‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 104 sur 209 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

n’ait retrouvé quelques débris plus ou moins mutilés de l’ancien pavage, et un nombre assez considérable de menus objets de la période gallo-romaine, monnaies, ustensiles, fibules, vases, lampes, d’une valeur en général assez médiocre. A l’exception de trois ou quatre statues fort mutilées, — un Mercure, une Minerve, une tête de Livie, un gladiateur, — rien ne mérite une mention spéciale. Mais au milieu de toutes ces ruines clairsemées, presque méconnaissables et à tout prendre d’un assez pauvre intérêt, se dressent encore deux monuments grandioses, uniques en France, d’une merveilleuse conservation, égaux, peutêtre même supérieurs aux plus beaux monuments de Rome et de l’Orient : un théâtre et un arc triomphal.

Le théâtre est adossé à la colline. C’était une règle à peu près immuable chez les Romains. Cela dispensait d’élever des massifs pour soutenir les gradins. On échancrait la montagne et on taillait dans la roche des places pour cinq mille, dix mille spectateurs. Il n’existe peut-être pas de théâtre de l’ancien monde romain qui soit arrivé à nous dans un état de conservation plus remarquable que celui d’Orange.

Bien qu’à deux pas de Marseille et des colonies grecques, le théâtre d’Orange est essentiellement romain. L’acanthe des chapiteaux corinthiens est une imitation de celle du Panthéon et du temple de Jupiter Stator à Rome. Les aigles au milieu des rinceaux, les corniches à modillons, les bas-reliefs des Centaures, sont des motifs d’un caractère tout à fait romain; les colonnes sont, comme profil et proportion, du même style. L’éminent restaurateur du théâtre d’Orange, Auguste Caristie, a donc été bien inspiré en plaçant dans la grande niche de Yaula regia du théâtre, au milieu de la façade, la statue de l’empereur Marc- Aurèle. C’était assigner la date de sa construction probable (161-180 après J'.-C.) (1).

Ce qui frappe de prime abord dans ce théâtre, c’est la masse.

(1) H. Revoil, Sur te théâtre antique d'Oranqe.

DE LYON A AVIGNON

Point ou très peu d'ornementation. Les matériaux employés sont des blocs. La façade est un véritable rempart qui pourrait soutenir un siège en règle. Les portes voûtées paraissent des entrées de prisons. C’est le stjle romain avec l'exagération de toutes ses qualités. La pureté est remplacée par la force, l'élégance par la grandeur; et il y a certes loin de cette brutalité architecturale à toute la délicatesse de l'art grec.

Tel quel, cet édifice était en harmonie avec son milieu et devait fort bien convenir à la race rude et grossière des Cavares, aux plaisirs desquels il était desliné; et il est assez probable que les spectacles offerts à une population presque barbare devaient être assez peu littéraires et se rapprochaient beaucoup des sanglants exercices de l’amphithéâtre.

Tous les esprits cultivés connaissent les divines beautés de la tragédie grecque, l’élévation des caractères et les proportions héroïques des personnages, la simplicité et la grandeur terrible des dénouements. Môme chez Euripide, le plus pathétique des tragiques grecs, les scènes les plus véhémentes et les plus tour mentées étaient ennoblies et tempérées par une grâce et une majesté souveraines. C’est ainsi que, dans la célèbre tragédie d’Antiope, lorsque les deux fils vengeurs donnent l’ordre d'attacher la malheureuse Dircé à un taureau sauvage, le dénouement fatal était soustrait aux yeux des spectateurs délicats, èt les choses ne se passaient pas autrement sur la scène grecque que nous ne les représenterions de nos jours. Le théâtre latin n’avait pas de ces délicatesses; et la traduction célèbre de Pacuvius était d’autant plus goûtée qu’elle était plus réaliste. Le décor était sauvage et hérissé de rochers réels. Dircé et le taureau étaient conduits sur la scène : « Saisissez-la, roulez-la à terre, déchirez sa robe, traînez-la par les cheveux (1), » et la malheureuse femme, à demi nue et ensanglantée, était offerte en pâture à un public brutal et blasé, jusqu’alors insensible aux péripéties du drame, et dont la suprême jouissance était de voir souffrir et

(t) Voir le groupe colossal du taureau Famèse* au musée de Naples*

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