‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 10 sur 209 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

dans le fond d’un golfe ouvert sur la Méditerranée. Ce tronçon, qui constituait à lui seul tout le fleuve, ne devait avoir, au plus fort de la période glaciaire, qu’un développement de cent cinquante à deux cents kilomètres environ, le quart par conséquent de ce qu’il a aujourd’hui.

Le fleuve s’est peu à peu développé en gagnant du côté de sa source, au fur et à mesure que le glacier opérait son mouvement de recul; mais ce mouvement a été fort lent et a dû vraisemblablement subir plusieurs oscillations.

On ne saurait d’ailleurs se faire une idée, même approximative, de la durée de l’époque glaciaire. On sait cependant que cette époque a eu deux phases distinctes séparées par une période de réchauffement. L’ensemble de ces trois périodes représente certainement un très grand nombre de siècles; mais, dans l’accomplissement de ces grands phénomènes de la nature, les années doivent se compter par milliers, les siècles ne sont que des unités; et, quand oh observe avec quelle lenteur la glace agit sous nos yeux pour rayer ou pour limer les parois de roches qui la resserrent ou pour renverser les obstacles qu’elle rencontre dans sa marche, on est réellement effrayé de la longue série de siècles que les deux époques glaciaires ont dû traverser pour produire, depuis les crêtes des hautes montagnes jusqu’au fond de nos vallées, des effets de même nature (1).

Les oscillations de nos petits glaciers actuels peuvent cependant nous donner une idée amoindrie de ce que pouvaient être les mouvements de progression ou de recul des immenses fleuves de glace de l’époque antédiluvienne. Après une succession de marches et de contremarches, le recul s’est enfin accentué d’une manière définitive, les glaciers ont abandonné les vallées, ont remonté les pentes et se sont cantonnés dans les cirques supérieurs où nous les voyons aujourd’hui suspendus et pour ainsi dire captifs. Ce fut la fin de la période glaciaire.

Le glacier principal du Rhône, alimenté par tous les glaciers

(1) Voir G. de Saporta, les- Temps quaternaires , op. cit.

LE RHONE PRIMITIF

latéraux du Valais, par les grands fleuves de glace de l’Arve et de Tlsère, s’est ainsi retiré par étapes, laissant derrière lui et sur ses bords ces longues lignes de moraines frontales ou terminales qui ont retenu les eaux de fusion du glacier et donné naissance à une série de lacs « morainiques », dont la digue d’aval est un amoncellement de Blocs agglutinés et cimentés par les boues glaciaires. Les lacs d’Annecy, du Bourget, de Genève ne sont que les bas-fonds de l’ancien lit du glacier du Rhône, de même que les lacs Majeur, de Côme et de Garde, dont le trop-plein se déverse dans la plaine de la Lombardie, dessinent, sur l’autre versant des Alpes, le thalweg des anciens glaciers du Pô, de l’Adda et du Tessin.

Ainsi, lorsque le grand hiver antérieur aux temps historiques a pris fin, les glaciers ont reculé graduellement vers leurs limites actuelles et cette fusion des glaces a mis peu à peu à découvert le fond des vallées qui, avant d’être parées comme nous le voyons aujourd’hui d’une riche végétation, ont dû rester, pendant longtemps, à l’état de plaines nues, recouvertes de détritus de roches presque pulvérisées.

Sur ce lit de moraines, de cailloux et de matériaux presque désagrégés, plus ou moins agglutinés par la boue résultant de la trituration des roches encaissantes, les eaux provenant de la fonte des glaces ont commencé leur grand travail d’érosion et de colmatage; et l’on conçoit sans peine l’énorme débit qu’a dû avoir lo Rhône, pendant plusieurs siècles lorsque tout l’espace compris entre le Gothard, le Jura, le Mont-Blanc, les montagnes de l’Oisans et les plaines du Dauphiné, constituait un seul massif de glace fondante. Celte période de dégel a succédé immédiatement à la période glaciaire, ou, pour mieux dire, ces deux périodes se sont confondues. Les eaux torrentielles nées de la fusion de l’immense mer de glace ont remanié les moraines. Les terrasses de blocs erratiques déposés par les glaces, soit longitudinalement sur le flanc des montagnes, soit transversalement dans le fond des vallées, ont été bouleversées par les torrents; des déluges successifs ont balayé le thalweg dans toute sa longueur et donné

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