et dont la base s'étend de Cette À Fos, est ce qu'on pourrait appeler le delta primitif ou le delta géologique du Rhône; la Camargue est le Qelta des temps modernes ou le àe\i& géographique .
L'ile de la Camargue est comme un manteau de terre végétale
tléposé par les inondations du Rhône sur la nappe diluvienne de
la grande Crau. Elle est bordée à l'Est par le grand Rhône, à
Ouest par le petit Rhône, au Sud par la mer. Le grand Rhône
■*a.s9e à Arles et débouche à huit kilomètres en aval de la tour
<0 Voir tufrà, pages 1B4 ec :85. I( < Mont Ventoux. Colle montagne est
:s désastreux du mistral la plaine de la Crau,
Saint-Louis ; le petit Rhône passe à Saint-Gilles et se termin^^ k la plage des Saintes-Mariés. Cette grande {le a 75,000 hecta^^ces de superficie, dont 52,000 environ appartiennent à la commi^H^ne d'Arles, 23,000 à ceîle des Saintes-Mariés, et que l'on divise ot — -^i-
nairement en trois zones : les terres cultivées, les terres vag» :ies
ou pâturages et la région des dunes et des marais.
Les terres cultivées occupent 15,000 hectares environ en pleine prospérité agricole, situés en grande partie au Nord de L 'ile ou le long des berges du grand et du petit Rhône. On y com ■yte près de deux cents métairies, dites mas, entourées de bouqiM. <ts d'arbres, d'oliviers et de jardins. Le limon fertile du Rhôn^^= y produit des céréales d'une qualité supérieure, et les arbres y pt~^nnent quelquefois un développement grandiose. Depuis une dizaine d'années, quelques-unes de ces terres sont converties en vi^-ïio 1 bles, et cette transformation agricole se développe tous les jc»TirB 1 rapidement et avec profit. Ces vignes sont submergées cha.<que 1 hiver par les eaux puisées dans le Rhône. Grâce à cette inorm.^ J r tîon artificielle, elles sont à l'abri des attaques du phyllos^^^a. V Aussi le rendement fst-il quelquefois merveilleux et dépasse — l-il souvent 200 hectolitres à l'hectare.
Mais la double lisière des terres qui bordent le grand Rl»^ ("O* et le petit Rhône et la pointe septentrionale de l'tle sont, en z^t*" lité, les seules parties habitées et cultivées de la Camargue. ^
centre et la frontière maritime surtout sont restés un pay.-gn"' chasse et de pêche, presque un désert, et se composent par ^t^ ï*'" lies ^ales de 30,000 hectares de pâturages et de terres vagu-^"""' et de 30,000 hectares de marais, d'étangs et bas-fonds sa— ^^^ L'appareil littoral y a pris une très grande extension et forme " "" large bande de dunes mouvantes et de cuvettes à moitié de^s- ^^** chées. Au centre du delta se trouve un vaste étang , le \^^^
la vallée du Rh6ne où le mistr»! souffle avec le plus de violence. Aucun ané^»^ ^'"°' mitre n'ayant jusqu'à présent résisté à ses rafales, on ne peut donner ei^c^^-^ ment sa vitesse-, toutefois, l'observateur du Mont Ventoui assure avoir cons:Sî=^-"'" des vitesses de plus de cinquante mètres à la seconde (iSo kilom. h l'heure) ^C- -
Cf. Cazcot, Du Mistral, ion ancie««ftf. explication du fhhwmhu. Mém *
TAcad. de Vaucluse, t. IX, Avignon, 1890.
carès (i), dont la superficie est de 12,000 hectares et la profondeur de I à 2 mètres. Autour de cet étang, un dédale de lagunes mortes, de marais salants et de petites dunes stériles et mouvantes, occupe une surface de près de 8,000 hectares, coupée de fondrières et de terres indécises. C'est la basse Camargue, zone presque déserte et inculte, intermédiaire entre la mer et la terre, iuhium ne terra sit an pars maris ^ comme disait si bien Pline, séparée du domaine maritime par une mince crête de sable que les vagues franchissent quelquefois pendant les tempêtes. Une digue récente a été construite sur ce bourrelet naturel et met ainsi Tîle à Tabri des coups de mer (2) ; mais les pluies d'automne et d'hiver gonflent souvent le niveau du Valcarès; ses eaux se réunissent à celles de tous les marais voisins, pénètrent à travers le cordon des dunes littorales et se rendent à la mer par une série de graus temporaires appelés afoux^ à chaque instant déplacés ou atterris.
L'homme est rare dans ces solitudes fiévreuses; il n'y envoie
que ses troupeaux ; et plus de deux cent mille bêtes à laine, placées
sous la conduite de quelques pâtres, paissent, pendant six mois de
ï'Wver, l'herbe salée qui croît en assez grande abondance sur tous
'^lambeaux de terre émergés. Des « manades (3) » de taureaux
^^ de chevaux errent librement dans ces steppes indécis et sont
^^s seuls habitants de cette plaine étrange et à demi noyée, dont
^silence solennel et les horizons lointains produisent une impres-
^^^ti d'indéfinissable tristesse. Le sel , qui est le grand fléau agri-
^^le de la Camargue, se montre partout ; la terre en est impré-
Cx) Valcarls esX. une corruption de Vaccarès, qui rappelle les troupeaux de ^^^hes qui paissent les herbes salines sur les bords de l'étang. On l'appelle dans
t^ys \^pichoto mar, la petite mer.
C2) Voir suprà, page 376, et pièce justificative IV.
C3) On désigne dans le pays sous le nom de u manade n les groupes de tau- ^^uxet de chevaux que chaque gardien de Camargue commande et tient « à sa "^^in ».
-Manadot mainado, manaio, mana Ccatal. esp. manada; ital. manata-, rom.
**<»i»M</fl), ce que la main peut contenir, et par extension troupeau de chevaux
^ de taureaux sauvages surveillés par un guardian. (Mistral, Dictionn. proven-
gnée (i); et des efflorescences blanchâtres étîncellent au soleil comme des facettes microscopiques de cristaux pulvérisés. U flore des dunes et des marais est terne et pauvre. Quelqua arbustes rugueux et tourmentés se détachent çà et là sur le fond gris et fangeux des bancs de vase et des étangs. Des plantts ligneuses aux saveurs amères, des salicornes, des joncs, des soudes, quelques chétives graminées composent un tapis v^étal très clairsemé. Seuls les oiseaux indigènes et ceux de l'Afrique et de l'Orient peuvent se plaire sur cette terre abandonnée des hommes. Ils y émigrent en foule. Les longues files de flamantî roses, les mouettes blanches au vol circulaire, les compagnies de perdrix et d'outardes animent par leur présence l'immense surface de ces étangs endormis; et dans le grand silence de la pl^e diserte, leurs cris rauques ou joyeux se détachent en notes perçantes sur la plainte éternelle de la mer.
Telle est la Camai^ue d'aujourd'hui, bien différente de ce qu'elle était au commencement de notre ère. Non seulement le delti était beaucoup moins développé, mais le Valcarès, qui n'est plus qu'une grande mare fermée où croupît sans écoulement une eau saumàtre et impure, communiquait alors librement avec la mer et devait ressembler au bassin d'Arcachon, situéau Nord de la plaine des Landes.
On sait qu'une peuplade spéciale, les Anatiliens, Analilii [2), habitait cette zone extrême de l'antique Provence ; et, bien qu'on soit réduit à de simples conjectures sur l'emplacement et même
(1) Elle CD contient jusqu'à 21 milliÈmes. [Duponckel, Hydraul. tt t^-
agi-ic.)
(2) Rtgio Anatiliorum. (PuNE, 1. Ili, ch. V.)
(Inscription perdue et reconslitu£e d'aprËs les auteun de la »t»tiatiq«e ** Bouches -du-Rhûne.)
Cf. Gautier -Descotths, La Camargue. Une inscription à restHutr. Co»rarch. Arles, 1876.
la réalité de leur ville principale, Anatilta, mentionnée par :lques géographes, il est assez probable qu'un ou plusieurs itres de population ont existé sur les rives du Valcarès. u Sous ta vase du marécage moderne, on a trouvé des poteries variées, quelques médailles du Haut et du Bas-Empire, des pierres de grand appareil et de nombreuses jarres funéraires , de fabrication hispanogrecque, qui portent toutes les caractères de l'époque gallo-romaine. Une exploration récente a même permis de reconnaître sur la taie de l'étang une très grande quantité d'amphores plus moins intactes, à moitié enfouies dans la vase, amoncelées à de blocs de pierre de taille régulièrement alignés , comme si ■ avait coulé à pic en cet endroit, le long du quai antique il était amarré, et avait laissé échapper de ses flancs les proits céramiques de sa cargaison. Sur la rive septentrionale de ig, on a trouvé disséminés des vestiges du même genre , et :out de ces tuiles à rebord, si communes dans les habitations romaines, des fragments de mosaïque et des substruclions en maçonnerie assez considérables pour être exploitées comme carrières dans ce pays de sable et de marais absolument dépourvu de matériaux de construction (i). Quelques bras aujourd'hui atterris du Rhône débouchaient autrefois dans le golfe du Valcarès. Là, devait finir la navigation maritime et commencer la navigation rhodanienne. Sur ces rives désertes depuis quinze siècles se trouvaient des constructions importantes, des entrepôts, peutétr« même des murs de quai; et il n'est peut-être pas dès tors trop téméraire d'y placer la ville un peu problématique d'Anatilia, qui aurait été la première station des navires à destination des *-m^tfrj"<ï d'Arles, devienne, de Lyon et du centre de la Gaule (2). n
La région maritime du bas Rhône présentait donc, on le vo
11) E. FlouESt. Sffulturfs antiques dt la Camargue. Mém. de l'Acad.
CSard. 1879-1880.
(j) Ch. LeNTHÉKIC, La rtgiBn du bas Rkânt, of. cil.
un aspect bien différent de l'appareil littoral moderne. Mais ce qui devait lui donner une physionomie toute spéciale , c'état le nombre et la direction des bras du Rhône, alors dépounu de digues et divaguant en toute liberté à la surface du delta; c'était surtout la situation des embouchures qui ne ressemblaient en rien à celles de nos jours.
D'une manière générale, les embouchures des fleuves se rapportent à deux types très distincts.
Dans certains cas, le lit s'élargit au point de devenir une petite baie et un véritable bras de mer ; le fond ne s'exhausse pas , et la navigation n'éprouve aucune difficulté pour passer des eausmantimes dans les eaux fluviales. La mer entre et circule librement dans ces vastes embouchures; ce sont \ç& Jieuves à estuaire. \.z Tamise, la Seine, la Gironde, l'Hudson, le Saint-Laurent nous offrent des exemples de ces conditions éminemment favorables au développement des grands établissements maritimes. Londres, Rouen et le Havre, Bordeaux, New- York, Québec, disposés ànii dans l'estuaire même de leurs fleuves respectifs, communiquent à ta fois avec la mer et l'intérieur des (erres, et pt-uvent recevoir el échanger, de la manière la plus économique et la plus directe, toutes les marchandises soit d'importation, soit d'exportation.
Quelquefois, au contraire, le fleuve se divise, avant d'aniver à la mer, en deux ou plusieurs branches, qui elles-mêmes se ranùfient en plusieurs autres, en formant une vaste île triangulaire divisée souvent par de petits bras secondaires : ce sont lesfeusis â delta. Chacune des embouchures est alors encombrée par 1» sables et les limons charriés par le courant; la profondeur est à peine suffisante pour y permettre le passage de quelques allées. Point de port aux embouchures; ils en sont tous à une distance plus ou moins grande, dans quelque rade abritée ou derrière une lagune de la côte voisine. Tels sont le Pô, le Danube, le Nil, 1^ Rhône, dont les embouchures sont à une distance assez considérable des ports correspondants, Venise et Trieste, Odessa, Alexandrie, Marseille.
C'est à l'action de la mer seule qu'il faut attribuer ces diffé-
:es. Les estuaires profonds se trouvent sur les côtes où le flux Ile reflux sont le plus sensibles; l'oblitération des embouchures I lieu, au contraire, que dans les mers sans marées. On conçoit, en efi'et, que lorsque les limons et les sables entraînés par le fleuve rencontrent la masse des eaux tranquilles d'une mer intérieure, ils se déposent immédiatement et forment un bourrelet en courbe dont la convexité est tournée vers la mer. Ce dépôt est plus ou moins remanié par le mouvement des vagues ; mais il finit par atteindre une certaine fixité, se développe et forme une île qui divise le courant du fleuve en deux. C'est l'origine du delta.
Lorsque, au contraire, de fortes marées, après avoir fait gonHer les eaux du fleuve sur une étendue considérable en amont, déterminent par la retraite des eaux une cliasse puissante, les dépôts de fond sont entraînes par ce courant énergique et, transportés ensuite par les courants littoraux, vont se perdre en mer dans des parties profondes ou concourir au développement de bancs de sable à une distance assez grande des embouchures. C'est ainsi Que se conservent les estuaires.
Lorsqu'un fleuve comme le Rhône débouche dans une mer inerte et sans marées sensibles, la formation de son delta a lieu suivant un mécanisme fort simple. Les sédiments tenus en suspens dans l'eau courante s'arrêtent tous à l'embouchure; et le dépôt sous-marin affecte tout d'abord la forme d'un cône à talus très allongé, analogue aux cônes de déjection de tous les torrents (i).
Cette sorte de seuil, que l'on trouve à l'entrée de toutes les rivières, est ce que l'on nomme la m barre d, Promptement balayée dans les mers à marée, elle est au contraire incessamment accrue «ians les mers tranquilles par les apports continuels du fleuve, et finit par émerger au-dessus du niveau des eaux moyennes. Cet flot vaseux, de création récente, constitue le delta rudîmentaire. s eaux des crues, très chargées de sable et de limon, l'élargîs-
■ {■) DvPONCHEl., Hydra
sent très rapidement; elles déposent d'abord sur ses bords une quantité notable de sédiments et se déversent ensuite dans l'inlt rieur du delta; de là, la formation de deux bourrelets latérauï, qui s'élèvent et s'épaississent après chaque période d'inondation. La forme triangulaire du delta s'accentue dès lors de plus en plus; et le terrain nouvellement créé présente dans son ensemble deui berges latérales au fleuve dont la crête est à un niveau supérieur aux eaux moyennes, et est submersible seulement par les csui d'inondation. Ces deux berges, qui servent ainsi de déversoir aui grandes crues, ont un talus légèrement incliné vers l'intérieur du delta, où il se forme naturellement une sorte de cuvette centrale ouverte du côté de la mer. Au bout d'un temps plus ou nwini long, lorsque les matières charriées par le fleuve ont constitué au devant des embouchures une plage sous-marine d'une certaine étendue, l'action des vagues sur ces dépôts détermine un long bourrelet que M, Elie de Beaumont a très justement appelé It ■ cordon littoral n ; c'est la ligne de démarcation entre la mer et U terre, clôture essentiellement fragile et que la mer tend à chaqu* instant à modifier et à rompre. Mais le delta est déjà fermé; tt l'étang central est isolé du domaine maritime et ne communiqu* plus avec lui que pendant les tempêtes, si la force des vagues produit une rupture dans le cordon littoral, ou après une série de pluies abondantes, lorsque, gonflé par les pluies, il est obligé, pour écouler le trop-plein de ses eaux , de s'ouvrir un passage provisoire à travers la frêle barrière qui le sépare de la mer.
La région maritime et les embouchures du Rhône présentent des analogies remarquables avec celles du Nil et du Pô; et l'on conçoit qu'il n'en saurait être autrement , ces trois fleuves ayant tous un régime torrentiel et débouchant dans la même mer sans marée.
ulta du Nil est le plus vaste des trois. Sa superBcîe est de i vingt-trois mille kilomètres carrés (2,300,000 hectares) , t trente fois environ la surface de la Camai^ue. Les géos anciens donnaient sept branches au fleuve .(1) ; mais il n'en m réalité que trois principales : la branche Pêiusiaque, la ientale de toutes, la branche Canopique, la plus occidentale, ranche Sebennytique , qui occupait à peu près le milieu du [t traversait le lac Bourlos. Ces trois branches sont aujour- ^terries, Canope est en ruine, Péluse est enfoui sous les S et la branche Sebennytique , qui était autrefois la plus érable, est très difficile à reconnaître sous les sables déposés Nil depuis des siècles.
ieita ancien était donc compris entre les branches Cano- Bt Pélusiaque.
ti de nos jours n'en occupe que la moitié environ et est par les deux branches plus rapprochées de Rosette et de itte. Même particularité pour le Rhône, dont le delta actuel, »de la Camai^ue, — occupe une superficie beaucoup moins \ que celle de l'ancien delta , qui s'étendait jusque vers [ de Mauguio, du côté de Cette, alors que les bras aujour- Mterris du fleuve, si bien appelés Rhônes-morts, jetaient
Psprës DE RoïlÈRE {CoHililuliBn physique Je t'Êgypte), les anciennes )l, au nombre de sept, étaient :
l'branche Cani/piqHt, la plus occidentale, qui se jetait â la mer piès de la Canope (aujourd'hui près d'Aboukir), entre le lac El-MadJeh et le l<ic
Itbtanche floffiiViW; c'est de nos jours la plus considérable; elle aboutit
^tte.
;branche Srbefinytigue, aujourd'hui presque atterrie, *lait, du temps de
le, la plus importante 1 elle traverse ie lac Bourlos.
|. branche Fhalitilîgue, Bucaligue ou Pholin/ligui. aujourd'hui branche
telle.
branche Mtndfsitnm, qui tirait sou nom de I
|a bouche parait ttre aujourd'hui celle de Dib
in lac Men^eh.
l'branche Tanili^tte ou Saidienne, dont l'embouchure porte aujourd'hui
d'Oum-Fareg, autre coupure du cordon littoral qui sépare le lac Men-
t la mer.
i Bubaslique, qui aboutissait pris de Péluse,
leurs eaux dans la grande lagune littorale située au Sud de Montpellier (i).
Un autre caractère commun à ces deux deltas est l'invariibilité du point de diramation des branches du fleuve depuis !« temps historiques. Ce point s'est maintenu pour le Nil aux environs de la ville d'Héliopolis, située à quelques lieues au Nord du Caire, et qui correspond assez bien à la position d'Arles sur le Rhône.
Entre les diverses branches du delta, des dépressions de tarain formatent une série de lagunes séparées de la mer pu Ig cordon littoral. La plus importante de ces lagunes était autreJoie le lac Maréotis, situé à l'Ouest de la branche Canopique, et qui est isolé de la mer par une digue presque continue de rochers calcaires soudés les uns aux autres par des bancs de sable. C'est sur cette digue quest bâtie la ville d'Alexandrie, qui possédait autrefois deux ports, l'un sur la mer et l'autre sur le lac, et était redevable à cette situation privilégiée d'un climat très salubre. Desséché en partie par l'évaporation, atterri par les limons du Nil, le lac Maréotis n'est plus aujourd'hui qu'un immense raart cage, assez malsain et complètement perdu pour la navigation.
Deux autres lagunes , le !ac El-Madieh et le lac Ed-Kou, sont situées entre la branche Canopique et la branche de Daniîelte- Leur profondeur, supérieure à celle du lac Maréotis, est en moyenne de 2 à 3 mètres. Ce sont de petites mers navigables pour les embarcations de pêche.
Les deux lagunes les plus remarquables du delta sont le 1*^ Bourlos, situé entre la branche de Rosette et l'ancienne branch' centrale dite Sebennytique, et le lac Menzaieh, qui s'étend de V* branche de Damiette à la branche Pélusiaque (aujourd'hui bra*^ che de Tineh) , et au milieu duquel débouchait l'ancienne brancb-'
(0 La branche la plus nccidenule du fleuve allait mime jusqu'i l'île et 1 Itf montag^ne de Cette, et se jetait h la mer dans la partie qu'un lida de formation' récente a isolée de manière A former l'étang de Thau, Tapkrum slagnum. Taphron paludem namque gmtici vocani RkodaHi prepinçuam fiumini,
(AviEN,, Or. mar., v. 607-608.)
rMendésienne. Ces vastes lagunes, parallèles au rivage, ont un
développement de 50 à 60 kilomètres. Leurs eaux sont tantôt
salées, tantôt saumâtres et même potables, suivant la hauteur du
Nil qui les envahit aux époques d'inondation. Elles sont couvertes
1 nombre infini d'îles de toutes dimensions et séparées de
1er par un cordon littoral, qui se réduit, en certains points, à
I une mince crête de sable à travers laquelle s'établissent à chaque
instant des communications entre la mer et la lagune ; disposition
I fflalogue avec les ports de la lagune de Venise et les graus de la
ll^on du bas Rhône.
Tandis que le lac Bourlos, situé au centre du delta du Nil, correspond assez bien à l'étang du Valcarès, les lacs Maréotis et Menzaleb , placés extérieurement aux branches actuelles de Rosette et de Damiette, peuvent être comparés aux lagunes de Comacchio et de Venise, toutes deux en dehors du Pô et de 'Adige.
La I^une de Venise est, comme le lac Menzaleh, séparée de la mer par une longue flèche de sable de 45 kilomètres de développement, et dont la largeur moyenne n'est que de 350 mètres. Cette barrière, qu'on appelle le « littoral », est coupée par cinq ouvertures naturelles, désignées sous le nom de m ports » [porlus. nôf*;, passage) , et qui ne sont que les passes navigables permettant aux navires d'arriver jusqu'à Venise. Ces passes sont les Trois-Ports, Saint-Érasme, le Lido, Malamocco et Chioggia. Elles rappellent fidèlement les coupures ou bouches de Dibeh, de Gemileh, d'Oum-Fareg et de Tineh, qui traversent le cordon littoral du lac Menzaleh; et si l'on ajoute cette particularité que la Coupure de Port-Saïd et les deux môles avancés qui y sont enracinés pour permettre l'entrée des navires dans le canal de l'isthme "«Suez, sont des ouvrages de même nature que les grandes digues "«Malamocco, construites sous le premier empire par les ingé- "'eurs français de Prony et Sganzin, on voit que l'analogie entre 'agune de Menzaleh et celle de Venise est des plus complètes. La grande lagune de Comacchio, dont la superficie est encore I P'us considérable que celle de Venise, se trouve aujourd'hui à
leurs eaux dans la grande lagune littorale située au Sud de Montpellier (i).
Un autre caractère commun à ces deux deltas est l'invariïbilité du point de diramation des branches du fleuve depuis )« temps historiques. Ce point s'est maintenu pour le Nil aux enïW, rons de la ville d'Héliopolis, située à quelques lieues au Nord du, Caire, et qui correspond assez bien à la position d'Arles sur le Rhône.
Entre les diverses branches du delta, des dépressions de terrain foniiaient une série de lagunes séparées de la mer par k cordon littoral. La plus importante de ces lagunes était autrefws le lac Maréotis, situé à l'Ouest de la branche Canopique, et qui est isolé de la mer par une digue presque continue de rochers calcaires soudés les uns aux autres par des bancs de sable. C'est sur cette digue qu'est bâtie la ville d'Alexandrie, qui possédait autrefois deux ports, l'un sur la mer et l'autre sur le lac, et était redevable à cette situation privilégiée d'un climat très salubre. Desséché en partie par l'évaporation, atterri par les limons ili NU, le lac Maréotis n'est plus aujourd'hui qu'un immense marfcage, assez malsain et complètement perdu pour la navigation.
Deux autres lagunes, le lac El-Madieh et le lac Ed-Kou, soni situées entre la branche Canopique et la branche de Damielie. Leur profondeur, supérieure à celle du lac Maréotis, esta moyenne de 2 à 3 mètres. Ce sont de petites mers navigablo pour les embarcations de pêche.
Les deux lagunes les plus remarquables du delta sont le te Bourlos, situé entre la branche de Rosette et l'ancienne brancbc centrale dite Sebennytique, et le lac Menzaleh, qui s'étend àt 1> branche de Damiette à la branche Pélusiaque {aujourd'hui branche de Tineh) , et au milieu duquel débouchait l'ancienne brandit
(0 La branche la plus occidentale du fleuve allait mtine jusqu'à l'Ile cti l> montagne de Cette, et se jetait à la met dans la partie qu'un lidodt forait>°° récente a Isolie de muniète h former l'étang de Thau, Tafkrum jfa^uiii. Tap/iron patudrm namque gentici vacant Khodani pmpiriguain /înmiiii.
(AvIEN., Or, mar., y. 607-608.)
Mendésienne. Ces vastes lagunes, parallèles au rivage, ont un déveioppement de 50 à 60 kilomètres. Leurs eaux sont tantôt salées, tantôt saumâtres et même potables, suivant la hauteur du Nil qui les envahit aux époques d'inondation, Elles sont couvertes d'un nombre infini d'îles de toutes dimensions et séparées de iamer par un cordon littoral, qui se réduit, en certains points, à une mince crête de sable à travers laquelle s'établissent à chaque instant des communications entre la mer et la lagune ; disposition analogue avec les ports de la lagune de Venise et les graus de la f^ion du bas Rhône.
Tandis que le lac Bourlos, situé au centre du delta du Nil, Correspond assez bien à l'étang du Valcarès, les lacs Maréotis et Menzaleh , placés extérieurement aux branches actuelles de Rosette et de Damiette, peuvent être comparés aux lagunes de Comacchio et de Venise , toutes deux en dehors du Pô et de l'Adige.
La lagune de Venise est, comme le lac Menzaleh, séparée de la nier par une longue flèche de sable de 45 kilomètres de développement, et dont la largeur moyenne n'est que de 350 mètres. Cette barrière, qu'on appelle le a littoral a, est coupée par cinq ouvertures naturelles, désignées sous le nom de a ports » {portus. topo;, passage), et qui ne sont que les passes navigables permettant aux navires d'arriver jusqu'à Venise. Ces passes sont les Trois-Ports, Saint-Érasme, le Lido, Malamocco et Chioggia. Elles rappellent fidèlement les coupures ou bouches de Dibeh, de Gemiieh, d'Oum-Fareg et de Tineh, qui traversent le cordon littoral du lac Menzaleh ; et si l'on ajoute cette particularité que la Coupure de Port-Sai'd et les deux môles avancés qui y sont enracinés pour permettre l'entrée des navires dans le canal de l'isthme °eSuez, sont des ouvrages de même nature que les grandes digues "e Malamocco, construites sous le premier empire par les ingénieurs français de Prony et Sganzin, on voit que l'analogie entre '3 lagune de Menzaleh et celle de Venise est des plus complètes. La grande lagune de Comacchio, dont la superficie est encore "Us considérable que celle de Venise, se trouve aujourd'hui à
PI
leurs eaux dans la grande lagune littorale située au Sud de MontpelUer (i).
Un autre caractère commun à ces deux deltas est l'invaràbilité du point de diramation des branches du fleuve depuis le» temps historiques. Ce point s'est maintenu pour le Nil aux rons de la ville d'Hélîopolis, située à quelques lieues au Nord du Caire, et qui correspond assez bien à la position d'Arles sur le Rhône.
Entre les diverses branches du delta, des dépressions de terrain formaient une série de lagunes séparées de la mer par le cordon littoral. La plus importante de ces lagunes était autrefois le lac Maréotis, situé à l'Ouest de la branche Canopique, et qui est isolé de la mer par une digue presque continue de rochers dcaires soudés les uns aux autres par des bancs de sable. C'est îm cette digue qu'est bâtie la ville d'.'Vlexandrie, qui possédait autrefois deux ports, l'un sur la mer et l'autre sur le lac, et était redevable à cette situation privilégiée d'un climat très saiubre, Desséché en partie par l'évaporation, atterri par les limons dii Nil, le lac Maréotis n'est plus aujourd'hui qu'un immense marécage, assez malsain et complètement perdu pour la navigatioD,
Deux autres lagunes , le lac El-Madieh et le lac Ed-Kou, sont situées entre la branche Canopique et la branche de Damiette. Leur profondeur, supérieure à celle du lac Maréotis, est en moyenne de 2 à 3 mètres. Ce sont de petites mers navigables pour les embarcations de pêche.
Les deux lagunes les plus remarquables du delta sont le Ik Bourlos, situé entre la branche de Rosette et l'ancienne brandit centrale dite Sebennytique, et le lac Menzaleh, qui s'étend de la branche de Damiette à la branche Pélusiaque (aujourd'hui branche de Tineh), et au milieu duquel débouchait l'ancienne branche
(i) La branche la plus occidentale du fleuve allait même juaqu'Â l'île tti^ montagne de Cette, et se jetait ï la mer dans la partie qu'un liJvie formiliii' récente a isolée de maniire k former l'étang de Thau, Tapkrum stagnum. Tapkron paludem nam^He gentici vocani Rhodani propinquam finmini.
(AviEN., Ot. mar.. v. 607-608.)
Mcndésienne. Ces vastes lagunes, parallèles au rivage, ont un dèveîoppenient de 50 à 60 kilomètres. Leurs eaux sont tantôt salées, tantôt saumâtres et même potables, suivant la hauteur du Nil qui les envahit aux époques d'inondation. Elles sont couvertes d'un nombre infini d'îles de toutes dimensions et séparées de la mer par un cordon littoral, qui se réduit, en certains points, à une mince crête de sable à travers laquelle s'établissent à chaque instant des communications entre la mer et la lagune ; disposition analogue avec les ports de la lagune de Venise et les graus de la région du bas Rhône.
Tandis que le lac Bourlos, situé au centre du delta du Nil, correspond assez bien à l'étang du Valcarès, les lacs Maréotis et Menialeh , placés extérieurement aux branches actuelles de Rosette et de Damiette, peuvent être comparés aux lagunes de Comacchio et de Venise, toutes deux en dehors du Pô et de l'Adige.
La lagune de Venise est, comme le lac Menzaieh, séparée de la mer par une longue flèche de sable de 45 kilomètres de développement, et dont îa largeur moyenne n'est que de 350 mètres. Cette barrière, qu'on appelle le « littoral » , est coupée par cinq ouvertures naturelles, désignées sous le nom de « ports h [portus. irwnî, passage) , et qui ne sont que les passes navigables permetlant aux navires d'arriver jusqu'à Venise. Ces passes sont les Trois-Ports, Saint-Érasme, le Lido, Malamocco et Chioggia. Elles rappellent fidèlement les coupures ou bouches de Dibeh, de Gemileh, d'Oum-Fareg et de Tineh, qui traversent le cordon littoral du lac Menzaieh ; et si l'on ajoute cette particularité que la Coupure de Port-Saïd et les deux môles avancés qui y sont enracinés pour permettre l'entrée des navires dans le canal de l'isthme ^if Suez, sont des ouvrages de même nature que les grandes digues ''C Malamocco, construites sous le premier empire par les ingé- "^'eurs français de Prony et Sganzin, on voit que l'analogie entre 'a lagune de Menzaieh et celle de Venise est des plus complètes.
La grande lagune de Comacchio, dont la superficie est encore ••Us considérable que celle de Venise, se trouve aujourd'hui à
leura eaux dans la grande lagune littorale située au Sud de Moot- I«:llier(i).
Un autre caract&re commun à ces deux deltas est l'invariabilité du point de diramation des branches du fleuve depuis les temps historiques. Ce point s'est maintenu pour le NÎI aux environs de la ville d'HéliopoIis, située à quelques lieues au Nord du Caire, et qui correspond assez bien à la position d'Arles sut le Rhône.
Entre les diverses branches du delta, des dépressions de terrain formaient une série de lagunes séparées de la mer par le cordon littoral, La plus importante de ces lagunes était autrefcHi le lac Maiéotis, situé à l'Ouest de la branche Canopique, et qui est isolé de la mer par une digue presque continue de rochers calcaires soudés les uns aux autres par des bancs de sable. C'est sur cette digue qu'est bâtie la ville d'Alexandrie, qui possédait autrefois deux ports, l'un sur la mer et l'autre sur le lac, et était redevable à cette situation privilégiée d'un climat très salubre> Desséché en partie par l'évaporation, atterri par les limons da Nil, le lac Maréotifi n'est plus aujourd'hui qu'un immense marécage, assez malsain et complètement perdu pour la navigation.
Deux autres lagunes, le lac El-Madieh et le lac Ed-Kou, sont situées entre la branche Canopique et la branche de Daraiette. Leur profondeur, supérieure à celle du lac Maréotis, csteo moyenne de 2 à 3 mètres. Ce sont de petites mers navigables pour les embarcations de pêche.
Les deux lagunes les plus remarquables du delta sont le IK Bourlos, situé entre la branche de Rosette et l'ancienne branche centrale dite Sebennytique, et le lac Menzaieh, qui s'étend de la branche de Damiette à la branche Pélusiaque (aujourd'hui branche de Tineh) , et au milieu duquel débouchait l'ancienne braJicl'f
(i) La branche la plus occidentale du fleuve allait même jusqu'à l'ile « * '* montagne de Cette, et se jetait h la mer dans la partie qu'un lida de foimiti''' récente a isolée de manière à former l'étang de Thau, Taphrum slagnu"- Taphron paludem namgue gmtici vacant Rhodani propinquant Jîuvtini.
(AviEN., Or. mar., v. 607-608.)
Mendéstenne. Ces vastes lagunes, parallèles au riv^e, ont un développement de 50 à 60 kilomètres. Leurs eaux sont tantôt salées, tantôt saumâtres et même potables, suivant la hauteur du Nil (jui les envahit aux époques d'inondation. Elles sont couvertes d'un nombre infini d'îles de toutes dimensions et séparées de limer par un cordon littoral, qui se réduit, en certains points, à une mince crête de sable à travers laquelle s'établissent à chaque instant des communications entre la mer et la lagune ; disposition analogue avec les ports de la lagune de Venise et les graus de la région du bas Rhône,
Tandis que le lac Bourlos, situé au centre du delta du Nil, correspond assez bien à l'étang du Valcarès, les lacs Maréotis et Meniaieh , placés extérieurement aux branches actuelles de Rosette et de Damiette, peuvent être comparés aux lagunes de Comacchio et de Venise, toutes deux en dehors du Pô et de i'Adige.
La l^une de Venise est, comme le lac Menzaleh, séparée de 1; mer par une longue flèche de sable de 45 kilomètres de développement, et dont la largeur moyenne n'est que de 350 mètres. Cette barrière, qu'on appelle le a littoral w, est coupée par cinq ouvertures naturelles, désignées sous le nom de n ports n (porlus. fWf.01;, passage), et qui ne sont que les passes navigables permettant aux navires d'arriver jusqu'à Venise. Ces passes sont les Tmis-Ports, Saint-Erasme, le Lido, Malamocco et Chîoggia. Elles rappellent fidèlement les coupures ou bouches de Dibeh, de Gemiieh, d'Oum-Fareg et de Tineh, qui traversent le cordon littoral du lac Menzaleh ; et si l'on ajoute cette particularité qui coupure de Port-Saïd et les deux môles avancés qui y sont enracinés pour permettre l'entrée des navires dans le canal de l'isthme de Suez, sont des ouvrages de même nature que les grandes digues de Malamocco, construites sous le premier empire par les ingénieurs français de Prony et Sganzin, on voit que l'analogie entre «lagune de Menzaleh et celle de Venise est des plus complètes.
La grande lagune de Comacchio, dont la superficie est encore pius considérable que celle de Venise, se trouve aujourd'hui à
l'extérieur du delta du PÔ; mais elle était autrefois au centre même de l'ancien delta; car la branche la plus ancienne et même ta plus importante du fleuve était le Pô di Primaro, qui coule aujourd'hui au Sud du delta, et dont les alluvions ont comblé la lagune de Ravenne (t).
La position de la lagune de Coniacchio, par rapport aux anciens bras du Pô, rappelle donc celle du lac Bourlos, entre les branches de Rosette et de Damiette, et celle de l'étang de Valcarès, entre le grand et le petit Rhône. Les embouchures des trois grandi fleuves de la Méditerranée présentent ainsi, sauf quelques variations locales, des contigurations à peu près semblables (2).
Revenons au Rhône. Dans l'état actuel, il n'a que deux brandies navigables et réellement alimentées. Mais à l'époque où )t fleuve, affranchi de digues, divaguait en toute liberté sur toutf la surface de son delta, le nombre de ses branches était plus considérable; et les larges sillons atterris qu'on appelle des 0 RhSoes morts n et qui serpentent à travers la lagune d'Aiguesmortesen sont d'irrécusables preuves. Il faut bien l'avouer cependant, migré les tentatives de restauration que l'on a faites récemment àt cours inférieur du fleuve, on est réduit à de simples approximations.
« Les géographes classiques ne nous ont laissé à ce sujet qu^ des renseignements obscurs, très incomplets, souvent contradictoires. Quelques-uns, sur la foi d'Apollonius, ont attribué au lihéne,
<t) La ville àe Ravenne est aujourd'hui éloignée de la mer de plus de >tpt mitte mètres.
(2) Cf. le mémoire de Cuviec dans son Discours sur tes révolutions de b w face du globe, rappelant les travaux de l'ingénieur de Prony sur le syîtèn" hydraulique de l'Ilalie.
VoirCH. Lenthéhic, Les villes mortes du golfe de Lyon, i" partie, ch !"■'' pièce justificative II.
■omnie au Nil, jusqu'à sept embouchures (i). Festus Avîenus, Jiodore de Sicile et Timée lui en donnent cinq (2) . Strabon , ordilairement si net et si précis, ne hasarde aucune appréciation péronnelle et se contente d'indiquer l'opinion d'Artémidore, qui omptait trois bouches, et celle de Polybe, qui n'en comptait que eux, ce qui est aussi le sentiment de Ptolémée (3). Pline est le eut qui nous ait donné quelques détails permettant de déterminer i position relative des bras. Il en énumère trois, sans compter le iras artificiel des Fosses Mariennes.
« Les deux petites embouchures , dit-il , sont appelées Libyques ; une est appelée espagnole, os kùpaniense ; l'autre métapine, s mttapinum; la troisième, qui est de beaucoup la plus vaste, rst la bouche marseillaise, os massaîioticum (4].
« Ce nom de « bouches Libyques 0, ora It'byca, rappelle une >etite tribu de la peuplade ligure qu'on appelait Ligures Libyci lu Liheci. et dont on a retrouvé la monnaie, aux types de Marleîlle , avec la légende rétrograde Libeci en caractères celtibéiens (5). ù
ir La branche espagnole était naturellement la plus occidentale ; pbranche massaliotique. était la plus rapprochée de la ville mère,
(Il Voir,
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s Strabon
(C/oy,
:. IV, ch. T
, 4 8), le
passage
dans lequel ce
■«ographe
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nd ceux q,
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ïiliwi Étangt,
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ngde l'Eatomac, e
:n provençal.
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El oicidtnttm cot
{Fest. AviEN., Or. marit., v. 676-678.) ( ntfl ik tûv 10Ù 'Potawù irtOiJdruv Tlo>iJEio; [liv iniTiiuf Ti|ui[i|i, ?^aa( iha\ nfiov, HM ii(rrg|iev.
(STI1AB..IV. ch. i.iS.)
ApTt(llî<0pO; îi TpiOTO|J.0V ÏCftl.
(iD., id., ibid.) 'l'oîovoû itot<i[K)û tA SuTiïov arâiui.
'PoSavDÙ li àtatoiaiv <n6\ia.
(Ptol,, I, II. ch- IX, (a.) (4) LiSyca appellanlur duo fj'ui (Rhodant) ara madica : M kis. alterum Hispatiwtw, alltruM Mitapiniim; teritum, idemque amplissiiHUm, Mtusaliaiieun. jPlJN.. Hist. Jtat.. I. m, ch. V.)
(J) Ch. LekthéBIC, La tfgion du bai Rhône, op. cit., ch. [M.
Afassalia, qui avait échelonné ses colonies sur toute la c^^^ quant à la branche tnétapine , les commentateurs, corrigear»^^ texte de Pline, l'ont souvent écrit Mêtina, et sous cette forme elle rappelle ce petit archipel d'Ilots vaseux qu'on retrouve sw plusieurs cartes anciennes sous le nom de les Tints ou l« Tignes {las Tinhas, de Si'î, OiV, 6û«n;, bas-fond, amas de sabieet de vase) , et qui sont encore désignés aujourd'hui sous celui de Theys ou Teys. Cette incertitude sur le nombre des bouches n'a rien qui doive surprendre. Le cours inférieur du Rhône est soumii encore aujourd'hui à des variations telles, qu'il n'est pas étonnant qu'à des intervalles de temps très rapprochés de nouveaux graui se soient ouverts ou fermés. Le grand bras actuel du RhÙK n'existe que depuis cent cinquante ans à peine, et nous sommes peut-être à la veille de voir ce bras abandonné et le RhAne prendre une nouvelle direction. Ces changements de lit devaient ttre bien plus fréquents dans les temps anciens, alors que le fleuve, dépourvu de digues, se répandait librement, pendant les cru», sur toute la surface du delta , et qu'au lieu de rentrer dans son lit primitif, il changeait très certainement, après chaque inondati'-ra, le nombre et la direction de ses branches.
Dans le principe, la plus grande masse des eaux du fleuvt coulait au pied des collines qui bordent la Camargue à l'Ouest. U pente de la Crau les rejetait naturellement de ce côté, et elles se déversaient dans ia partie actuellement comblée del'étangdeMauguio, qui est représentée par le territoire d'Aiguesmortes. PuB se sont formés les Rhônes morts. Le petit Rhône leur a succéda. Celui-ci enfin a cédé plus tard la prééminence au bras oriental, qui est aujourd'hui le principal. Tous ces changements présentent la ressemblance la plus frappante avec ceux qui se sont produits aux embouchures du Pô, se déplaçant graduellemetit « Ravenne vers Venise (i).
Jusqu'au commencement du siècle dernier, le courant prmapsi du RhAne suivait dans la zone maritime une ligne sinueuse, 'C
(i) Voir l'étude de l'ingénieur M. Denamiel sur le régime de \a. CaOU^'
r Bras-de-Fer b, appelé aussi u canal du Japon n, et que l'on trouve indiqué sur toutes les caries sous le nom de Vieux-Rhéne ; mais, en 171 1, les vases avaient tellement exhaussé le Bras-de- Fer, que le fleuve envahît un petit canal artificiel, ie canal des Loues, qu'on avait creusé quelques années auparavant dans le but de dessaler plusieurs étangs et qui conduisait beaucoup plus directement à la mer. Le courant s'établit bientôt dans ce canal, et, en 1724, les grandes barques, et même les petites tartanes, y passaient à pleine charge. C'est ainsi que s'est formée la grande embouchure actuelle du Rhône, dont l'existence sera probablement aussi précaire que toutes celles qui l'ont précédée.
Hr* Le Rhône, qui débile en moyenne 54 milliards de mètres fcbes d'eau, apporte annuellement à la mer 21 millions de mètres cubes de limons, dont 17 passent par le bras principal, le grand Rhône, celui qui conduit d'Arles à la mer. Ce grand Rhône présente, sur un développement de plus de 50 kilomètres, des largeurs et des profondeurs très variables. Partout oli le fleuve est resserré, le courant est rapide et la profondeur considérable; elle atteint I 7 mètres à Arles, 15 mètres au fort de Pâques et, en face de Mollèges, près de 19 mètres un peu avant les embouchures, vis-à-vis la tour Saint-Louis. Lorsque le fleuve, au contraire, se divise et s'élargit, la profondeur diminue, maïs n'est jamais inférieure à 3 mètres. Presque partout elle est de 4 mètres. Les hautsfonds constituent ainsi dans le tronc du fleuve de véritables barres ; mais il y a, entre ces barres fluviales et la barre maritime qui existe à l'embouchure, cette différence capitale que les barres de l'intérieur peuvent être facilement draguées et ne se manifestent que dans les basses eaux, que !e passage, s'il est gênant, n'est jamais dangereux, et que les navires qui peuvent être arrêtés par ces hauts-fonds restent toujours à couvert dans une sorte de port naturel en rivière, et ne sont pas exposés à des coups de mer sur «ne côte dangereuse et instable.
■ Tout autre est la barre des embouchures.
1 pied de la tour Saint-Louis, le fleuve, qui avait jusque-là
une largeur moyenne de plus de 500 mètres, est resserré entre deux lignes d'enrochements qui ne laissent aux eaux qu'un passage de 300 mètres. De là il va en s'élargjssant jusqu'à la mer, où il arrive par six bouches différentes qu'on appelle àe^sgraus {frahi, passage) . Ces graus sont séparés par des (les très basses , ou plutôt par des hauts-fonds vaseux et instables, rarement émergés, et sur lesquels les moindres vagues brisent toujours. Ce sont les tkeys. A mesure que le fleuve avance ses berges vers la mer, Il pentes'adoucit, la vitesse du courant diminue, les matières tenuo en suspension dans les eaux se déposent sur place ; et il se forme ainsi des tlots éphémères qu'une cause futile en apparence développe rapidement, qu'une autre fait disparaître plus rapidemenl encore. Un navire naufragé, une épave, un simple piquet, peuvent donner naissance à un de ces tlots. C'est ainsi que se sont formés successivement les theys d'Eugène, de Saint- Antoine, de Roustan, d'Annibal, qui portent le nom de bateaux échoués aai embouchures. Un chargement de brai, qui sombra il y a quelques années à l'une des entrées du fleuve, a de même produit le ihey de PéË;oulier [peyo. en provençal, brai). Le moindre obstacle sert ainsi de noyau aux atterrissements du Rhône. Une perche plantée récemment dans la passe de Roustan fut, quelques mois après, reliée à la terre par une mince flèche de sable qui est devenue bientôt une presqu'île. C'est en petit le même phénomène quiî soudé au continent les rochers isolés de Gibraltar, de Saint-Malo. le rocher de Gien près d'Hyères, et le cap de Cette au Sud ^ l'étang de Thau, Sur cette plaine liquide, en apparence si mobile, où les flots de la mer se mêlent à chaque instant à ceux du Rhône, il y a en fait des zones calmes où l'eau dort pour ainsi dire, et laisse tomber sur place les matières minérales qu'elle tenait en suspension ; de même que , dans les expériences si connues d'acoustique, lorsqu'on répand de la poussière sur des plaques vibrantes, on voit cette poussière se concentrer autour de quel" ques points particuliers, déterminer et dessiner harmoniquei"*"' des lignes nodales qui ne sont que la représentation graphique des zones sans mouvement au milieu d'autres zones en agitation.
LES EMBOUCinTRES ET LE DELTA.
■ Ces theys , entre lesquels s'écoulent les eaux du fleuve , sont les !les plates et marécageuses, couvertes çà et là d'une assez >auvre végétation de plantes salines à l'aspect triste, au feuillage eme, aux fleurs indécises et incolores. Elles émergent à peine le quelques centimètres au-dessus des basses eaux et sont très iouvent submergées soit par le Rhône, soit par les coups de mer. Ces invasions successives, leur isolement, leur instabilité, [a salure extrême du sol, empêchent toute culture durable. Ce n'est ni la mer nî le fleuve, et ce n'est pas encore la terre, Seuls les taureaux noirs et les chevaux blancs à demi sauvages de la Camargue viennent en toute liberté brouter de temps en temps sur ces îlots provisoires un maigre pâturage imprégné de sel; ils y vivent en maîtres, devinent instinctivement l'approche des crues et des tempêtes, traversent alors à la nage et en longues files les bras gonflés du Rhône et se réfugient pendant l'inondation dans les steppes de la Camargue et du Plan-du- Bourg.
« Le niveau des theys se relève sur les bords et s'abaisse au Centre. Du côté de la mer, l'îiot est fermé par une digue naturelle ^W les vagues consolident sans cesse en retroussant les sables, et c« bourrelet atteint quelquefois la hauteur d'un mètre. Dès que e dépôt sous-marin commence à se former, il ne tarde pas à granlir; l'atterrissement s'élève bientôt jusqu'à la surface du fleuve; es tamaris, les soudes, les salicornes s'y fixent et le consolident, :t tes crues du Rhône le couvrent de nouvelles couches de limon. ..e they est alors constitué (i). a
Le delta de la Camargue n'est que l'a^lomération de tous les heys qui se sont formés depuis l'origine de notre dernière période éologique; et tous les nouveaux îlots que nous voyons naître ous nos yeux aux embouchures augmentent chaque jour ce lomaine récent, conquête patiente du Rhône sur la mer. Ces heys se développent ainsi sans cesse, se soudent entre eux, sont [uelquefois émoussés par les coups de mer, peuvent même dispaattre accidentellement, mais renaissent bientôt après, et en déliai) A. SURSLL. Affmaire sur ramiUoration du rmbouchttrts du Rkint, 1S47. LebthIkic, La rfgioH du bas RkôHe. ep, cil.
45* SECONDE PARTIE. — CHAPItRB DIXIBMB.
nitive prolongent les deux promontoires du fleuve, dont l'avancement annuel est aujourd'hui d'une quarantaine de mètres.
Il II semble, dit très judicieusement Astruc, que 1' ment successif de cette côte soit marqué à l'œil par l'ordre des tours bâties le long du Rhône. Strabon nous apprend que \tt Marseillais, devenus maîtres de l'embouchure du fleuve, y construisirent des tours pour servir de signaux et pour faciliter l'enlrée et la sortie des navires. Si le Rhône avait toujours eu la même embouchure, on n'aurait eu besoin que d'y construire une seule tour, ou du moins n'aurait-îl fallu en construire que deux, unesnr chaque rive; cependant , on en compte aujourd'hui quatre à cinq de chaque côté, rangées de distance en distance le long du fleuve. Du côté gauche, la tour de Mauleget, la tour de Saint-Arcier, la tour de Parade, la tour de Belvare, et du côté droit la lourde Mondevi, la lourde Vassale, la tour de Grau, la tour de Tampan, bâtie en 1614, et la tour de Saînt-Genest, bâtie à l'enibouchurc du Bras-de-Fer, en 1656.
« C'est donc une preuve que le Ht du Rhône s'est prolongé pM à peu dans la mer par des atterrîssements successifs, que les anciennes tours se sont trouvées par là trop éloignées de l'embouchure pour pouvoir servir à l'usage pour lequel on les avait bâties, et qu'on a été obligé d'en construire de nouvelles de temps en temps et de distance en distance (i). »
La dernière de ces tours sémaphores est la tour Saint-Louis. Construite en 1737, elle était alors établie sur le rivage même de la mer; elle en est aujourd'hui à plus de 7 kilomètres.
On voit que la progression des embouchures est un phénomène très simple, et dû uniquement à l'amoncellement des matières char-
(i) AsTkUC, Mémoire pour servir à l'histoire natureUe du Langueitc, 1737-
[ liées par le fleuve. Les causes de la formation des barres sont un
I peu plus complexes. Les opinions des h ydrauliciens sont d'ailleurs
LTtagées. Les uns les attribuent exclusivement à la dispersion
LUX du fleuve lorsqu'il s'épanouit en mer, ce qui diminue sa
e et précipite, par suite, les troubles dont il était chargé;
B autres, au refoulement exercé par les vagues pendant les gros
rtemps. On les a quelquefois expliquées par l'existence de flots de
I fond, ou en supposant que le courant fluvial, formé d'eaux douces
tplus légères que les eaux salées, détermine, lorsqu'il glisse à la
[ surface de la mer, un contre-courant inférieur et en sens inverse
tqui rase le fond, forme un remous et arrête ainsi brusquement les
I sables qui tombent de la partie supérieure. Quelques ingénieurs
[.les ont même attribuées à l'action oscillatoire des marées; mais
cette dernière hypothèse est la moins admissible, puisque les
barres se produisent avec leur maximum d'intensité dans les mers
inertes et à niveau à peu près constant comme la Méditerranée ou
le golfe du Mexique, qui n'est qu'une Méditerranée communiquant
avec l'océan Atlantique.
Élie de Beaumont est celui qui a le mieux étudié la nature du
K^énomène. 11 rattache avec raison l'existence des barres k cette
ropriété générale que possède la mer de modeler elle-même le
■ contour de son rivage et de se construire une sorte de digue, en
[ ]<etroussant les alluvions et les sables de la plage par l'action
[Incessante et le balancement rhythmique de ses vagues. « La
I aier, dit-il, dans les endroits où elle n'a pas une grande profon-
[ deur, modifie la forme de son lit en entassant les matières qu'elle
f.3Det en mouvement et en donnant au fond une certaine inclinaison
E'^jui est plus en harmonie avec ses mouvements. Elle agite les
natières qui le couvrent et tend à en élever une partie sur ses
tords sous la forme d'un cordon qui marque les limites de son
lomaine. Au moyen de ce mécanisme, elle se renferme pour ainsi
iire chez elle. Elle obstrue en général les entrées des rivières, et
■«dles-ci ont une profondeur considérable à une certaine distance
e leur embouchure. En se rapprochant de la mer, il y a un endroit
moins profond ; c'est cet endroit qu'on appelle la barre, En dedans,
4«o SECONDE PARTIE. — CHAPITRE DIXIÈME.
on est en rivière ; en dehors, on est en mer. La rade est en dehors, | le port est en dedans (i). n
0 La barre est donc un phénomène constant; et l'ingénieur ' éminent qui a le mieux étudié la région du bas RhÔne, M. Surfil, a pu l'appeler, avec un rare bonheur d'expression, un montiment d'équilibre élevé sur la limite de deux forces qui se combattent : d'une part, te fleuve animé de son impulsion ; de l'autre, l3 mer résistant par sa masse et repoussant le courant fluvial; d^ telle sorte que chaque changement dans l'une de ces forces entrai»-^ de nouvelles conditions d'équilibre et modifie la forme et le nivea»^ du seuil sous-marin,
H La hauteur d'eau sur les passes et l'emplacement de la barr^^ par rapport à l'embouchure doivent donc varier avec l'étal dii^ fleuve et celui de la mer. Lorsque les eaux fluviales sont stagnantes, le dépôt se fait à la limite même des eaux maritimes et de» 1 eaux douces. Si le courant persiste au dehors, la barre s'établit J en mer; si les marées pénètrent dans l'intérieur, la barre existe il en rivière. Mais elle existe et doit toujours exister; elle changï'| seulement de position, de forme et de profondeur, marquant exactement la place où la vitesse des eaux fluviales est amortie par la résistance et l'agitation des vagues.
Il On ne doit donc pas attribuer cette formation uniquement à la précipitation des matières tenues en suspension dans le fleuve, non plus qu'à la perte de vitesse qu'éprouvent ses eaux. Certains grands fleuves de la Russie, le Volga, l'Obi et surtout la Lena, dont le nom russe signifie la Paresseuse, arrivent à leurs embouchures avec un mouvement sî lent que, sur plusieurs kilomètres, leurs eaux sont tout à fait stagnantes, comme celles des marécages, et croupissent au point de faire périr leurs poissons; ces rivières sont cependant barrées. D'autre part, un fleuve parfaitement pur doit toujours avoir sa barre. La Vistule, le Niémen, le Dnieper ne débouchent à la mer qu'après avoir déposé dans des lagunes une grande partie de leurs troubles; ils n'en ont pas moins leurs
(I) ËuEDeBZAVUOVT, Ltçens de ^éolagie praligur, op. cil., 1843-1844.
barres. La Neva, entre autres, avant de traverser Saint-Pétersbourg, s'épure complètement dans le lac Ladoga, ce qui n'empêche pas son embouchure dans le golfe de Finlande d'être traversée par un seuil sous-marin. Ce sont les vagues de la mer, on le voit, qui ferment les estuaires des fleuves; et c'est le même phénomène considérablement agrandi qui a donné naissance aux lagunes de l'Adriatique, aux étangs du golfe de Lyon, aux limans de la mer Noire, aux haffs de la Baltique, aux si-es de la mer du Nord; c'est la même force qui agît d'une manière continue sur tous les rivages du globe, qui en a modifié tous les contours depuis l'origine de notre période géologique, et substitué aux échancrures et aux fîords des époques primitives des golfes plus adoucis et plus harmonieux, et une longue succession de plages, de lidi et de cordons littoraux s'adaptant beaucoup mieux à l'oscillation cadencée des vagues et au mouvement rhythmique de la mer.
K Toutefois, il est évident que l'oblitération des passes doit être d'autant plus complète que les fleuves débouchent sur une côte plus sablonneuse et plus instable, y apportent une plus grande masse de sédiments, et que le flux, le reflux et les courants littoraux ont moins de force pour balayer tous ces dépôts et les disperser ensuite à de grandes distances dans les profondeurs de la mer (i). »
Le phénomène des barres n'est donc, en définitive, qu'un cas particulier de celui des cordons littoraux. Les barres sont des fragments de cordons littoraux en voie de formation et encore sous-marins. Les cordons littoraux, à leur tour, ne sont que la réunion d'anciennes barres émergées et ayant acquis tout leur développement.
l Nous avons vu que la grande plaine qui s'étend de Beaucaire à la mer était, à rorigine de notre période géol<^ique, un véritable
(l) Ca. LsNTHiftic, La rtgiQit du bas Rkônt, op. cit.
46a SECONDE PARTIE. — CHAPITRE DIXIÈME,
golfe, que ce golfe a été comblé, d'abord par le diluvium du Rhftne et de la Durance, ensuite par les limons des deux fleuves, que cette plaine était autrefois noyée, coupée de lagunes viv de lagunes mortes, les unes navigables, les autres à peu prè; tables, que la navigation maritime enfin pouvait remonter par le Rhflne jusqu'à Beaucaire, et qu'Arles était entourée d'eau de toutes parts.
Il en était de même de la petite ville de Saint-Gilles, ëloignËe aujourd'hui du Rhône de près de deux kilomètres. Pendant plosieurs siècles, Saint-Gilles fut un port d'une réelle importance. Le Rhône coulait au pied de son coteau. Les marais de Scamandre et de l'Hermitane formaient sous ses murs une rade sûre; et les navires de Venise, de Gènes, de Pise, de Tyr et d'Alexandrie venaient mouiller presque sous les murs de l'ancienne abbaye. L« port était extrêmement fréquenté pendant les onzième et douzième siècles. C'est là que la princesse Emma, fille de Riçicr, comte de Sicile, aborda lorsqu'elle vînt en France pour épouser Philippe I", qui lui fit faire d'ailleurs un voyage inutile. Le p^ Gélase II y débarqua en II iR et Innocent II en 1130, Bertrand, comte de Toulouse, s'y embarqua pour la Terre Sainte en 1109 avec 4,000 chevaliers sur 40 galères. Ce fut dans la lagune de Saint-Gilles que Louis VII le Jeune mit pied à terre, en 114B, à son retour de Syrie, et que vinrent aborder, quelques années plus tard, en 1 162, les ambassadeurs que Manuel Comnène envoya en France. C'était, avant la création du port d'Aiguesmortes, un des premiers entrepôts de la Méditerranée pour les marchandises de l'Orient, et le port d'embarquement et de débarquement le pins fréquenté pour les convois et les pèlerins de la Terre Sainte. • C* lieu, écrivait Benjamin de Tudèle, qui le visitait vers n6o, e^ fréquenté par toutes les nations et par plusieurs insulaires A** pays les plus éloignés ; et on y voit en abondance sur ses qu^*' les drogues, les aromates et les épices du Levant, n Le Rhône l ' conduisait ensuite au cœur de la France. Saint-Gilles, aujourd'h^isolé du Rhône et de la mer, est en pleine décadence. L'abbaye e^ détruite; le port n'existe plus; et ni le canal de Beaucaire, <^0
coule au pied de sa colline, ni le chemin de fer, qui traverse ses faubourgs, ne feront renaître la vie à jamais éteinte dans cette ville morte depuis plusieurs siècles et presque oubliée.
L'origine de Saint-Gilles se perd dans la nuit du passé. Il est probable que la ville du moyen âge a été bâtie sur l'emplacement de Y^aitique Heraclea, déjà disparue du temps de Pline (i). Héraclée et Rhodanusia ont été, en effet, deux villes grecques en ideine prospérité vers le cinquième siècle avant notre ère (2) ; et leurs ruines à peine reconnaissables seront longtemps Tobjet de discussions de la part des archéologues. Il est probable cependant que la première a été le berceau de Saint-Gilles; et, quant à Rkade, Rhoda ou Rhodanusia^ établie aussi sur la rive gauche du RhAne, dont elle a pris le nom, sa position semble devoir être reportée aux environs de Beaucaire, près de la petite chapelle de Saint-Montant, autour de laquelle on a trouvé de nombreuses antiquités assez mal définies.
La ville de Montpellier elle-même avait un port presque à sa porte. C'était le port de Lattes, aujourd'hui dans les terres, sur le canal du Lez. « Lattes, Castellum Latara, disent les Bénédictins (3), était un château situé dans une île formée par la petite rivière du Lez, Ledum flumen, vers son embouchure dans Tétang deThau, qu*un ancien appelle Taphrum, et qu'on nomme aujourdTiui Tétang de Pérols. » Ce château, éloigné d'une lieue au midi de Montpellier, prit dans la suite le nom de Palude, la Palu, à ^use de sa situation. Il est à présent ruiné. Avant la fondation du port de Cette, Lattes, noyé dans la lagune, communiquait '"^cilement avec Montpellier (4) . Cette riche cité avait un com-
(i) Sunt auetores et Heracîaam oppidum in osiio Rhodani fuisse, (Plin., '- lu, ch. V.)
Voir Germer-Durand, Inscriptions grecques trouvées à Saint-Gilles {HéracUe), m. de r Académie du Gard (1868- 1869).
(2) Voir tome premier, première partie, ch. 11, p. 59, notes.
(3) Castellum Latara, (Pomp. Mêla, De situ orbis, 1. II, ch. v.) — Hist. gkn. de ^ngutdoc, 1. II, ch. xxii.
(4) Deindè transierunt prope Villenove, episcopatum de Magalona, et prope inde < portas de Montepessolano, qui dicitur Lates. (Roger de Howeden, Annales,
merce presque exclusivement maritime. M^uelone (i), Lattes et Aiguesmortes étaient, pour ainsi dire, ses trois ports, et, pendant une partie du moyen âge, elle monopolisait toutes les opérations d'échange avec les républiques italiennes et les principales villes de l'Orient (2) . Les plus grands navires s'arrêtaient en mer, en face des graus aussi nombreux qu'éphémères qui tronçonnaieni le cordon littoral. L'insuffisance de profondeur des étangs et des passes les empêchait d'aller plus avant. Les marchandisei, transportées sur des allèges, traversaient alors la lagune, remontaient ie Lez et arrivaient presque sous les murs de la graniie ville, à peu près à l'emplacement où nous voyons actuellement le pont Juvénal.
Aiguesmortes, aujourd'hui entourée de lagunes atterri» (j), dont r^riculture a su tirer un magnifique parti en les transformant en vignes, a été pendant près de quatre siècles le port le plus important du Languedoc et jouissait même de privilèges exorbitants ratifiés par les rois de France (4) .
(1) MtyUii «Ivo;. MigaU nkiea, ou MirâXTi dluv, MigaU-alani, hVjmAafM^ peu doiilcuses de Maguelone ; â rapprocher de la memion faite pat Artimidon et Etienne de Byiance d'une île et d'une ville gréco-marseillaise du nom d'Akoc et située aux environs d'Agde. 'Aliouic «ioo; xai irôii( Moooaîia;, ôi( 'AfittiiÈ"?* <Steph- Bvzanc. Ethn.)
(2) l.e port de Lattes ou de Montpellier, parlus de Mantipessulano, pour liqi"! on nommait tous les ans quatre consuls de mer. (Astruc, Athnoirt pour nislun natvrtUe de Languedoc, op. cit.)
(3) Voir la situation d' Aiguesmortes par rapport aux différents bras du flE"" dans les cartes manuscrites de Gaspard Viégas (1583^ et de Bartholomé Oli'''' (1584), les collections des portulans du seizième siÈcle à la Bibliothique nationale et à la bibliothèque de l'École de médecine de Montpellier, et toutes'" cartes des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles. Cf. Ch. Lt-iiHi»''' Lts villes mortes du golfe de Lyon, op. cit.
(4) Un éditdu roi Jean portait que •• de Narboane à Aiguesmortes et du *^ Leucale au grao de Passon (c'est ainsi qu'on désignait alors l'embouchure *' grand Rhône), nul ne serait asse» osé pour faire ouvrir un grao ou pour ah» r''^ une nef ailleurs qu'à son grao d' Aiguesmortes ...
En 1557, Henri [[ ordonnait même que des pieux fussent plantés dans le ^'' de Mauguio, voisin de celui d' Aiguesmortes, pour n'en permettre Taccès qu' '^^ petites barques de pécheurs et forcer les navires de mer, nationaux ou étrang ^* d'aborder au port d'Aiguesmortes.
Cf. l'enquête de 1298 et de 1299 au sujet des griefs du roi de Mayorque, et:^ lettres patentes du roi Jean en date du 28 avril 1363.
Voie Archives d'Aiguesmortes, manuscrit Esparron (I177). Ce préci ^
LES EMBOUCHURES ET t.E DELTA.
montage de Cette était alors isolée en mer, comme l'île et ;ye de Maguelone (i). Le lido sablonneux qui ferme l'étang fhau était fractionné par de larges coupures navigables, et (2) les ports intérieurs, Marseillan, Mèze, Bouzigues, etc., ilte petite mer dans laquelle venait déboucher autrefois le le plus occidental du Rhône, étaient à la fois ouverts à la ^tton fluviale et à la navigation maritime, es moindres éminences enfin qui entouraient Arles, — Caste- Mont-d'Argent, Pierre-Feu, Trébouîlle, Cordes, Montma- ■— étaient, nous l'avons déjà dit, des îles (3) ;et toutes ces îles
leil très complet des principaux titres et actes déposé» dans :s de la ville d'Aiguesmortes ; il a été dressé en trois expéditions par Uexandre Esparron, juge toyaX ordinaire et lieutenant général de l'amirauté, 1 exemplaires ont été par lui remis, l'un aux archives de la ville tes. l'aulte à celles du diocèse de Nimes. 7*GËzy, Mimeire sur le par/ d' Aigutsmorles. Paris, 1879. I. LetrrHÉRIC, Lt littarai d'AigvcimOTtes au dautiime ti au treitiinte Mile.
wde l-Académie du Gard, année 1869-1870.
[ Sili, Cite ou Cftte. d'après les élj-mologistes, dériverait du mot Killim.
■ ou Stttim. par lequel les Phéniciens désignaient les lieux maritimes
b et boises, <> Le moi hébreu presque homophone itth signifie une élévation.
t d'arrêt, tel que se dessine un promontoire vu de la mer, et s'accorde
'*c le nom adouci de Srtion, donné au cap de Cette pat la langue harmonieuse
i la Grèce, et d'où on a formé le nom français, " (Thomas, Annuaire d* ÏH^
'Mit. 1843.)
jeitus Avienus désignait la montagne de Cette sous le nom de montagne des memfiniftr.
Selius inde tnoiu lumel
Procems arcem et pinifer : Sttii jugiim Radiée fusa in usqut Tafhrum fertinel.
(AvtEN,, Or, mar., v. 604-606,) !t Ptolemée l'appelaient !e Mont Sigfe ou Sigini, ï^ricv 6po(. (Strab. , J. — Ptol,. Il, X.) ^9) Mèxe, jk'oov (milieu), ainsi désigné & cause de sa position au centre de U
Uisua cùilis, incinclus mari pêne undique, ae, niti quad atlgtttta aggtre cunfi- Ml atmrelitur, ituitLi. (Meu, I. Il, ch. v.)
Itic liai anguili taris
Tenuisque eeniH civifas, PoUgyum est.
(AviEN,, Or. nar., v, 610-6:1.) f. Des chartes nombreuses du douzième et du treizième siècle rappellent que le pouvait aborder i ces différentes lies qu'en bateau et en payant un droit
sage.
i ckroniqius dt Prgvtiut. HisUr.
avaient leur port en communicatioa pennanente avec Arles, dont elles constituaient en quelque sorte la banlieue. Le point extrême de cette banlieue, qui devait marquer la limite indécise du Rhône et de la mer, était à peu près le territoire de Chamone (i), où se trouve aujourd'hui un poste de douaniers asseï reculé dans l'intérieur des terres.
Ce nom de Chamone, qui n'avait jusqu'à présent éveillé aucun souvenir ancien, vient d'être lu tout récemment sur une pierre i moitié rongée par le salin, trouvée dans les marais de la Camargue et recueillie depuis peu dans le musée épigraphique de la ville de Ntmes. La pierre est un calcaire grossier ; elle porte sur ses deui faces (2) une inscription dont les caractères, très médiocies, remontent au troisième ou au quatrième siècle de notre ère, et paraît avoir été, vers cette époque, une borne-limite destinée à marquer la séparation de deux héritées ; elle mentionne à la («s le rivage du Rhône, le territoire de Chamone et le port qui s'y trouvait et qui devait être à la fois un port en mer et un port en
Ahhibert, Ditserlatian tafiegrafikifHt et kUloriqut tur ta montagtit di Cnia il stt mOHumenls. Arles, 1779.
Commulanius imiis in camitalu Arelaiensi insulam Sancti Pétri qua M>>>natuT à Montemajore . . . (Acte d'échaDge de Montmajour entre l'aicbc^W d'Arles et la dame Teucinde.)
...insulam, quant Mantemajore vulguî vocitat... et est comitatu Anlati*^- (Acte de donation de Montmajour aui moines de Saint-Benoît en 974.)
Voir ces deux chartes dans l'histoire manuscrite de Montmajour (Aici. d'Arles) et dans la Gallia CArisliana.
Item, l'an MCCCIX... son U perdon generel de son Peyré dt Menlmajnl.l vengTOn de lot lo mande plus dé cent conquanla milia Chreilanifs... l" f^ sage de l' aigua fier persona quatre deniers .. . — Mémoires de DE BERTRAND Bojssn, bourgeois d'Arles, quimième siècle ; extrait de la bibliothique des R. P. Trinitaires d'Arles. (Archives d'Arles.)
(I) Voir la carte de l'état-major, feuille n' 34.
(3) Première face ; Seconde (ace :
LES EMBOUCHURES ET l.E DELTA.
rivière. Cette triple désignation est infiniment précieuse, car elle permet d'affirmer que cette partie du delta existait à l'époque impériale, sinon comme continent définitivement rattaché à la terre ferme, au moins comme un tlot avancé dans la région des embouchures. Là, devait très vraisemblablement se trouver un poste de ces anciens gardiens du Rhône, préposés, sous la domination romaine, à la navigation du fleuve, et dont le chef, qui portait le titre de Cornes ripx Rhodani, était une sorte de commissaire maritime résidant à Arles, ainsi que semblent le prouver quelques anciens textes épigraphiques (i).
Toutefois, malgré le rapprochement d'Arles de la mer et l'inondation générale de la lagune, cette lagune présentait en bien des points un tirant d'eau tout à fait insuffisant, et l'on peut regarder comme certain que l'instabilité de ses bas-fonds, le nombre et la variation de ses îles vaseuses, le manque de profondeur, le déplacement et les sinuosités des chenaux qui la sillonnaient, ont de tout temps rendu très précaire et très incertaine la navigation aux embouchures mêmes du Rhône.
o Le bras maritime d'Aries , celui que Pline appelait la grande bouche marseillaise, os amplissimum et massatiolicum, écoulait déjà à l'époque romaine la presque totalité des eaux du Rhône. Aujourd'hui, et en temps ordinaire, le fleuve se déverse par plusieurs graus entre les theys de formation récente; mais pendant les crues, le fleuve se répand à la fois par les graus et au-dessus des theys, et décharge ses eaux limoneuses par une bouche unique qui embrasse une laideur de plusieurs kilomètres.
a A quelques mètres au large, un peu au devant des theys, les terres manquent au fleuve; mais les limons déposés de chaque côté lui forment des rives sous-marines qui se prolongent à près
iO Voie notamm.
nsoriptiun du tombeau de Flavius Nemorius, jadis aux u Mus£e de Marseille. (Noble LalauziËrb. Imcr., 157.)
de 500 mètres en mer. A ce point, un haut~fond parallèle au n»sge traverse le lit du fleuve et ne laisse au thalweg qu'une prûfoodeiir de t mètre 50 environ. C'est la barre. Elle dessine une courfw conaive, qui s'appuie à ses extrémités entre les thejs, et dont la forme semble indiquer les eiforts que le courant fluvial Eait pour la repousser au large. La crête est à peine noyée et affleure presque le niveau du fleuve, qui ne la recouvre que d'une muxt tranche d'eau variant de o*,io à o*,8o. Vers le mllîeu, celte digue sous-marine est traversée par le courant des eaux dounj, qui y creusent une sorte de chenal ; ce chenal est la passe, qui varie sans cesse de largeur, d'emplacement et de direction, et dont la profondeur oscille, suivant le r^^me du Rhône et l'état de la mer, entre i et 2 métrés. A l'intérieur, en amont du seuil, la profondeur est trts faible; au dehors, au contraire, elle s'ahiisse rapidement, et l-i barre se trouve ainsi au sommet de deuxpento: l'une très adoucie, qui s'allonge vers le fleuve; l'autre très raJde, qui plonge dans la mer (i). n
Les inondations du Rhône ont presque toujours lieu lontjtK soufflent les vents du large, qui accumulent une mer ^Donnc contre la côte. Ces vents sont tièdes ; ils sont arrêtés par les crêtes neigeuses des Alpes, les réchauffent, fondent leurs glaciers et provoquent les crues et les inondations. Ainsi les vagues refoulent le courant fluvial avec d'autant plus de force qu'il est plus violent, et la même cause qui gonfle le Rhône augmente la résistance de la mer. L'action des crues, qui semblerait devoir améliorer les passes, est donc généralement perturbatrice; elles bouleversent ta barre, déplacent la passe, la déforment, lobstnient; et ce ne sont que les eaux moyennes du fleuve qui la rétablissent quelques jours après.
On conçoit d^ lors toutes les difficultés qu'éprouve la navigation à l'embouchure du Rhône. Lorsque la passe est ensablée, les iia\Hres ne peuvent ni entrer ni sortir. Pendant les grosso mers du large. les vagues se brisent sur le seuil sous-marin; l«
<■> A. Si-KKIJ.. ilittjirt tmr Ut tmtitMfàmm dm Kkimt, ap. cil.
bâtiments n'osent s'y aventurer, et le terrible mistral les empêche de gouverner dans cet étroit défilé de la passe, environné de tous côtés de hauts-fonds, où la moindre déviation peut causer un nau- . L'état de la mer, les vents, les courants littoraux qui font feriverles navires à l'Ouest, le courant du fleuve qui les repousse D large, les vagues qui les soulèvent et les incertitudes du chenal Ues-mèmes sont autant d'obstacles qu'il est impossible d'affronter LHS péril; et malgré le service de balisage et de pilotage organisé iir les theys de l'embouchure, il est rare que les mariniers laniaeurs puissent arriver, pendant les gros temps, sur la barre, lème avec des embarcations légères. Les sémaphores arborent s le signal du doute, soit parce qu'il n'existe pas une profonr suffisante, soit même parce qu'il a été impossible de reconaltre exactement la passe; et les navires restent en panne, Kllottés entre le fleuve boueux et la mer furieuse, heureux si Btte manœuvre imprudente se traduit jiar un simple échouage et i leur occasionne pas des périls bien autrement sérieux. Les îeilles archives d'Arles sont remplies de documents qui témoipent des préoccupations de la manne au sujet de ces embouchures certaines. Les bateaux en pleine charge étaient obligés de faire I pleine mer un transbordement difficile, onéreux et souvent lein de dangers; et lescargaisons étaient déversées sur des allèges li s'engageaient alors dans le chenal du fleuve. La situation était tnc aussi précaire dans les siècles passés que de nos Jours; et tte barre du Rhône constitue en fait, depuis longtemps, une jlugc naturelle qui s'impose aux navires, et ne leur permet de r à Arles, non pas le tonnage que le fleuve pourrait rece- , mais celui qu'il est possible de conserver sur une mince tête de sable, qui a à peine une centaine de mètres de lar-
11 n'existe que deux moyens pour assurer une navigation égulîère aux embouchures d'un fleuve. On peut chercher à améiorer directement la passe en y entretenant un chenal maritime; a bien, abandonnant la barre à elle-même, exécuter en amont une
SECOtfOe PARTIS. — CHAPITRE OIXIBhE.
dérivatioD artifidetle, et créer ainsi une embouchure nouvelle qu l'on met en communication avec la mer.
■ Le premier moyen est l'endiguement ; le second est la canï- Itsation latéiale.
• L'idée de tourner ainsi l'obstacle des embouchures par un canal latéral est loin d'être nouvelle. Lors^jue, après avoir rainé ta ville de Tyr, Alexandre voulut transporter en Egypte le commerce grec au détriment du commerce phénicien , il reconnal tout de suite que le succès de son entreprise était lié à la commu' nication permanente du Nil avec la mer. Les sept bouches du fleuve étaient encombrées comme celles du Rhône, et les connaissances hydrauliques de l'époque ne permettaient guère de Itt approfondir. Les digues en rivière et les travaux à la mer entrûent peu dans la pratique des ingénieurs anciens. Le percement d'un canal à travers les sables du delta n'était qu'une affaire de maind'œuvre, el ne coûtait pour ainsi dire rien aux vainqueurs. Une armée d'esclaves et de captifs eut bientôt creusé, entre l'andenae branche Canopîque et le lac Maréotis, un canal dont on voit encore les traces. Le problème des embouchures du Nil était ainsi résolu plus de trois siècles avant notre ère.
« Le même procédé fut employé au port d'Ostie, à l'embouchure du Tibre. Les anciennes salines d'Ancus Martius , le premier établissement de cette nature sur le littoral de la Méditerranée, étaient envahies par les sables et les limons. De siècle en siècle, la terre gagnait sur la mer, et l'on voit encore aujourd'hui les ruines des trois villes d'Ostîe : l'Ostie des rois de Rome, l'Ostie de la république et l'Ostie impériale, échelonnées sur les belles du vieux Tibre, comme de véritables chronomètres qui permettent de mesurer le taux d'avancement du fleuve et la marche progieS' sive de ses atterrissements. Ostie était pour Rome le port d'an> vi^e des blés. Le salut public commandait de le conserver à tout prix ; et un canal semblable à celui d'Alexandrie permit aux convois d'éviter l'embouchure envasée du fleuve, et mit ainsi e" communication directe les ports de Claude et de Trajan avec fe Tibre supérieur.
Même solution, mêmes travaux dans la lagune de l'Aude et s celles du Pô et du Rhin. Un chenal maritime traversât incien lac Rubresus oa Rubrensis (i) , qui correspond aux marais «demes de la Clape et de Sigean, et venait aboutir à Narbonne. a autre canal artificiel, \3. fossa Augusta, conduisait directement a mer Adriatique à Ravenne; et, à l'extrémité septentrionale l'empire, \Afossa Drust'arta, creusée par les I^ons de Orusus, t de Germanicus , faisait communiquer la mer du Nord avec s différents bras du Vieil- Yssel, et ouvrait ainsi aux navires une route nouvelle à côté des bancs vaseux qui obstruaient les embouchures multiples de la Meuse, de l'Escaut et du Rhin. I c La canalisation latérale est donc la méthode pour ainsi dire issique, celle qui a été toujours pratiquée par les anciens. Le HiÔne devait avoir aussi la sienne ; et ce fut même très peu I l'établissement de la voie Domitienne, le premier grand iBvail d'utilité publique exécuté par les Romains sur le sol de la |KuIe(2).
[' I On lit dans Flutarque que, dès qu'il eut pris possession de n deuxième consulat, Marius conduisit une première armée en iule pour s'opposer à la marche des Ambrons et des Teutons ; s que ceux-ci refusèrent tout d'abord le combat et se ruèrent ~ur l'Espagne, où ils restèrent pendant près de deux années. Ils franchirent alors les Pyrénées sans éprouver de résistance, et, après avoir ravagé tout le Sud-Ouest de la Celtique, se dirigèrent vers les Alpes et l'Italie, menaçant de renouveler sur les bords du Tibre les terribles exploits de la première invasion gauloise.
> Le quatrième consulat de Marius venait de commencer; on était en l'an de Rome 652, correspondant à la 101' année avant Jésus-Christ, lorsqu'on apprit à Rome la marche des barbares. Le
Ht) Flumen Atax r Pyrenaù Rubrensem fermtam lacum. {Pun., 1. III, ch. IV. ]
r(3) Cf. Alf. Saurel, Fessa Moriana, StchtrcAn sur 1rs Iravam: dt Mariits aux
tlia<n,ckHrts du Rhtne. Marseille, 1865.
Erk. DESjARDms, Aperçu kislorique sur les mboMchvrrs duRkâne. ParU, 1867.
Eh. Bernard, Nalc sur le canal de Marius, Marseille, 1870,
A. AuRËs. Nouvelles recherches sur le tracé des Fesses Mariennes et sur f*m-
WHldu camp de S)
r. Nîmi
vainqueur de Jugurtha avait toute la confiance du sénat et des légions; il reçut immédiatement l'ordre de repasser les Aipes. Il vint placer son camp près du Rhûne, le fortifia avec soin et y réunit d'abondantes provisions, de manière à ne pas être forcé, par le manque de vivres, à livrer bataille si son intérêt ne venait pas te lui commander. Il est certain toutefois que l'armée romaint occupa successivement plusieurs campements dans la vallée du Rhône pendant les trois années d'attente qu'elle eut à passer avant de recevoir le choc des barbares. La nécessité de trouver des fourrages pour les chevaux était à elle seule un motif suffisanl de changement; et, bien qu'il faille absolument proscrire rélymologie tout à fait inexacte qui fait de l'île de la Camai^ue un camp de Marius, Cuit Marii ager, il est très probable que la basse plaine d'Arles , submersible par les eaux du Rhône , couverte de pâturages et de cultures, fut à cette époque un parc d'approvisionnements pour les légions et la cavalerie romaine. On se rappelle qu'on l'appelait le grenier de l'armée romaine, horreaacctl^ laria ioiius tniîitiw romiinx (i). u
Marius ne s'arrêta pas, et ne pouvait pas d'ailleurs s'arrfter dans la plaine située au sud d'Arles, plaine marécageuse, insalubre, découverte de tous côtés. Il n'entra pas non plus dans la ville même, dont le fond de la population, en grande partie celtique ou gauloise {sans compter l'élément grec, composé principalement de gens de mer et de négoce auxquels on ne pouvait trop se lier), n'était pas encore l'alliée de Rome , et pouvait éprouver, au contraire, des sympathies secrètes pour ces barbares qui avaient tout au moins avec elle une communauté d'origine et de race. Arles n'était pas d'autre part sur la route probable que les Ambrons devaient suivre pour se rendre aux Alpes. Il eût été, en effet, bien périlleux pour eux de s'engager à travers tous les marais qui entouraient la ville celtique; et c'était déjà beaucoup, pour une armée de plusieurs centaines de mille hommes, et tous ses impe^i' menla, d'avoir le Rhône à franchir, sans courir la chance de s«
(i) Cu. LentHÉRJC, La région du bas Rhône, op. cit.
terdre et s'envaser dans l'immense lagune qui s'étendait depuis les Alpines jusqu'à la mer. Il était à peu près certain qu'après avoir traversé le Rhône, alors beaucoup plus large que de nos jours, et agrandi encore sur la rive gauche de toute la surface des marais alimentés par les différents bras de la Durance, les barbares mettraient le pied sur le plateau des Alpines et ne quitteraient plus la terre ferme jusqu'en Italie. C'est là, en effet, qu'ils devaient passer, et que Marius eut le bon esprit de les
E:endre.
On ne doit cependant pas s'étonner de rencontrer partout, Provence, les traces du passage de Marius, dont le souvenir presque légendaire se retrouve dans les moindres bourgades; mais il est diflicile de préciser tous ses campements. Le seul d'ailleurs qui ait une importance sérieuse est celui dont parle Plutarque qui devait se trouver sur le passage des barbares, et qui était situé n près de la rive gauche du Rhône, sur un point fortifié par la nature et par l'art, dans une situation telle que l'armée pouvait recevoir des approvisionnements à la fois par le fleuve et par la mer (i) » .
^b« Des études récentes ont permis de déterminer ce camp avec Hbe très grande précision (2). Il existe au-dessus de la petite ville (le Saint-Gabriel, — l'ancienne Ernaginiim de la voie romaine, — un plateau calcaire aux falaises abruptes, qui forme le cap le plus avancé, du côté du Rhône, de la chaîne des Alpines, et domine à la fois la plaine et le fleuve. C'est sur cette terrasse que Marius, solidement retranché, attendit pendant près d'un an les barbares, qu'il put surveiller leur passage du Rhône , repousser leurs premières attaques sans quitter sa position défensive , les laisser défiler plusieurs jours le long de ses retranchements, et maintenir i soldats impassibles devant leurs injures et leurs provocams (3) . On sait avec quelle vigueur il se mit ensuite à leurs Al t(i/î(ri:aTpaTâniiov napà T^ 'Po^ônp irotati^. (PcuTARguE , Marius,
ma) A. Avsks. Nouvelles ,ect.
auftaermenl du camp de Mariu J.<3) Le» Teutons et les Ambro
i des Fasses Mat
, résolus de forcer
trousses et l'hécatombe sanglante qu'il en fit quelques jours aprts sur les bords de la rivière de l'Arc, dans cette plaine de Pourrières, dont le nom presque répugnant , campi puiridi, semble avoir conservé le souvenir de leur effroyable extermination (i).
n II fallait vivre cependant sur ce plateau des Alpines, qut était alors, comme aujourd'hui, complètement dénudé; et, si la plaines d'Arles et de la Camargue étaient riches en fourrages, la annes, les munitions, le blé surtout, ne pouvaient venir que de Rome et par mer; car la mer était à cette époque la seule route sûre, prompte et facile; et le sénat, en jetant en plein païi ennemi la meilleure armée de la république, n'avait garde de l'abandonner sans ressources. Mais pour remonter jusqu'à Arles, on devait d'abord pénétrer dans le Rhône, et a les bouches du fleuve recevaient, dit Plutarque, une vase abondante ; elles étaient obstruées par une boue profonde, et l'entrée en était diffidli, laborieuse et insuffisante pour les vaisseaux qui venaient de 11
s'ouvrir an puMge en Italie, attaqutreat Marias dan» s«s retrancbementi. Ltv
attaque dura Crois jours et fut des plus vives; mais la résistancE des Romùn fut si upiniîlre que ces barbiiiei, accablés d'une grêle de traits que ce« deniitrt leur Ciraient, se voyant toujours repousses avec perte et désespérant de pouioir forcer le camp de Marius, abandonnirent cette entreprise après avoir perda beaucoup de monde. Les barbares, s'étant partagés ensuite en trois corps, st mirent en marche pour continuer leur route vers les Alpes, persuadés queMarïn n'oserait les poursuivre. Ayant donc plié bagage, ils défilèrent sous les jfnite Romains, qui furent témoins du nombre effrayant de leurs troupes. Leur pasjjp dura, en effet, six jours de suite. En passant sous les retrancheniEnti do Romains, ils leur demandaient par raillerie s'ils n'avaient n'en à manitr i Jm" femmes, parce qu'Us espf tairai de Us voir tientâl. [Hiit. gfn. de Langiuioi.\X ch. XLV, d'après les historiens anciens el notamment pLL'îARgfE. ffiinw. ch. XV )
(I) D'après TiTE-LivE {Epilomt 68), les barbares eurent deui cent iiiiDt hommes tués sur le champ de bataille, et livrèrent quatre-vingt-six millt priM"niers, parmi lesquels le roi teuton Teutobocus, et plusieurs autres cliell de tribu, qui furent réservés pour le triomphe du vainqueur A Rome, — L'iiisloriw Orose adopte A peu près les mîmes chiffres (1. V, ch. xv[) ; Velleius Palercol"' (l. 11, ch. XIT) croit que l'on doit évaluer seulement à cent cinquante millf hommes le nombre des barbares tués .lur la place.
Quoi qu'il en soit, le carnage dut être épouvantable ; il dura deux jours d ""* nuit: et Florus affirme [I. 111, ch- cii) que les soldats romains, épi.iïés df (al!(«' et mourants de soif, durent boire dans les ravins une eau rougie par le aaz ^^ cadavres, qui encombraient le lit des torrents et y formaient quelquefois de f'"' tables barrages.
net (i) »■ " Les embouchures du Rhône, rapporte Strabon, étaient encombrées par du limon; et l'entrée en était devenue 1res difficile (3) , m La question de la barre était donc la même il y a dix-huit siècles que de nos jours. Si le départ des convois était facile à l'embouchure du Tibre , il n'en était pas de même de leur arrivée dans le Rhône. Marius tourna la difficulté. Le plateau des Alpines était baigné de tous côtés par les eaux de la Durance et du Rhône, qui se répandaient dans les étangs. Ces étangs contournaient la ville d'Arles, descendaient sur la rive droite du fleuve le long de cette riche plaine, aujourd'hui émergée, qu'on appelle le Plan-du- Bourg, et venaient aboutir du golfe de Fos au grau de Galéjon. C'était le goulet d'écoulement de toute la lagune dans la mer. Alors que les embouchures du Rhône étaient soumises, comme elles le sont de nos jours, à toutes les éventualités de l'envasement, le grau de Galéjon était libre, ouvrait l'accès de la rade intérieure, et permettait aux navires de remonter au-dessus i'Arles jusqu'à la hauteur de Tarascon.
« Cette excellente situation s'est prolongée jusque vers le milieu ïu dix-septième siècle, h L'eau de la mer, écrivait H. Bouche 'ers i56o (3), aussi bien que les petites barques, peuvent entrer ar de petits canaux dans l'étang de Fos ; les pêcheurs de Marti- Tjes entrent dans le grand canal de Galéjon pour y pêcher, et de e canal ils pouvaient aller anciennement jusqu'à Arles n ; et l'on onserve encore à la bibliothèque de Marseille une assez mauvaise arte de Provence qui porte la date de 1719, sur laquelle on rouve la désignation très curieuse de ce grau sous le nom de port de Baléjon (4) a.
K Ce port était encore, au commencement du dix-huitième
(1) T4 T'P TriliciTa toO 'PoJïvoO. îipi; xàç iitoxo^tic "riit 9a).iomi(. (Jiv tï itolifri aii^ôvovTa xit Olvn, irr,)^ ^aBiï av(iir(itilr,FiivrîV {ini toù xîOfiuvo^. ^^oiïtir^v Ai iiEÎiovov mi Ppoyûitopov roï( aitaiurfuï;^ imiii tÔv iIouÎouv. iPtUT., Mar,, eh. xv.)
(3) ...âpûï TUfioirtoiim ïiïânîïov ix lijî Tipoztioiwî xai Îuoifo6o)«v, xoiiï^v lt(]u liûpuxa... (StbaB-, I. IV. ch. I, i 8.)
(3) Honoré Bouche, ChorogTopkie ou description delà Prmtnce, I, UI. ch. vti. Ux. 1684.
it0 Carte de Chiquet (Itibliothèque de Marseillel.
siècle, en communicatioD directe avec l'étai^ de SlootBBpar, plaine d'Arles et les marais des Baux, qui étaient akm conpit meot inondés et ba^naîent la falaise méiidîonale des AlptBOj c'est-à-dire le pied même de l'anôeD camp de îfaiius. Dâaîssa' le Rhôae, creuser et approfondir des passes nar^ables dans Its £tangs, assurer ainsi à travers la lagune une communîcatioc lîire entre la mer et le plateau des Alpines, telle lut I grandiose de Marius. Il y employa son armée. Tcrra&sieTS intili {gables, ces soldats, si durs à la fatigue qu'on les appelait i • mulets ■ , creusèrent un chenal continu entre leur camp eî mer, et les navires d'Ostie purent venir apporter jusqu'aux fetn» chcinents romains les armes, les munitions et les souvenirs àtk mère patrie. Ce furent les célèbres Fosses Mariennes, /«» Marianx. Le petit village de Fos en Provence en a coasené le nom et marque la place de son embouchure dans le golfe ,i\. Œuvre d'abord militaire et provisoire, créée pour les besoins passagers de la guerre, elle fut continuée et perfectionnée par b Grecs de Marseille. Marius, en effet, leur céda son cand ei récompense des services qu'ils lui avaient rendus pendant la campagne des Gaules. Commerçants avisés, ils y établirent immédi»tement un emporium et un péage, et Strabon raconte que ce droit de navigation, tant à la remonte qu'à la descente, leur i^ portait de grands revenus (2). Ce fut un de leurs principaux ilablissements sur la côte de la Narbonnaise (3) . n
Le port des Fosses Mariennes a disparu comme le canal; maii son existence et sa prospérité, aux premiers siècles de notre ère, ne sont pas contestables. L'Itinéraire maritime le place à 40 milles de Massalia. L'Itinéraire d' Antonio le porte sur la voie Auréliennî, entre Marseille et Arles, à 33 milles de cette dernière ville et i 34 milles de Calcaria, aujourd'hui Calissane, située de l'autre cûté de l'étang de Berre et où l'on exploite encore des carrièto
(I) Les rives indécises de l'étang de la FoMsst rappellent aussi les /mm cre"s*es par l'armée romaine et se trouvent à peu près sur le même emplaeemtnt - (a) Strab., a-ogr., 1. IV, ch. r. ( 8. (3) Ch, Lenthëric, La rfgUt, du bat Rkônt, op. cil.
pierre de taille déjà connues des Romains. La Table de Peur enfin le représente sous la forme d'un portique demi-circudont la concavité est tournée vers la mer et tout à fait semblable à la vignette du port d'Ostie, établi à l'embouchure du libre, et qui a pris le nom de l'empereur Claude, son fondateur, fartus Claudii (i).
c En rapprochant ces deux témoignages graphiques des textes dtes Itinéraires, et en tenant compte du silence gardé sur le port par les auteurs du premier et du deuxième siècle, qui ont parlé avec détail du canal de Marius, on peut en conclure que ce port est d'une création postérieure de trois siècles peut-être au canal, ctqu'il témoigne de l'importance croissante des Fosses Mariennes comme moyen de communication sous l'empire (2). »
Les abords de la petite anse naturelle au fond de laquelle dâx>uchait le canal des Fosses Mariennes sont encore couverts de débris romains. Les fragments d'amphores, de poteries, de tmles à rebords abondent à la pointe même et sont disséminés sur le rivage à plus d'un mille vers l'Est et à près de 500 mètres Ytrs rOuest. Ces ruines s'étendent même sous l'eau à une certame distance, car la mer a rongé la côte. Depuis quinze siècles, ks vagues ont usé et détruit presque toutes les constructions englouties; et la plus grande partie des fragments qu'on retrouve tor la plage sous-marine sont très petits et présentent des surfaces arrondies par le frottement et l'agitation de la mer. Ces ruines sont cependant assez considérables. « Elles consistent en une lirîe de fondations de maisons, dont quelques-unes paraissent avoir servi de bains et d'où l'on a extrait, à différentes reprises, des tables de marbre de Paros. La mer a atteint la dernière rang^ de ces maisons et n'a presque plus rien laissé sur le rivage. On y voit encore quelques gros blocs de pierre qui ont dû faire partie des quais, des amas de briques, des fragments de granit, de porphyre, de marbre, de vases, etc.. On en a retiré des monnaies massaliotes, de petites statues en bronze, des ustensiles de
(0 Voir la planche XV.
i*) £. Desjardins, Aperçu historique sur les embouchures du Rhône^ op, cii.
mén£^, et l'on croit même pouvoir distinguer quelques vest^es de longues jetées en pierre de taille (i). d
Il est donc très probable que le port des Fosses Mariennes correspond à ces ruines ; mais, s'il est prudent de ne pas être tout à fait affirmatif en présence de débris que la mer a rendus bien souvent méconnaissables, on ne saurait cependant douter que le port antique ait existé à peu prés sur cette partie de la plage; et il et mime certain que les Grecs de Marseille ont dû le créer tout d'uoe pièce et par la force même des choses, « parceque, d'une part (j), les allèges qui descendaient d'Arles à la mer avaient quelquefois besoin de s'arrêter en route, lorsque les vents contraires les empichaient de sortir du grau ; et que, d'autre part, les navires que des intérêts commerciaux n'appelaient pas jusqu'à Arles, et qui, psr conséquent, n'avaient pas à remonter jusque-là, pouvaient néanmoins avoir besoin de stationner près de l'embouchure des Fosses Mariennes, soit lorsqu'ils y entraient, comme dans un port de refuge, pour éviter une tempête, soit même lorsque, suivant l'usage constant des anciens, ils y faisaient relâche pendant b nuit pour reprendre le vovage le lendemain », et continuer, Je port à port, cette navigation côtière dont l'Itinéraire maritiiK nous a laissé fidèlement toutes les étapes (3).
L'embouchure actuelle du fleuve était donc délaissée dès Its premiers siècles de notre ère. Le port des Fosses Mariennes devint, comme le Pirée pour Athènes, le fauboui^ maritime de la ville d'Arles; il lui ouvrait la route de la mer, p>ermettait aui
(i) Dw. 'V\\.\.m^K\)'fK, Stalislique dts Bouchts-du-Rkânt, iSz;. On doit regretter surtout la perte d'une petite monnaie d'argent an Ijrp*^ Marseille, et qui poilait en légende les deux lettres grecques IT. Shma^mtf- {Slalist.)
(2) A. AvKks, Sur le forl lUsFosKS Mariennes. ^Itoes, 1873.
A Massilia Gritcvrum Incaro poiilio mpm XU
Ab Incara Dilis, pasilia mpm VDl
A Dilis Fossis Marianis, porlus mpm XX
A Fossis ad Gradum Massalilanorum, flumus Rhodanui. . . mpm XVI
A Cradu frr fiuvium Rkodanum Arelatum mpm XXX
[IlinerartHm maritimum.) Voit tome I", pièce justi6cative XII.
navires de venir mouiller (Uns la lagune, au pied de ses remparts ; et nul doute qu'il ait contribué, dans une très grande mesure, à développer dans la ville constantinienne cette prospérité commerciale dont l'édit d'Honorius et de Théodose au préfet des Gaules nous a laissé une si pompeuse description. Ainsi, pour le Rhône antique comme pour l'Aude, le Pu, le Nil et le Rhin, le problème des embouchures fut résolu par une canalisation latérale en dehors de la zone des atterrissements. C'est la solution moderne appliquceheureusementauportSaint-Louis, qui est devenu, depuis quelques années, la dernière escale des bateaux du Rhône et débouche directement dans le golfe de Fos par un chenal maritime
Ivert à la navigation de mer.
Un autre souvenir historique ou plutôt une tradition populaire, — une légende si l'on veut, — mais d'une nature plus délicate et qui éveille des sentiments d'un ordre plus élevé, restera toujours attaché à cette région du bas Rhône.
Lorsqu'on descend le cours sinueux du petit Rhône ou Rhône de Saint-Gilles, l'horizon s'élargit d'une manière démesurée, les montagnes s'abaissent et s'effacent, le pays devient désert, et la végétation appauvrie s'étiole de plus en plus à mesure que l'on approche de cette mer illustre entre toutes et qui est encore le centre du monde civilisé. Bientôt le courant du Rhône semble mourir. Les eaux du fleuve, celles des étangs qui s'étalent sur les deux rives et ia mer elle-même paraissent se confondre en un seul plan horizontal. La nature entière est endormie et comme fîgée ; et les eaux ternes et mates des marais, striées par d'étroites flèches «ie vase, s'étendent de tous côtés jusqu'à l'horizon. De petites troupes d'oiseaux sauvages traversent le grand ciel bleu en bataili triangulaires, n pareils à des morceaux de métal dont les
tds frémissent (i) ». Un peu plus bas, les mouettes blanches,
Itt) G, FuuBKRT, Salammbô.
au cri rauque, au vol circulaire, cinglent l'espace de leurs longues ailes semblables à des voiles latines fendant les flots d'une mer supérieure. Partout des miroitements de sel, des effets de mirage assez confus ; et l'un a peine à distinguer si la mer et les êtai^ réfléchissent le ciel, ou si ce n'est pas plutôt le ciel qui réfléchît l'immense lagune. Rien n'est plus triste et désolé que cette si»» face nue, silencieuse, dont la végétation maladive se réduit à quelques touffes de jonc et de tamaris sur un sol grisâtre et fatigeu», Tout à coup, on voit se dresser au-dessus de la plaine maréo geuse un édifice étrange, aux allures de forteresse et de cathtdraie, et dont la masse imposante contraste avec les chécivei maisons groupées sans ordre sous la protection de ses épaisses murailles.
Cet édifice et ce hameau s'appellent indifféremment les • Saintes-Mariés B , les » Trois -Maries « ou n Notre-Dame de la Mer i.
Il n'existe peut -être pas au monde de pays d'apparence plui pauvre. Une grande plage et de petites dunes le séparent de b mer. Le village est situé à l'extrémité occidentale de la Cam«gue, prf-s de l'tiiibouchure du grau d'Orgon, à deux kiloniftrei environ de la rive gauche du Rhône. Ce grau d'Oison ne panJt f)as avoir varié d'une manière sensible depuis l'origine de notre ère. Au lieu d'avancer en mer comme les autres embouchures du Rhône, il a même une tendance marquée au reculement. La mer ronge la côte, et, par suite de l'affaiblissement de son débit et iJela faible quantité de ses apports, le fleuve ne la nourrit plus. Il existait autrefois, à l'embouchure du petit Rhône, une petite île appelée Odur, Odor ou Ogor, qui n'est autre que l'ancienne île sablonneuse d'Orgon, aujourd'hui complètement balayée par les coups de mer et dont il ne reste plus aucune trace. L'ancienne batterie d'Orgon, établie il y a deux cents ans sur le musoir gauche du fleuve, est engloutie; c'est aujourd'hui un écueil en merà une centaine de mètres de la côte. La plage suit donc un mouvement rétrograde assez prononcé, et le territoire paraît être conslitué depuis les temps anciens, tout au moins depuis l'origine « notre ère.
iC'est là que, suivant la tradition chrétienne et provençale, 'est passé un événement qui, pour la Gaule et pour la plus randc partie de l'Europe occidentale, a marqué la limite de l'anien monde et du nouveau. C'est sur cette plage même que, quelues années après la mort de Jésus-Christ, auraient abordé les irincipaux membres de cette famille de Béthanie, qui avaient eu, tendant trois ans, le Fils de Dieu pour hôte et pour ami, et l'avaient ccompagné Jusqu'au Heu de son supplice et de son tombeau. 'hassés de la Judée par la persécution de l'an 40 de notre ère, Is se seraient confiés à la mer, auraient mis le cap sur Marseille :t seraient venus tout d'abord se réfugier sur le littoral de la Provence, dans les marécages déserts de la vallée du Rhône.
Les femmes, qui ont donné leur nom à ce pays, ne seraient ien moins que la sœur de la Vierge, mère du Christ, Marie [acobé, mère elle-même de Jacques le Mineur, et Marie Salomé, nëre des apôtres Jacques et Jean. La tradition provençale leur lonne pour compagne une humble servante nommée Sarah, qu'on iconfondue quelquefois avec Sarah l'Égyptienne, et qui est restée ^n Camargue la patronne légendaire des bohémiens , recevant l'eux, dans la crypte de l'église de Notre-Dame de la Mer, un :ulte d'une originalité toute particulière.
La pieuse caravane aurait aussi compté les disciples Maximin Et Lazare, Marthe sa sœur, et avec eux la plus aimante et la plus ïîmée de toutes ces femmes qui avaient suivi et servi le Galiléen, celle qui avait entouré son gîbet, recueilli et parfumé sa dépouille immortelle, Marie de Magdala, que le monde entier connaît sous le nom de Magdeleine et se représentera éternellement, arrosant de ses larmes et essuyant de sa blonde chevelure les pieds du Maître qu'elle avait si souvent écouté dans les ravissements d'une tendresse surnaturelle. La petite colonie ne serait restée que peu de temps sur cette plage déserte. Maximin se serait rendu à Aix, Lazare à Marseille, Marthe à Tarascon, Marie-Magdeleîne à la Sainte-Baume. Seules, les deux autres Maries seraient restées Bur ce rivage dont la tristesse était en harmonie avec celle qui mplissait leurs âmes. Elles y auraient vécu et y seraient mortes
48a SECONDE PARTIE. — CHAPITRE DIXIÈME.
pauvres, ignorées, absorbées dans le souvenir des grands évène' nients auxquels elles avaient pris part ; et c'est là que chaque année une fouie ardente vient de tous les coins de la Provence prier <ievant les grandes châsses suspendues dans les airs qui conti«v draient leurs restes.
Les n Saintes », las Sanfas, tel est le nom que les populations donnent aujourd'hui à ce petit bourg de la côte, confondant ainN dans une même vénération les deux femmes qui y auraient laissï leurs cendres et la créature privilégiée qui ne l'aurait traversé que pour aller mourir au désert de la Sain le- Baume, dans l'extase de son amour purifié.
L'érudition moderne n'admet pas la légende.
C'est évidemment son droit; et il est juste de reconnaître que celle-ci n'a pour elle que l'autorité d'une tradition toujours discutable et n'est pas appuyée sur des documents historiques d'une valeur absolue. Mais il est permis cependant de réfuter quelques objections de la critique et de relever la singulière confusion qu'on a cherché quelquetois à établir entre le souvenir des Saintes* MariL-s en Frov.;nce cl Ci;lui de .Marius et dcis <k-ux femmes qui l'accompagnaient dans sa campagne des Gaules.
Il existe au milieu de la chaîne des Alpines un village unique peut-être en son genre, et qu'on appelle « les Baux n. Lesremparts de ce misérable bourg, ville hier encore florissante, ses maisons avec leurs façades élégantes du quinzième et du seizième siècle, son château fort, qui était, il y a six cents ans, l'un des plus considérables de la Provence, tombent en ruine. Tous ces édifices, taillés dans des masses de calcaire tendre et friable, sont aujourd'hui abandonnés; et ces grands murs, rongés par le temps et décomposés à l'air, présentent les découpures les plus fantastiques. La ville est déserte. La population a presque disparu. On y compte à peine trois ou quatre cents habitants; et l'étrange ville, avec ses maisons branlantes et ses rues dépeuplées , semble avoir été l'objet d'un effondrement presque récent.
Il suffit de jeter les yeux sur une carte géoli^ique, ou mémesur la carte de l'État-major, pour reconnaître que la mer primit)*'*
Dut battre autrefois le grand mur vertical de la falaise des ;. Une série d'étangs et de lagunes navigables communiquant c le Rhône en baignait encore le pied à l'origine de notre ère. Jr, sur le parement même de cette falaise on a retrouvé un basdief sculpté à effet , aujourd'hui très fruste, mais extrêmement ;urieux à étudier. Ce bas-relief représente trois personnages de ;rantieur naturelle qui, au premier abord, paraissent être trois emmes. Il n'en a pas fallu davantage à l'imagination méridionale Mm faire de cette représentation un mémorial du miraculeux ibordage des trois Saintes. La piété populaire n'y a pas manqué: m appelle le monument les Trémaïé, Très Marias, les a Trois Varies u; et on l'entoure d'une vénération témoignant plus de ile religieux que d'instinct archéologique.
Cette interprétation purement légendaire est d'ailleurs à peu
s identique à celle que l'on donne d'un autre bas-relief antique, istré dans la façade d'une petite maison de la place de Lenche
Ifarseille. Sur ce dernier, Isis est figurée avec sa corne d'abon- , ayant près d'elle le chien Sirius et un personnage inconnu, t-être Anubis; elle apaise de la main les flots en courroux et iiuve une barque qui renferme deux passagers. La superstition es gens du quartier y voit la représent.Uion et le témoignage resque contemporains de l'arrivée à Marseille de Lazare , son remier évêque. Les grossières figures étaient, il y a peu d'années ticore, ornées, le jour de la fête et pendant l'octave de Saintazare, de fleurs et de feuilles soigneusement renouvelées; et, à irce d'allumer des lampes devant Isis, on a fortement noirci et égradé le monument (i). La légende marseillaise ne diffère pas Ensiblement, comme on le voit, de celle des Baux. C'est toujours î même fait du débarquement de saints personnages de la 'alestine fuyant la persécation des premiers siècles, et venant pporter la foi nouvelle en Provence. A vrai dire, le bas-relief de larseille est un simple ex-voto offert, après une pénible traversée,
fa Cam. Jullian, BuU. ipigr.
T. FlOUest, Lti boi-rcliefi an\ t nat. àes antiq. de France, 1
iquts dt la plant Lmclie ù Manei
par des matelots ou des voyageurs à la déesse égyptienne Isis, une de ces divinités de l'Orient dont le culte devint si rapidement populaire dans toute la vallée du Rhône, grâce au va-et-vient de» légions romainea d'un bout à l'autre de l'empire.
Revenons à la sléle des Baux. Elle est placée précisément pied du plateau sur lequel était campée l'armée de Marius; et rien d'impossible à la rigueur que cette armée ait laissé sur la pierre une trace de son passage. L'inscription très fruste placée au-dessou» des personnages mentionne même un certain Caldus, probablement l'auteur de la dédicace. L'une des figures de la stèle est uB homme vêtu de la toge ; les deux autres paraissent des ferainai et quelques archéologues aventureux y ont vu Marius et les deux femmes qui, au dire de Piutarque, l'accompagnaient dans si», expédition. « Marius, écrit en effet Piutarque, menait partout avtf lui une feiiiiii'.- syrienne nommée « Marihe n, qui passai! pour une habile prophétesse. On la portait en litière avec de grands honneurs et de grands respects; et Marius ne faisait des sacrifices que quand elle l'ordonnait. D'abord elle avait demandé audience au sénat pour lui communiquer des prophéties, elle sénat l'avait rebutée. Mais, s'étant adressée aux femmes, elle leur donna des preuves de sa science dans l'avenir; et un jour, dans l'amphithéâtre, se trouvant assise auprès de la femme de Marius, pour voir le combat de deux célèbres gladiateurs, elle lui nomma heureusement celui qui devait remporter la victoire. 1^ femme de Marius s'empressa de l'envoyer à son mari, qui témoigna une grande admiration et une espèce de vénération pour elle. 0" la voyait tous les jours se promener en litière dans le camp. Quand elle allait assister aux sacrifices, elle avait une grande mante de pourpre qui s'attachait à sa goi^e avec des agrafes; et elle portai' à la main une pique ornée de bandelettes et de couronnes de fleurs. Cette comédie donna à la plupart des gens sujet de douter
is produisait cette femme, véritablement persuadé qu'elle avait le don de prophétie, ou s'il faisait semblant de le croire pour Aider à une fourberie dont il espérait tirer de grands secours (1). »
Sur la foi de ce texte que l'on ne saurait regarder comme une autorité absolue, et après un examen peut-être un peu complaisant des restes fort mutilés de la stèle des Baux, on a cru pouvoir soutenir que les Trémaïé représentaient Marthe la Syrienne, ayant A sa droite Marius lui-même, et à sa gauche Julie, matrone romaine, femme de Marins (2). Les draperies de Marthe ont paru en harmonie avec les traditions de l'époque ; la main en avant semblait, en effet, tenir cette lance ornée de bandelettes et de fleurs dont parle Plutarque; et la forme de la tête surtout rappelait Ja 0 tiare en poils de chameau » qui caractérise les coiffures d'origine égyptienne. C'est peut-être un peu risqué. Mais les archéologues locaux sont quelquefois aussi naïfs que les dévots. Les uns voient partout en Provence le débarquement miraculeux des saintes femmes, les autres des campements de Marius et de César.
Les habitants des Baux se sont empressés naturellement d'établir au pied de la stèle une petite chapelle. Les Trémaïé sont alors devenus tantôt les Trois Maries, tantôt Marthe, Magdelcine «t leur frère Lazare; et pour eux c'est au pied de la falaise, sur le rivage même de l'étang primitif que ces saints personnages auraient abordé. 11 n'est pas jusqu'au nom et au costume de Marthe qui n'ait donné le change et prêté à la confusion; car ce nom est d'origine essentiellement syrienne {3). La
l^bre hôtesse de Jésus-Christ devait sans doute porter la coifïure
) PlVTAROUE, Vie dt Marius. Crad. Dacier. Paris, 176J.
i ]. Gilles, Campagnr de Marius dans la Gaule — Marius, Marthtet Ja! ' tt la Ugende des Saintes-Mariés.
\ Mertha. Syriacum nomen. d'après Grotius. iC lampe de terre trouvée tn Phënicîe, parmi les ruines de Tyr, porte l'ii
IV tSiu
eu Beelmar. ..
eu Beelmar n'esta
: corresp. archèol, de Rui
que
des femmes de l'Orient. La prophétesse de Plutarque et la femnie de l'Évangile étaient donc du même pays. En somme, M^lhe, Magdeleine et Lazare ne seraient, pour certains archéologues, que la transformation de l'aventurière qui accompagnait Marius, de Marius lui-même et de sa femme Julie, et les auraient supplantés pour les besoins de la religion nouvelle.
Les deux opinions sont aussi peu soutenables l'une que l'autre, et il faut absolument les rejeter. Les trois personnages sculptés sur la stèle des Baux sont d'ailleurs assez difficiles à reconnaître; maifl l'édicule en lui-même est trop curieux, trop singulièrement placé pour qu'on ne cherche pas à en pénétrer le sens. C'est incontestablement un petit monument de l'époque gallo-romainei d'une facture un peu barbare, et surtout d'un caractère hiératique très prononcé. II n'est donc pas impossible qu'on ait voulu f figurer trois divinités ou trois génies topiques.
Les mythologues nous ont appris que la triade gauloise ou b divinité représentée par un triple personn^e est originaire de l'Orient, et peut être regardée comme une des preuves deTongine aryenne de la race celtique, La triade d'ailleury appartient es.itntiellement à toutes les religions orientales et à toutes celles qui en sont dérivées.
On sait que les Aryas, dont nous ne sommes qu'un rameau détaché, tiraient de leurs idées cosmiques une mythologie en apparence très compliquée, mais au fond très simple. Cette mythologie se réduisait en somme à une trinité dont les trois termes étaient : Agni, le feu terrestre; Indra, l'atmosphère; et Surya, le soleil ; et les Védas affirmaient qu'il n'y avait qu^ trois dieux se réduisant à un seul (i).
La trinité bouddhique ou triraina comprenait les trois personnes du Bouddha, du Dharma, du Sangha, tout à fait semblable à la trinité ou trimourti, que les brahmanes avaient adoptée de Brahma, Vichnoii et Civa (a).
(i] COLEBHOOKE, Notice sur les Vc'das dans les Livres sacrH <U lOritni. I'"fhion Ulll-Tairc, p. 313.
(S) RhyS D.^viD, Buddhisn (slatisliqut 4-5).
i religion égyptienne était la connaissance c dieu unique en substance, mais triple en personne. La trinité divine comprenait : le père, la mère et le fils (i). Il existait, en outre, une série de trlnités locales adoptées par chacun des petits Ëtats autrefois indépendants, groupés ensuite sous l'autorité du roi, appelés nomes, et formant une sorte de féodalité (2). Au premier rang de ces trinités, père-mère-fils , étaient celles de Thèbes (Ammon, Moût, Khous), de Memphis (Phlak, Sakht, Imoiitk^s) et d'Abydos (Osiris, /sis, Horus). Chaque personne de ces trinités avait ses symboles spéciaux, son rôle et son temple distincts.
A Babylone , le dieu suprême à qui l'on n'élevait point de temple, était lion. Les Assyriens en avaient fait leur dieu national, sous le nom A'Assour (3). De ce dieu Assour procédait la triade A^Anou, ou la matière sans forme, — de Bel, ou la force qui organise, — et â^Aou, qui personnifiait l'intelligence. Venait ensuite la triade astronomique, composée de Sanas, le soleil; — de Sin, le dieu-lune ; — et d'un second Aou, l'atmosphère ou le firmament.
A côté de ces divinités triples, on trouve à chaque instant dans la mythologie gauloise des dieux tricéphaliques. La tricéphaltt;, ou le dieu à trois têtes, était une modification abrégée de la triade, et avait, comme elle, un caractère oriental. La triade brahmanique, en particulier, était tricéphalique (4}.
Les autels gallo-romains représentant des triades sont répandus un peu partout dans le midi de la Gaule. On y voit quelquefois trois dieux, le plus souvent trois déesses. Ces trois déesses s'appelaient les Mères, Maires, Mairie. C'étaient, en général, de jeunes femmes, presque toujours assises, rarement debout; les cheveux étages en torsade, ornés d'un bandeau auquel était atta- : retombant en plis symétriques des deux côtés de
1,(1) MASPEita. Hist. anc. des ptupiej dt tOrinit, p. aj-aS.
tLlNOKlIANT, HÛt. auc., I, $23.
[■(a) Maspeko, Sur la ffadalUé égypHeane, Hist. anc, p. 18, 26, 1 I (3) Fs. Lenobmant. H'ut. anc. II, p. 182, op. cil. P (4) !.. RocHETiN, MylhalogU galla- ramai ne. Métn. de l'Acad de B"VI[. annfe 1888.
la iéle. Leurs vêtements se composaient d'une robe étroîtefennét au cou, d'une tunique à manches courtes, ouverte en pointe sur la poitrine, et d'un ^e^/am. Comme attributs, des fleurs, des fruiB, une corne d'abondance avec une patère, quelquefois un fuseau on un enfant sur les genoux. Elles appartenaient à cette cat^rie des divinités secondaires, « qui peuplaient l'air, les eaux, les forêts, les montagnes et les vallées, se manifestaient par le coure des fleuves, l'émergence des sources, l'ascension de la sève dant les .irbres, l'efHorescence et la fructification de tous les germei féconds renfermés dans le sein de la terre, divinités fatidiques, dispensatrices de l'abondance et représentant en général les fore» productives de la nature (i) a.
Presque aussi souvent que les Matrx, figurent sur les autel» un grand nombre d'autres déesses presque toujours au nombre dt trois, les Sulevi^, les Virgines, les Dommx, les Proxums, l« Fatx, etc., très répandues notamment dans les pays riveraint du Rhône, C'étaient des dieux intimes, familiers, des génies protecteurs de la famille et de la maison. On les appelait quelquefi» d'un nom charmant r les dieux v rapprochés « (2).
La mythologie si gracieuse du moyen âge ne fut qu'une sunivance des superstitions païennes plus ou moins modifiées pat J'influence chrétienne. Les Mairse et toutes les divinités analogues se sont alors transformées en fées, en bonnes dames, en dames blanches, en anges gardiens ; êtres doux, sensibles et bienfaisants, qui habitaient les rochers, les grottes, les sourew, les chaumières et les ruines des vieux châteaux. De son càté, I* christianisme naissant a rattaché les croyances relatives aui Maine plus particulièrement au culte de la Vierge. En Provence, il était donc assez naturel d'y voir les trois saintes femmes, le* trois Maries. Mieux vaut d'ailleurs changer le nom d'une croyanc*
<l) ¥l..VAi.\.Vi-t\S, Le culte des Matra dans la cité des FmoHCfi. Paris, iB^ (2) Citons encore les ^iau«« (OkELLl, 1964), les Cassis (Orelli, [979; Steinkh, Insct. Dan. et Rheti., I. 777 et 795), les Comedava, les Icoli'. * Lugmes (Ohelu, 1729,4260; — Allker, Rev. ipigr.du midi de la France, 10, ■* — ffnr. ctll., t. III), les Osdiava {Rev. fpigr., 7), les Termunes, les [/raw^ (Orelu. 5073; — Rev. celt., t. lit), etc.
que de la détruire, et il faut toujours transiger un peu avec le peuple attaché au passé. Tout le monde y trouve son compte. Les apôtres ont le bonheur de répandre la lumière de la foi nouvelle, et les croyants ne désertent pas les temples. Nous avons déjà vu combien cette sorte d'utilisation des anciennes divinités populaires était fréquente et même recommandée aux premiers iiges du christianisme, et avec quelle facilité on faisait disparaître les anciennes idoles et on remplaçait les génies par des saints (i) . Les Trémaïé auraient donc pu être, dans le principe, la grossière image de quelque triade gauloise, et les premiers chrétiens y auraient vu ou feint d*y voir la représentation de trois saints ou de trois saintes.
La critique sérieuse doit cependant repousser cette interprétation, quelque séduisante et scientifique qu'elle paraisse. En étudiant le monument de près et sans parti pris, on y reconnaît tout simplement les caractères généraux d'un ex-voto de l'époque gallo-romaine en l'honneur d'une divinité malheureusement inconnue. L'un des personnages est visiblement un homme drapé, les pieds et la tête nus, les cheveux courts. L'autre est une femme voilée. Tous les deux se tournent vers la figure du milieu qui les dépasse de toute la tête, ce qui indique déjà un personnage supérieur. C'est une figure de femme d'un grand caractère; mais ce n'est pas une Diane appuyée sur son arc, comme on l'a cru quelquefois. Le thyrse ou sceptre qu'elle tient à la main est bien difficile à définir à cause de son état fruste. Tout ce que l'on peut dire, c'est que c'est un attribut de commandement. La mitre orientale semble indiquer, en outre, une de ces divinités de l'Orient dont le culte s'était répandu si facilement sur tout le littoral méditerranéen avec les légions romaines. Les soldats romains aimaient assez, on le sait, les dieux nouveaux, et prenaient facilement la religion des pays qu'ils traversaient. Les dieux orientaux faisaient en quelque sorte partie de leurs bagages ; et nous les voyons partout être des adorateurs zélés de Sérapis,
(0 Voir suprà, p. 282 et notes.
d'Isis, de Mythra, de Jupiter d'HéliopoHs ou de Dolichê, de li Grande-Mère, d'Astarté, qui remplacèrent bien vite dans toultli vallée du Rhône les anciennes divinités helléniques (i).
Tout porte donc à croire que la figure centrale est celle d'un dieu de cette catégorie. Quant aux deux autres personnages, donl l'un s'appelait Caldus, d'après l'inscription {2), ce sont évidemment les auteurs du vœu, sans doute le mari et la femme, pieusement rangés aux côtés de la déesse, dans cette dévote attitude A l'on voit si souvent sur les tableaux ou sur les ex-voto du moyoi âge des donataires ou des suppliants aux côtés de la Vierge <K d'un saint (3).
Kn dépit de la tradition locale et de la piété populaire, il faut I donc renoncer à voir dans le bas-relief des Baux la représenUtioii I des saintes légendaires de la Provence, encore moins la preuve | inalérielli; de leur débarquement. .Mais la persistance de lacrojarice à l'arrivée d'une première mission apostolique dans la région du bas Rhône, à l'origine même de notre ère, est telle que le fait «1 lui-même ne saurait être repoussé de parti pris et sans examen sérieux de la part de la critique impartiale. Il n'est pas douteux, d'ailleurs, que la région méditerranéenne de la Gaule n'ait reç" de très bonne heure la visite des missionnaires de la foi nouvelle. Cette question de l'apostolicité immédiate des Gaules est certaine" ment une de celles qui intéressent le plus notre histoire natioi*^!^' Elle a soulevé, depuis le commencement du dix-septième si^*' des discussions assez vives entre les critiques et les légendai"*'
(Il CaH. JULL
(D'npièsU lecture d
(3I L. ROCHETIN, Le
mil' ■ CALDVS
///ov . PBo . s^L(ule) m
III j VKICVS ////
M. Hiron de Villefosi^e et de M. Rochetln.)
: Baux dans l'antigMilè. Avignon, 1690.
tous deux armés, il faut en convenir, de textes et de documents qui ne manquent pas d'une réelle valeur (i). Deux écoles se sont trouvées ainsi en présence : — l'une, s'appuyant sur la tradition pure, qui n'a pas varié depuis dix-huît siècles, affîmiant que la parole divine a été portée en Gaule du temps des apôtres par les disciples mêmes de Jésus-Christ, et que des Eglises régulières y ont été dès lors hiérarchiquement constituées ; — l'autre soutenant, au contraire, que, à part quelques prédications isolées et même douteuses dans la province romaine, le christianisme n'y a produit ijue des résultats éphémères, que tout s'est réduit à une sorte d'apostolat nomade et vagabond, et qu'on ne saurait même affirmer historiquement son existence en Provence avant le milieu du second siècle (2).
Nous ne saurions entrer ici dans une discussion qui ne sera pas de longtemps épuisée. Nous croyons seulement devoir rappeler qu'il est historiquement prouvé qu'une mission grecque, venue lâ'Asie et conduite par saint Pothin, s'établit à Lyon dans la
I S. Grec. Tur., Hiit. Franc, t. 1, ch. xxvui, mix. Siiu*. Sev.. Hist. eecirs., [. Il, ch. xxxm. , S. Grec. Tl'r., De gloria mari., 1. 1, ch. xll, LV et Lvl.
., Or ghria confrss.. ch. LXXX.
I (a) llaqut mm ipia catkalica religianii exartu eapîiir gallicana ta finibat WTOHda fidei primardia rtspirart... (S. Gheq. Tur., /iîsl. FroHC, tX, 39.) Siau guoniam melrapolitarm ArelalemiHm uriî vftua privîlegitim minime bTOgaHdum est, ad quant prittitim ex kac sede Trophîmtis, tumniii aitliilei, ix 'e lola Gain» Jfdei rivuloa accepemitt, directus ut; idcirm qHascumque ~ parechiai in quibustibel lerriloriis, eiiam extra previncîas tuas, ut antiquitut kabuil. inlemerala auctoritate passideal. Data Xi kalendas aprilei, Honaria Auguito X/ el Comlantio II. consulibm. (S. Zosiu., Eptit., ch. m.)
Omnihui eiettim tegianihtn gailicanis notttm est. sed nec sacreiancta Ëccteitit rmana liabetur incagnifum. quod prima intra Gatlias Arelatfntis ct'vitai misa bealisiime Peirù aposlolo sanctum Trophimnm habere metuit iacrrdalem . ttfxiude aliis fianlatim regianibus Galliarum bontini fideiel rcligiettis infnsum... p. LeonisOpp., Episl.. LXV, ch. it et m.) Cf. DUPiN. BibUeth.. t- 111.
TlU-BMOKT, Hisl. eiclh., t. XII.
, F1.0DOAND, Hisi. eccifi., 1. m, ch. Itl et iv.
BOLUND.. Act. 55., a^ aug.
' F. RONAUD, La tradition des Saintes-Marie*. I. GtU-BS, La Itgmdt des Saintes- Maries, 1874.
A. GaUTIeR-Dkscotteï, L'église des Saintm-Marits oh de la villa de la Mer. F»rmatiott de la Camargue. Les Rhônrs à divers àgts, (87g,
seconde moitié du second siècle. Saint Pothin était disciple dt saint Polycarpe, évêque de Smyrne, disciple lui-tnème de l'apitre saint Jean. Cette mission prospérait déjà depuis quelques années, et avait même fondé une église à Vienne, lorsque, en l'année 17/, sous le règne de Marc-Aurèle, éclata la violente persécution mentionnée par Sulpice Sévère, et dont les détails les plus précis nous sont donnés par la lettre que les chrétiens de Lyon et de Vienne écrivirent à leurs frères d'Asie, lettre précieuse et touchante reproduite intégralement dans l'histoire ecclésiastique d'Eusèbe de Césarée (i),
La critique s'est emparée de ce (ait , et en a conclu un peu précipitamment que Lyon avait été le foyer primitif d'où la foi avait rayonné en Gaule, et que saint Irénée, successeur de saint Polhin, avait été le promoteur du grand mouvement qui conquit au chri> tianisme tout l'Est de la CeJtique, et n'atteignit que plus tard tes villes importantes de la Narbonnaise.
C'est méconnaître le rôle que Marseille et Arles n'ont cessi de remplir vis-à-vis de la Grèce et de l'Orient, que de supposer qu'une mission orientale ait pu pénétrer en Gaule, sans laisser dans ces deux villes des traces de son passage. Le RhÛne était alors, bien plus encore qu'aujourd'hui, la grande voie commerciale et politique de la Gaule; c'était même à peu près la seule. Arles notamment était, à l'origine de notre ère, le centre de toutes les communications du pays, le passage obligé par lequel les deux moitiés de l'ancienne province entretenaient des relations, le port intérieur où devaient nécessairement aboutir tous les voyageurs et toutes les marchandises. Lorsqu'on se rendait en Gaule, en venant soit de Rome, soit de Grèce, soit d'Asie, il était bien difficile de ne pas aborder d'abord à Marseille et de ne pas s'arrêler ensuite à Arles avant de remonter jusqu'à Lyon, Cette dernière ville n'était que la troisième étape du voyage. Il était, d'ailleurs, d'un intérêt essentiel pour les premiers chrétiens de s'établir dans le Sud de la « Province » beaucoup plus civilisé que le Nord et le
■«entre de la Celtique; car ils se trouvaient immédiatement en relation avec les villes grecques du littoral, intelligentes, riches, peuplées, parlant leur langue, où leur doctrine et leurs exemples devaient tout de suite obtenir des résultats féconds.
L'arrivée des premiers missionnaires par Marseille et par Arles présente donc tout au moins une certaine probabilité; et rien n'est plus naturel que d'admettre la tradition, — la légende si l'on veut, — qui fait débarquer à Marseille, ou sur les plages basses du detta du Rhâne, les émigrants de Judée, presque au lendemain du sacrifice du Calvaire.
La critique a cru réduire à néant la tradition , en soutenant que le territoire des Saintes-Mariés ne pouvait exister aux premiers siècles de notre ère. Des cartes ont été dressées à ce sujet, retranchant sans plus de façon toute la zone littorale de la Camargue et, en particulier, la plage voisine de l'embouchure du petit Rhûne. La critique s'est trompée. Ce territoire existait; et ce sont les cartes qui sont inexactes. Toute la côte de la Camargue n'avance pas en mer d'une manière uniforme. Sans les apports incessants du grand Rhône, le littoral sablonneux du delta, limé sans relâche par le frottement du courant, qui règne pendant la plus grande partie de l'année de l'Est à l'Ouest, rongé par la morsure des vagues, finirait par disparaître peu à peu ; la mer creuserait de nouveau la côte et reconstituerait à la longue le golfe primitif du Rhône que le fleuve a comblé. Les contours et les variations des rivages sont, en efïet, la résultante d'une lutte permanente entre le fleuve qui les nourrit et la mer qui les appauvrit. Tantôt la mer consomme moins de limon que le fleuve n'en apporte, et alors la côte avance; c'est le cas de la grande embouchure du Rhône, celle qui se trouve du côté de Marseille. Tantôt l'usure de la mer reprend le dessus, et l'érosion se produit ; c'est le cas de l'embouchure du petit Rhône et du territoire des .Saintes-Mariés.
L'existence ancienne de cette plage a été d'ailleurs récemment confirmée en dehors de toute préoccupation historique ou religieuse et avec une pleine autorité. Une inscription du premier siècle, portant dédicace à des déesses augustes, mal interprétée
jusqu'à ce jour, a été trouvée aux Saintes-Mariés mêmes et w permet pas de douter qu'il y a près de dix-huit siècles oa habiuit déjà sur cette partie du rivage, qu'on y parlait latin, qu'on y élevait des autels aux divinités officielles de l'empire. — qu'en <UL| mot le territoire existait (i) .
(il Tout le monde coanatt de nom le village des Sainleï-Maiies-de-li-Mct, perdu au tond de la Camargue, sur les bords de la Méditerranée. C'est U i]M, suivant une légende chère â la Provence, abordèrent, aux temps apMtûliqoo, Marie Salotnè et Marie Jacobè, là qu'elles vécurent et qu'elles furent enterrM. On a raillé amèrement celte douce légende, et, le plus souTenc, c'est en rappslitt que les Saintes- Ma rie» n'existaient pas au temps des Romains. Oti i rfpéit que le delta du Rhfine, au premier siècle de l'ère chrétienne, se prolongeait beauraop moinH dans la mer, et que c'est tardivement, après une longue et conttnodlc invasion des alluvions du RhAne, que s'est formé le rivage des Saintes-Mario. On a fait, i ce sujet, de merveilleux calculs sur les apports du fleuve et la déplacements de U rive, et l'on a ainsi trop souvent remplacé la légende dittienne par un roman géographique. Or, en 1448, le bon roi René, raconte ni document contemporain, fit pieusement rechercher a les corp> des SaJiKia Dames n ensevelies sous l'égtise de Notre-Dame-de-la-Mer. On ignorait o!i elin reposaient, mais, en faisant les fouilles, un découvrit » une pierre de marbe • présentant une inscriptïoa latine. On la lut ^ grand'peîne, car les lettres iuieit grav£e* Jl rebours, mai* enfin on put la comprendre ; elle indiquait 00 il lilltit creuser [.\VA3, cava^ di»it le t«xte). pour retrouver les reliques. La piene t« perdue, mais le document en question nous en n conservé le texte biiant. Comme ce texte n'avait d'autre sens que celui que les pieux chercheurs du (|i">xième siècle ont voulu lui donner, il n'y avait qu'un parti k prendre poW M. Hirschfeld : voir dans cette inscription une sainte fraude et la mettre i » place parmi les textes faux ou falsifiés; c'est ce qu'il a fait sans hésitatien, et I) feuille du volume où a été imprimée l'inscription des Sa in tes- Maries, ÎHltrf^H' ■vel alitnas, a été tirée une des premières 1^). Mais, peu après. M, Hirschldl retrouva par hasard deux nouvelles copies de ce monument, toutes deui dau dans des manuscrits bien oubliés, l'un A la bibliothèque de Carpentras, l'zotrtl celle du Vatican. Ces copies Étaient dues i des voyageurs du seixièmc sièdef**), parfaitement désintéressés au sujet du culte des Sain tes- Ma ries et suffisamraesl érudits; et l'une de ces copies est si claire, l'inscription devient si facile i f"' prendre qu'il a fallu de toute nécessité lui rendre ses droits à l'exislenM «'• réimprimer parmi les monuments authentiques. Là oii les savants du toi Reo* avaient lu. k rebours, avao, ratPH. n creuse ici, tu trouveras les saintes ™i" qucs 11, il y avait avc, Augnstii. » dédicace à des déesses augustes n. Aussi vW"" on le texte apparaître de nouveau dans le courant de ce volume, san» l'jstètisqM déshonorant qui révèle l'inscripLion fausse (*^*^1, Seulement, il n'a pas cnrof* achevé, je crois, son voyage A travers le Corpus, M. Hirschfeld l'a placé en e**' je ne sais trop pourquoi, â cfllé de ceux de saint Gilles ; il reste k remettre Vi»-
(*l P. io«, n- 120*.
(«■=) Cf. p. 34*. Burle a dû aller aux Sa in tes -Maries, bien que M. HitKhfeW
è-ce à dire pour cela que la légende doive être acceptée avec jentière confiance (i)? Il fierait peut-être téméraire d'aller lloin. Tout ce que l'on peut dire, c'est que, si le musoir du ) Rhône a progressé régulièrement depuis l'origine de notre !t a gagné sur la mer, l'effet inverse s'est produit pour le lir du petit Rhône, et que les plages voisines ont, au aire, depuis la même époque, une légère tendance au recule- ;. Affouillement lent sans doute, mais continu et suffisant permettre d'affirmer l'existence du territoire il y a dix-huit
I B donc remplacé la légende chrétienne, qui n'a rien de maté- Bient impossible, par une sorte de roman géographique absofit inexact. Sans doute, on ne doit envisager qu'avec une très le réserve tout ce qui se rapporte à la présence, ou même knent au passage sur notre sol des femmes de l'Évangile, de leleine, de Lazare et de leurs compagnons; et tout au plus
bu A sa place parmi celles du tecrittiire d'Atles, auquel les Saintes-Mariés Bjours appartenu. Ainsi, h l'Époque romaine, on habitait déjà sur ce poiot tgt, le plus isolé de toute la Gaule, oo y parlait latin, on y élevait de» :>BX déesses auguste» ; il y avait là. perdue aux bords de la Méditerranée, SUIa de la mer h, qu'a remplacée, dans la suite des temps, le saoctuaire de |»-Dame-de-la-Met >i. et depuis dix-huit siècles, en dépit de la lutte entre ^ et les alluvions du Rhâne, le rivage n'a point bougé h cet endroit de la
i. JVLLUN, Corfus intcri/tlionHin Jafinarum, t. Xlt ; Inscriptiona GnUim JHiuis latina. Edidil Otto Hirschfeld, i8S8. : vol. in-fol. Berlin. Journal ÎÊunlt. Août 1889.
italgré rabsence de documents, on peut croire que des villes commer- ^ comme Marseille, où Horissait la civilisation gréco-romaioe, eurent de tkeure des communautés chrétiennes dont l'histoire n'a pas conservé le lit- Mais on ne peut considérer comme un souvenir de l'évangélisation des ^la légende du débarquEmentde Uzare, de Marthe et de Marie en Pro- ; Faillon {Monuments inédit» tur Vaposlolat de saînlr Marit-Hagdtltin* tn 1^, Paris, 1865), qui a étudié avec beaucoup de soin les origines de cette
j^Mt authentique antérieur au onzième siècle, (L'abbé HeUHBll, Hittaire
|MiM. PaHs, 1890.)
ÎDucheske, Mêmairt sur l'origine des diocèses épiscapaux dans rancienn*
-; (Mém. de ta Soc. nat. des anC. de France, t. L. 1890.1
^ULT, Origines ckrftitMnes de la Gaule celtique. 16S4.
d'état politique de la Gaule, d'Auguste à Dioclétien, pendant la période
(gélisation, voit Mohhse.S, Jfàm. Gesch., t. V.
doit-on reganlcr comme vrai le (ait traditionnel dans son enscB ble , en le dégageant des détails et des épisodes dont la piéié eti poésie populaires l'ont entouré (i). Ce n'est là, il faut en conveni qu'une tradition ; mais la tradition est un des éléments de l'histoire c'est l'histoire parlée qui a précédé l'histoire écrite et qui l'i' formée. Cette tradition est fort nette et se réduit, en un fait d'une extrême simplicité, qui est le débarquement à Mîf seille et en Provence, au premier siècle de notre ère, de quelque fugitifs asiatiques. Or, un débarquement dans de pareilles conditions n'a rien que de très plausible, si l'on réfléchit que les villa grecques delà Gaule méridionale étaient, depuis plusieurs sièdâ, en relation constante et régulière avec les côtes de l'Awe Mineure. Il est donc difficile d'admettre qu'une des plus riches cûo* trécs du monde, celle qu'on appelait la « Province par acAlence a, la Provence, dont les communications par mer avec Rome et l'Orient étaient très actives au premier siècle, n'ait pa* été l'une des premières désignées pour cette immense prédication qui, sur l'ordre du Maître, allait porter la bonne nouvelle à toute* les nations de l'univers.
Le christianisme n'a donc pas été en Gaule, comme on l'iéa quelquefois, une importation gréco-orientale datant seulement ou
(Il II existe en Orient, au ?ujet de Lazare et de Marie-Magdeleine, d» tml'' tions assez vagues sans doute, mais toutes diUérentes de la tradition piovcnfil'- Ces i^ontre-l£gende9 ne sont pas ftayée» de documents plus autlieatiijuesqiicl' lé^nde des Sain tes- Marie» en Provence.
Nicéphore (//. £., 11, lo) raconte que Marie- Magdeleine vint S Bome pow accuser Pilate de son inique jugemenl. Modeste, patriarche de ConstaDlinopl* (//un. IH Jfan'ot), dit qu'elle x rendit â Êphise, après la mort du Christ. i'kIi Vierge et Jean, qu'elle y mourut et y fut ensevelie. L'empefeur Uon ItPl^ TOphe (verïl'annÉe 890I transporta son corps d'Éphise i Constantinoplf (•** Satularum, 1) et le dépos.*) dans l'iglise de Saint-L.azare,
Quant au corps de Lazare, il aurait été découvert vers l'année Sjo dans l'H' de Chypre (Suicen, Tkfsaurut, ll,ao8). Ci. V^tiKiavs. Codex apacr. S.Tn'^' III. 475. et Lux Eva,ix., p. 388
pHitoK, Apocryph.. p. 771.
Lannov, Dissert, sur l'arriv/r de Laiarr en Provence, 111, I .
VoitRev. John M'Cu.mock, D. D-. et James Strono, S. T. D„ Cyrl'f^" tf biblical, Iheological and eccUsiastical liternlure. vol. V. — K. L. Mc. ''" Mary tt Lamarus. New-York, 1691.
ième siècle. Il a été une importation orientale directe qui nte au milieu du premier siècle, c*est-à-dire à l'origine même :emps apostoliques, vers Tan 47 ou 48 de notre ère. Rien piche donc de croire que les déserts de la Camargue ont vu îr le pieux cortège des amis du Christ. Le fait en lui-même éologiquement possible et historiquement acceptable.