CHAPITRE SEPTIÈME
Nord, en effet, ce terrible mistral de la Provence, conserve et durcit la pierre; celui du midi, au contraire, imprégné d’humidité, de « salin », la décompose, la ronge et la détruit. Le fronton de l’arc n’a pas échappé à un autre genre de mutilation, malheureusement très fréquente sur un grand nombre de monuments votifs de l'époque gallo-romaine et due à ces aveugles réactions, iconoclastes qui ont accompagné l’introduction officielle du christianisme. Les grandes lettres en bronze doré de l’inscription dédicatoire, qui étaient scellées sur la frise à l’aide de clous* ont été brutalement arrachées.
Il n’y a peut-être pas de monument antique dont la date d’origine ait donné lieu à plus de controverses que l’arc de triomphe d’Orange; et, si on rappelait les principaux événements militaires auxquels on a rattaché son érection ou sa consécration, on ferait un véritable cours d’histoire romaine de près de deux siècles. Mais les tenons qui étaient adhérents au dos des lettres et avaient pénétré dans le marbre, ayant la forme de queues de goujon, y avaient laissé des empreintes assez profondes pour permettre de reconstituer quelques parties de l’inscription. Pour figurer les lettres antiques disparues, des lettres en bois furent placées suivant la forme et les dimensions indiquées par les trous et les rainures du marbre; et on put ainsi rétablir, avec une exactitude parfaite, la première ligne de l’inscription, — avec un peu de bonne volonté et quelque vraisemblance, la seconde.
L’inscription officielle et dédicatoire, dans le but de ménager l’amour-propre et l’orgueil des vaincus que l’on redoutait toujours un peu, ne devait porter ni les noms des peuples, ni ceux, des chefs, ni ceux des combats.
Elle occupait deux lignes. La voici :
TI. CAESARI. DIVI. AVGVSTI. F. DIVI. IVLI. NKPOTI. AVGVSTO* [PONT. klAX. TRIB. POT. XXII. IMP. VIII. COS. IIII.
OB. GALLIAM, SKRVATAM. REBELLE SQVE. SVBACTOS. (1)*
(1) De Witt, Acad, de» inscription» cl belles-lettre», 4883.
DE LYON A AVIGNON
La première ligne, celle qui donne le nom et la filiation de l’empereur, est tout à fait certaine. La première partie de la seconde, celle qui mentionne ses titres, est très probable. Seuls, les six derniers mots de la fin qui rappellent le motif de l’érection du monument, sont assez douteux, et seulement conformes à l’exactitude des faits et à la vraisemblance du style lapidaire de l’époque.
L’arc de triomphe d’Orange est, on le voit, non seulement un somptueux monument d’architecture qui date de l’origine même de notre ère, mais encore une véritable page d’histoire romaine et d’histoire nationale.
Ce qui frappe surtout le voyageur qui descend le cours du Rhône, ce sont les ruines relativement modernes, et d’un effet très pittoresque que le moyen âge et la Renaissance y ont égrenées; et de Vienne à Avignon, sur les deux rives, c’est une succession presque ininterrompue de châteaux démantelés.
Ces châteaux ont tous leur histoire; et cette histoire est toujours à peu près la même, monotone et lamentable récit de violences, de coups de main hardis, de sièges meurtriers, de paysans pendus et de garnisons passées au fil de l’épée, de déprédations locales et surtout d’entraves permanentes apportées à la libre navigation du fleuve. Le caractère distinctif de l’époque féodale fut, en effet, de rétrécir tous les horizons, de multiplier les barrières, d’empêcher tous les échanges, de s’opposer, en un mot, à toute liberté de circulation. Le corps social était pour ainsi dire paralysé, la vie localisée, stagnante, par suite des difficultés et du danger du moindre déplacement. Le plus petit accident de terrain qui dominait une vallée était occupé par un château qui en défendait l’entrée. Presque toutes les collines qui bordaient le Rhône étaient fortifiées; constructions fragiles pour la plupart, qui n’ont pas duré plus de cinq siècles en moyenne sans s’ef-