‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 9 sur 209 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

sur mille mètres de hauteur, dépassait Lyon et, s’épanchant par le couloir du fleuve actuel, s’étendait en Provence jusqu’à Château-Arnoux, à 16 kilomètres en aval de Sisteron.

L’immense coulée glaciaire absorbait et recouvrait ainsi toute la vallée supérieure du Rhône et les vallées de ses affluents alpins, la Viège, la Dranse, l’Arve, l’Ain, l’Isère, la Durance. L’imagination peut â peine se représenter un pareil débordement; mais les preuves sont là, irréfutables, éloquentes; et c’est pour ces grands fleuves disparus de l’époque glaciaire que l’on peut réellement dire avec le texte sacré que « les pierres parlent, lapides clama bunl ».

Le glacier du Rhône, qui n’en faisait autrefois qu’un avec ceux de l’Arve, de l’Isère, du Drac, de la Durance et de leurs affluents, commençait, comme aujourd’hui, sur la croupe occidentale du Gothard, comblait toute la dépression du Valais; et la longue coulée de glace était à peine dominée, à droite et à gauche, par les sommets les plus élevés de la Suisse, le Mont-Rose, le Cervin, la Yungfrau, le Mont-Blanc. Dans son mouvement séculaire, elle a entraîné avec elle tous les blocs erratiques qui couvrent le Jura jusqu’à une altitude de près de mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Tous les glaciers latéraux emprisonnés aujourd’hui dans les cirques supérieurs et suspendus aux flancs escarpés des Alpes bernoises et des Alpes pennines, descendaient autrefois jusqu’au glacier troncal du Rhône dont ils étaient les affluents et lui apportaient successivement sur leurs blanches épaules leur contingent de blocs erratiques provenant des plus hautes cimes.

La modeste montagne de Sion, située au Sud de Genève, était le point de rencontre de trois grands glaciers de la Suisse et de la Savoie, à l’époque antédiluvienne. L’un, le glacier du Rhône, descendait tout le Valais, et avait reçu déjà, par le col de la Forclaz et la vallée de la Dranse, un premier épanchement de la coulée glaciaire de cet immense dôme du Mont-Blanc, le plus élevé de toute l’Europe; le second suivait la large dépression ouverte, dans la direction du Sud-Est au Nord-Est, de Chamonix à Genève et qui est depuis devenue la vallée de l’Arve. Un troi-

LE RHONE PRIMITIF

sième déversoir de glace s’écoulait par le col du petit Saint-Bernard et les versants étagés des montagnes de l’Oisans. C’était le glacier de l’Isère qui n’en faisait qu’un avec ceux de ses affluents, l’Arc, le Drac, la Romanche, remplissait les lacs d’Annecy et du Bourget, s’étendait jusqu’à Bourg, couvrait toute la Bresse et poussait ses moraines et ses boues, d’une part jusqu’au pied des collines du Lyonnais, de l’autre, le long de la vallée du Rhône jusqu’à Vienne en Dauphiné, peut-être même jusqu’à Valence.

La vallée supérieure de la Durance enfin était elle-même un immense glacier qui se soudait aux précédents par-dessus les cols des Alpes Grées. Une mer bosselée de glace couvrait ainsi les plateaux supérieurs des Alpes briançonnaises, et l’on retrouve les traces de son séjour prolongé au-dessous de Sisteron, presque à la limite des plaines ensoleillées de la Provence (1).

Ainsi, depuis le Gothard jusqu’à Lyon et plus bas encore, le Rhône disparaissait sous un grand revêtement de glace, ou pour mieux dire il n'existait pas. Il ne commençait à couler à l’air libre qu’à la limite inférieure du glacier.

Quels étaient alors l’aspect et le régime du fleuve? 11 est difficile de le préciser; mais il est cependant possible de s’en faire une idée d’ensemble, suffisamment exacte. Et tout d’abord, nous venons de le dire, au lieu d’avoir, comme de nos jours, depuis le haut Valais jusqu'à l’extrémité de la Camargue, un développement de près de sept cent vingt kilomètres, il était réduit à un très court tronçon qui commençait à Lyon, à Vienne, peut-être même à Valence seulement, au pied même des glaciers réunis du Rhône et de l’Isère, et se terminait, aux environs d’Avignon,

(1) Voir A. Falsan et E. Chantre, Monographie du ancien* glaciers du baesin du Rhône, et 6 . de Saporta. les Temps quaternaires.

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