‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 108 sur 209 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

massives aux portes gothiques, hautes de plusieurs étages qui surplombent et laissent à peine entrevoir à la hauteur des toitures une étroite bande de ciel bleu, entourée d’une ligne continue de murailles et de tours, couronnée enfin par un formidable donjon qui se dresse à plus de 200 mètres au-dessus du fleuve sur une masse volcanique gigantesque, nue, sauvage, taillée à pic de tous côtés; — le Teil, au pied de falaises calcaires surmontées par les ruines d’un vieux château qui semble faire partie de la montagne, enveloppé comme elle d’un nuage de poussière blanche et de vapeurs qui s’échappent à flots de la plus vaste usine de fabrication de chaux hydraulique de la région méditerranéenne; — Viviers, sur sa falaise boisée surplombant le Rhône, magnifique piédestal d’une gracieuse église, aux clochetons gothiques, reste d’une puissante ville épiscopale fortifiée qui entretenait jadis une armée de quinze cents hommes, battait monnaie, comptait des rois parmi ses vassaux, refusait l’obéis sance au roi de France, ne reconnaissait que le Pape et l’empereur d’Allemagne, et dont le siège épiscopal a été occupé par cent trente évéques, parmi lesquels deux papes et treize cardinaux; — l’étroit défilé de Châleauneuf à Donzère, resserré entre deux lignes de rochers presque à pic, fortifié sur presque toute sa longueur, et qui était autrefois une des cc cluses » du Rhône les plus dangereuses à franchir et les plus faciles à défendre; — Donzère et sa ceinture de remparts encore debout, étagés depuis la berge du fleuve jusqu’au sommet de la colline, terminés au sommet par une tour qui commandait à la fois la plaine et le Rhône; — Bourg-Saint-Andéol, qui a conservé les restes presque intacts de ses anciens remparts; — Pont-Saint-Esprit, l’ancien Saint-Satumin-du-Port, l’un des centres les plus populeux des pêcheurs du Rhône, dont la citadelle, après avoir joué un rôle considérable pendant les guerres de religion, a été complètement remaniée pour les casernements de nos troupes modernes; — Mornas et Mondragon, tous deux perchés au sommet de petites collines de chênes verts, et dont les vieux châteaux construits dans des proportions gigantesques découpent sur le ciel

DE LYON A AVIGNON

la silhouette fantastique de leurs ruines grandioses et menaçantes; — à l’horizon enfin, le groupe incomparable d’Avignon, de son célèbre rocher des Doms et de ses remparts émergeant de l’île verdoyante de la Barthelasse, précédé du fort Saint- André, de la Chartreuse fortifiée de Villeneuve, de la Tour de Philippe le Bel, et couronné par la masse puissante du château des Papes, à la fois palais, citadelle, église, prison, l’un des monuments les plus vastes, les plus étranges, les plus formidables que le moyen âge féodal et religieux ait laissés sur le sol de toute l’Europe.

D’après cette énumération, on( conçoit sans peine que la moindre embarcation qui naviguait sur le Rhône, le moindre convoi qui circulait sur les routes de terre en suivant les berges du fleuve, était absolument à la merci des hommes d’armes embusqués sur les hauteurs; et, comme le respect de la vie et du bien d’autrui était le moindre souci de l’époque, pèlerins, voyageurs et marchands étaient inévitablement rançonnés, volés, presque toujours violentés, souvent mis à mort sans pouvoir opposer une résistance bien sérieuse. Le vol à main armée était, en effet, la principale occupation des hauts seigneurs du moyen âge, on peut même dire leur première ressource. La terre et tout ce qui vivait dessus leur appartenaient. Les paysans étaient pour eux de véritables bêtes de somme, un butin, une proie qu’ils entendaient garder et exploiter. Aucune idée morale, aucune autorité supérieure, ne mettaient un frein à leur convoitise, à leurs instincts de licence et de domination. Ils donnaient, presque toujours, sans crainte de répression, l’exemple de tous les crimes et de tous les vices. Leur politique courante était le guet-apens;

leur diplomatie, la trahisom; leurs finances, l’exaction; leur

justice, l’arbitraire; leurs mœurs privées, la violence et le concubinat. Maîtres absolus dans leurs petits domaines, ils ne reconnaissaient pas ou ne reconnaissaient que nominalement l’autorité royale; et ce fut par un acte de vigueur extrême et de haute justice, unique peut-être et sans précédent, que Louis IX, descendant le Rhône avant de s’embarquer pour la septième

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