N : XXV D . D . D . N
N{autis) Atr{ica;) et Ovidis loca n{uniero) XXV . d{ata) d{ecreto) d{ecurionurn^ N{emausensium) .
encore trouvé ni texte, ni monument, ni inscription mentionnant
l'existence de corporations de bateliers sur l'Isère, la Drôme, la
Sorgues, laCèze ou le Gard; mais il est hors de doute que tous ces
cours d'eau étaient comme l'Ardèche, l'Ouvèze et la Durance, de
véritables chemins fréquentés par le commerce local, et que des
bateaux à fond plat, quelquefois artificiellement soulevés par des
outres pour diminuer leur tirant d'eau, ou des radeaux fabriqués
avec les bois que fournissaient en abondance les pays riverains,
étaient, en l'absence de routes régulièrement tracées et d'une
viabilité satisfaisante, les modes de transport les plus sûrs et les
plus répandus, non seulement pour les hommes , mais pour les
denrées.
Des fragments de quai antique existent encore à Vaison sur
l'Ouvèze (Vaucluse), Vasio, l'ancienne capitale des Voconces. La
Durance avait son port principal à Pertuis, dont le nom au moyen
âge, Portus, PortuS'Pertusii, rappelle bien l'ancienne situation
nautique (i). Le gros bourg de Cavaillon, Cabellio, situé à la fois
sur la rivière et sur la grande route des Alpes Cottiennes, paraît
avoir été le principal emporium de la région et le siège officiel de
la corporation des bateliers de la Durance. La navigation sur les
principaux affluents du Rhône, aujourd'hui presque impossible et
tout à fait abandonnée, était donc, à l'origine de notre ère, une
pratique facile et régulièrement suivie.
Comme culture générale, d'ailleurs, la vallée ne différait pas essentiellement il y a vingt siècles de ce qu'elle est aujourd'hui. La Celtique était, à l'époque de Strabon, un pays de céréales par
Aux bateliers de l'Ardèche et de l'Ouvèze, vingt-cinq places données par Q^cretdes décurions de Nîmes. (Nîmes, Musée épigr.) I ï) Statistique des Bouches-du-Rhône, II, p. 234. Une charte de 11 19 men-
] ^lûnne les u naves n et les « portus » de la Durance.
Cf. Papon, II, X.
L RocHETiN, La viabilité romaine dans Vaucluse. Avignon, 1883.
j6 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE SIXIÈME.
excellence ; et le blé gaulois était quelquefois exporté à destina-' tion de Rome. Presque toutes les terres défrichées de la Gaule Chevelue étaient cultivées en blés de différentes espèces ; et l'une de ces espèces les plus recherchées pour leur qualité, leur blancheuret leur poids, était le siligo [triticum hibernum) , qui couvrait la plaine triangulaire appelée m isle de Gaule » , correspondant ï la partie basse du Dauphiné et située entre l'Isère et le Rhône (i). Le froment répandu un peu partout dans la vieille Celtique était une des richesses de l'AUobrogie ; et tout le long de la vallée du Rhône, depuis Lyon jusqu'aux marais d'Arles, toutes les petites plaines riveraines étaient régulièrement ensemencées de blé, quelquefois, mais plus rarement, d'orge et de millet (2).
Mais les cultures principales de la vallée étaient alors comme de nos jours la vigne et l'olivier. La vigne paraît avoir été connue en Italie de toute antiquité ; et les Celtes et les Ligures ne burent pendant longtemps que du vin importé de Rome, de Sicile ou même de la Grèce. Il paratt même que ceux de nos pères qui étaient assez fortunés pour se procurer de cette précieuse boisson, la préféraient de beaucoup a toutes les bières de fabrication gauloise, et qu'ils passaient sans transition de l'usage à l'abus (3).
Les marchands grecs de Marseille avaient, parmi les chefs gaulois, de très riches clients et devaient faire avec eux de fort belles affaires, si on livrait, comme le dit Diodore de Sicile, poui un keranium de vin l'esclave qui le servait (4) . Mais la culture indigène de la vigne, bien que connue depuis l'occupation grecque, ne prit une réelle extension dans la Narbonnaise qu'à l'époque de Pline ; et nous avons eu l'occasion de parler plus haut des crus renommés de la vallée du Rhône qui se vendaient littéralement à
(1) Plwe. XVin, xir.
(2) lo,, XVII, v[[, 4.
Strabon, IV. pois.
VaRROn, Dr re rustica, l, vil.
, Palladius, De rc rustica, I, xxxiv, HiRTius, Bfll. Gall. VIII. 35.
(3) P0SIDONIVS. cité par Athënëe, IV,
(4) DioD, Sic, V. 36.
prix d'or sur le marché de Rome. L'industrie des tonneaux, cerclés comme de nos jours, était essentiellement gauloise (i). Les crus du Languedoc étaient un peu moins estimés ; et Pline nous apprend encore que, déjà de son temps, les vignerons du pays avaient établi des fabriques, officinœy où ils sophistiquaient leur vin de toutes sortes de manières, le chauffaient dans des étuves, y introduisaient des herbes et des ingrédients plus ou moins nuisibles à la santé, de la résine, du miel, de Taloès, etc., afin de lui donner du corps, de la couleur et du montant (2). Dans plusieurs de ses épigrammes, Martial donne à entendre que ces mélanges étaient détestables; il qualifie même les vins de la r^on de Marseille de « poisons malfaisants, toxica sœva » (3), et il se plaint de la cherté de leur prix. Nos marchands de vin modernes, on le voit, peuvent donc invoquer la tradition à l'appui de leurs opérations de laboratoire et de leurs prétentions de vente ; et le vin antique subissait, comme le nôtre, les manipulations les plus fantaisistes.
En Italie, les branches de la vigne étaient élégamment disposées en treilles et suspendues aux branches des ormeaux (4) , comme
il) Cxrch Alpes, ligneis vasis condunt, circulisque lingunt.
(Pline, Hist. nat., XIV, xxvii.) (2) PuNE, Hist. nat., XIV, III, vi ; XVI, viii. COLUMELLE, De TC Tustica, III, 2.
(J) Coda fumis musta Massilitanis
(Martial, X, Épigr. LXXXII, v. 23.) Improba Massilia quidquid fumaria cogunt,
Accipit atatem quisquis ab igné cadus, A te, Munna, venit : miseris tu mittis amicis
Per fréta, per longas toxica sœva vias ; Sec facili pretio, sed quo contenta Falerni
Testa sit, aut cellis Setia car a suis; Son venias quare tant longo tempore Romam Hac puto causa tibi est, ne tua vina bibas.
(Martial, X, Épigr. XXXVI.) Cf. encore Martial, XIII, Épigr. CXXIII, et XIV, Épigr. CXVIII. '4. Tum levés calamos et rasœ hastilia virgœ
Fraxineasque aptare sudes furcasque bicornis Viribus eniti quarum et contemnere ventos Assuescant, summasque sequi tabulata per uîmos.
(ViRG., Géorg., II, 358-361.)
on le voit encore en Toscane et surtout dans la merveilleuse campagne de Florence ; mais dans la vallée du Rhône elle était déjà cultivée en ceps et ne s'élevait guère au-dessus de la terre, à cause de la violence du mistral (i). La production était quelquefois énorme et eut à subir à plusieurs reprises de dures lois. Elle fut tout d'abord frappée d'interdiction absolue, ainsi que celle de l'olivier, à l'époque même de la conquête, au lendemain des victoires des Romains sur les Salyens, les Allobroges et les Arvernes (122-121 avant J.-C). Après toutes sortes d'alternatives, il paraît qu'au troisième siècle la vigne avait pris en Gaule un tel développement qu'on craignit pendant quelques années de voir se produire dans cette partie de l'empire une disette de blé. L'empereur Dioclétien eut un moment l'idée de faire arracher la moitié des plants en culture (2) , et ce ne fut que sous Probus que tous les Gaulois purent librement planter des vignes et faire du vin (3). Jusque-là la culture de la vigne n'avait été qu'une tolérance et avait nécessité une autorisation spéciale de l'empereur. Ces mesures restrictives, que nous avons peine à comprendre aujourd'hui, démontrent bien l'importance du vignoble gaulois aux premiers siècles de notre ère.
L'olivier, comme la vigne, avait été de très bonne heure introduit en Gaule par les Grecs, mais ne s'était pas à beaucoup près aussi répandu. L'olivier est, en effet, essentiellement l'arbre carac— téristique de la région méditerranéenne. On a quelquefois considéré la vigne comme la culture propre de cette région, et on s'est: trompé. La vigne ne prospère que sur une partie assez restreinte du. littoral. Elle ne se développe à l'aise ni en Afrique ni en Orient, et on la trouve au contraire presque partout dans l'Europe centrale, depuis la vallée du Danube jusqu'à celle du Rhône, sur les
(i) Pline, XIV, III, 4.
(2) Suétone, Domitianus, 7.
EuTROPE, Brev. hist. rom., IX, i8.
(3) Gallis omnibus... permisit ut vîtes haberent vinumque conficerent. (VOPIS— eus, Probus, 18.)
coteaux du Rhin et dans les riches plaines de la Bourgogne, du Languedoc et du Médoc, c*est-à-dire à la fois sur les versants de la Méditerranée, de la mer Noire, de la mer du Nord et de l'Océan. Ce sont, d'une manière générale, le chêne vert, le figuier, l'amandier, le pin d*Alep, le laurier d'Apollon, le genévrier, le myrte, les lentisques et les labiées odorantes, telles que le thym, le romarin, la lavande, qui forment les principaux éléments de la flore méditerranéenne ; mais les trois arbres spéciaux de ces rivages fortunés sont le chêne-liège, le pin parasol et l'olivier. Ce dernier surtout est tellement caractéristique de la zone littorale, que les naturalistes modernes n'ont pas hésité à la désigner sous le nom de «région des oliviers ». On l'y rencontre partout et toujours, tantôt chétifetmême rabougri, quoique d'un rendement très productif, comme dans la vallée du Rhône et dans la haute Provence; tantôt doué d'une exubérante vitalité, et développant ses troncs noueux et ses branches aux lignes heurtées comme dans l'Asie Mineure, sa patrie originelle, ou dans les plaines fertiles de l'Italie, et jusqu'aux limites du Tell algérien. Il tend sans cesse vers la mer; sur les rivages de l'Europe le froid l'en rapproche; sur les rivages africains le chaud l'y pousse; il est d'autant plus fertile qu'il en est plus rapproché et entoure ainsi la Méditerranée d'une ceinture presque continue.
Mais c'est avant tout l'arbre de la basse vallée du Rhône et de la Provence.
Lorsqu'on descend le grand fleuve de Lyon vers la mer, on voit, à partir de Valence, la vallée se resserrer peu à peu. Sur la rive droite, la vieille cathédrale de Viviers dresse au sommet d'une falaise ses clochetons gothiques. Les rochers se rapprochent, et le Rhône traverse une cluse étroite où les ingénieurs, à court d'espace, ont établi deux voies superposées, la route et le chemin de fer.
Au sortir de la gorge, la vallée s'ouvre tout à coup, et on entre dans ce triangle privilégié dont les Cévennes et les Alpes forment les deux côtés et la Méditerranée la base. Là, sous l'influence du soleil et du mistral, la Provence revêt le climat sec qui la carac-
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térise; et l'olivier apparaît pour la première fois sur les coteaux qui dominent le village de Donzère. C'est ainsi que finit le Nord de la France et que commence le Midi. Sur toutes les pentes, dans toutes les plaines, on le voit moutonner, a troupeau sobre et utile, le seul qui convienne à ces terrains pierreux brûlés par le soleil (i) ». Tel il est aujourd'hui, tel il était il y a plusieurs siècles ; car c'est un arbre pour ainsi dire immortel. Il renaît de sa •souche. Le vieux tronc se creuse et se dessèche; on le remplit de pierres et de terre pour qu'il puisse résister à l'action du vent. Chaque année, on amoncelle autour de lui un peu d'humus v^étal. La cime monte, l'écorce « rejette »; et le vieil arbre noueux en est comme rajeuni , se pare de verdure et se couvre de fruits. Chaque olivier est moins un arbre qu'un groupe d'arbres, une sorte de faisceau de colonnes tordues et violemment réunies. Des tiges nouvelles s'incorporent sous la même écorce à la tige maternelle, et la jeunesse toujours renaissante des membres semble assurer à la souche primitive une sorte d'éternité (2) .
A mesure qu'on descend vers la mer et qu'on avance du côté de rorient, le long de la côte merveilleuse de Provence, l'olivier prend un caractère de plus en plus décoratif. La pâleur de sa verdure se colore et s'accentue; sa petite masse arrondie se développe, et l'arbrisseau devient graduellement un arbre dont le sommet cependant ne dépasse jamais le superbe dôme des pins. De Marseille à Toulon, il reste encore chétif et ramassé, quoique d'une remarquable fécondité. On sait que c'est dans la plaine d'Aix que se récoltent les meilleures et les plus moelleuseshuiles de Provence. Peu à peu, cependant, l'arbre paraît s'émanciper, et de place en place quelques sujets isolés et indépendantscommencent à prendre des proportions grandioses. Après Toulon, dans l'admirable plaine du Luc, il continue agrandir, mais conserva encore l'uniformité de sa tète sphérique qui donne une physio — nomie spéciale et un caractère un peu monotone aux paysages d^ la haute Provence. Il faut avoir franchi les chaînes des Maures et
(i) H. Taine, L'Italie.
[2) A. CouTANCE, L'olivier. Paris, 1877.
DE LYON A AVIGNON. 8i
del'Estérel pour le connaître et l'admirer; jusque-là, une sorte d'air malingre et la médiocrité de sa taille le feraient prendre presque en pitié ; mais à partir de Cannes , il est merveilleux de force, de puissance, d'imprévu dans les formes, d'exquise douceur dans les colorations. On ne le taille plus. De son tronc noueux s'échappent des tiges fantasques qui dessinent des lignes brisées d'une originalité et d'une élégance incomparables. Il est réellement primitif, indépendant, monumental, et s'étale dans son orgueilleuse vitalité. C'est ainsi que l'olivier s'échelonne en Provence, s'allonge, se développe à mesure qu'il échappe à l'influence du vent et du froid, et n'atteint son plus complet épanouissement qu'aux approches mêmes de la frontière italienne ; protégeant des ardeurs du soleil les pauvres malades qui se reposent sous son pâle feuillage et qui, après avoir essayé tour à tour d'Hyères, de Cannes, de Nice, ne dilatent à l'aise leurs frêles poumons que dans les tièdes abris de Menton et de Monte-Carlo.
Les textes des géographes classiques, Varron, Pline, Strabon, nous apprennent que la culture de l'olivier était à peu près aussi répandue aux premiers siècles que de nos jours (i) ; et Pline rapporte même l'observation très précise faite par Théophraste, trois cents ans avant notre ère, sur la localisation de cette culture essentiellement méditerranéenne (2). a L'olivier, dit-il, ne peut croître ni se développer à plus de cinquante milles de la mer. » La mer, pour les anciens, c'était la Méditerranée; et les cinquante milles représentent bien à peu près la distance de Donzère, où Ion voit en effet apparaître les premiers oliviers, aux anciennes I^nes qui entouraient la ville d'Arles et que l'on pouvait considérer alors comme une dépendance de la mer. La zone de l'olivier ^^ s'est donc pas déplacée depuis des siècles. Pour la France, ^lle n'a jamais dépassé, au Nord, la latitude de Valence; à ^ Ouest, le méridien de Toulouse. Strabon vantait les excellentes
' Strabon, Gcogr., 1. II, i, 16.
Larron. De re rustica, I, 7.
2 H. Pline, Uist. nat., XV, I.