‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 11 sur 209 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

naissance à ces grandes plaines de cailloux roulés qui recouvrent la région du Bas-Rhône.

La Crau d’Arles est le résultat de cette puissante dispersion. La mer de glace de la zone supérieure a produit dans la zone inférieure une mer de cailloux.

Cette formation récente de la Crau est due presque en entier aux débâcles glaciaires de la Durance. Le torrent boueux n’était pas alors un simple affluent du Rhône, mais bien un véritable fleuve qui se jetait à la mer, en débouchant par le pertuis de Lamanon, près de la petite ville de Salon, dans cette brèche naturelle qui sépare la chaîne des Alpines des montagnes de la Trévaresse.

Le Rhône, de son côté, se déversait, ainsi qu’on l’a dit plus haut, dans le golfe à la hauteur d’Avignon. Entre la montagne de Cette et la chaîne de l’Estaque qui précède la rade de Marseille, la côte se creusait profondément et dessinait une échancrure à peu près demi-circulaire, véritable bras de mer que le diluvium du Rhône et celui de la Durance ont peu à peu remblayé. Ce premier travail n’a été qu’une ébauche, et les eaux des deux fleuves se sont alors répandues librement sur la plaine de cailloux roulés; elles y ont accompli, elles y continuent encore leur grande œuvre de colmatage qui a donné naissance à la Camargue. Chaque année vingt-quatre millions de mètres cubes sont charriés aux embouchures, viennent augmenter la puissance de l’appareil littoral, et le fleuve avance ainsi graduellement vers la mer, sans qu’aucune force humaine puisse s’opposer à cette progression continue, presque régulière, et que des relevés assez précis permettent d’évaluer de trente à quarante mètres par an.

Il y avait une faune spéciale à l’époque glaciaire. Cette faune a disparu en partie. Le renne, l’éléphant laineux connu sous le

LE RHONE PRIMITIF

nom de mammouth, le grand ours des cavernes ne vivent plus au milieu de nous. L’homme seul, avec la merveilleuse flexibilité de son organisme, a traversé sans altération toutes ces crises. Témoin des dernières révolutions géologiques qui ont bouleversé la surface du sol, il a vu les deux périodes glaciaires et les déluges qui les ont accompagnées et suivies. Son apparition est, on n’en doute plus aujourd’hui, bien antérieure à l’âge historique. Certains géologues croient même pouvoir allirmer qu’il vivait déjà dans la période tertiaire, et on a retrouvé, en effet, au milieu des couches correspondantes à cette dernière période, des éclats de pierre fendue par le feu, que l’on considère comme des instruments fabriqués par une main intelligente. Peut-être est-il prudent d’attendre à ce sujet des preuves plus nombreuses et plus concluantes; mais le doute n’est plus aujourd’hui permis en ce qui concerne l’existence de l’homme antérieurement aux grands cataclysmes glaciaires; et il est scientifiquement établi qu’à l’époque où la terre n’offrait pas les conditions climatériques actuelles, où l’Europe en particulier était habitée par de puissants carnassiers, où elle était assez froide pour nourrir dans sa partie méridionale le mammouth, le rhinocéros à narines cloisonnées, le bœuf musqué, le renne et le grand cerf, l’homme avait fait déjà depuis longtemps son apparition. Ne vivant que de chasse et de pêche, ne sachant ni cultiver le sol, ni élever des bestiaux, ignorant le travail et l’usage des métaux, il habitait des cavernes dont il disputait la possession aux bêtes fauves. Ce n’est que plus tard qu’il construisit des huttes au milieu des lacs provenant de la fonte des glaciers; et tous les bassins lacustres de la Suisse et de la Savoie nous montrent les vestiges de ces cités primitives, qui marquent déjà une seconde étape de l’humanité, dont les pilotis se maintiennent, après tant de siècles, dans un merveilleux état de conservation et sont à peine recouverts par une légère couche d’algues et d’atterrissements.

Quelques siècles s’écoulent encore, et l’homme « historique » apparaît enfin avec son cortège de traditions et de légendes, dans un lointain poétique et mystérieux. Ce n’est plus le pauvre chas-

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