‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 109 sur 209 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

croisade, fit raser le manoir de la Roche de Glun (1). Pour qu'un châtiment aussi exceptionnel lui fût infligé, il fallait certainement que le « sire du Chastel » qui, au dire de Joinville, « desroboit les pèlerins et les marchons », eût réellement dépassé la mesure des exactions alors en usage.

A ce brigandage continu qui s’exerçait à peu près impunément aux dépens de tous les voyageurs, il fallait ajouter l’état de guerre permanent dans lequel les seigneurs vivaient les uns envers les autres, situation aggravée encore à partir du seizième siècle par les haines terribles qui furent les conséquences de l'introduction de la Réforme dans le midi de la France. La vallée du Rhône, qui avait été, sous l’empire romain, la grande route de la paix et de la civilisation, fut pendant près de quatre siècles une voie maudite dont toutes les étapes ont été marquées par des événements tragiques. Pas un de ces châteaux, plantés sur les falaises des deux rives comme une menace perpétuelle, n'a échappé à toutes les violences des guerres religieuses. Qu’il suffise de rappeler ici sommairement les scènes dont l’un de ces manoirs féodaux a été le théâtre.

Un peu au-dessus d’Orange, sur la rive gauche du Rhône, se trouve le joli petit village de Mornas, entouré de bois d'oliviers, adossé à une colline surmontée de ruines. En I5Ô5, au plus fort des guerres de religion, les catholiques s’étaient introduits dans le bourg, avaient escaladé la montagne, enlevé le château par surprise et naturellement passé au fil de l’épée toute la garnison. Comme c’était un peu avant la Fête-Dieu, quelques-uns des vainqueurs, plus fanatiques que les autres, tendirent le devant de leur maison avec la peau des cadavres protestants. Le baron des Adrets fut promptement mis au courant de cet exploit. Moins sans doute pour venger la mort de ses coreligionnaires, auxquels il tenait assez peu, que pour détruire une forteresse qui comman-

(1) A Lyon entrâmes en Rone pour aler à Arles le Blanc; et dedans le Rone trouvâmes un chastel que l f on appelle Roche de Glin, que li roys avait fiait ab&tre pour ce que Rogiers, li Sires du chastel, estait criez de desrober les pèlerins et les marchans.

(Jean, sire de Joinville, Hist. de saint Louis , 124, éd. F. Didot.)

DE LYON A AVIGNON

dait si bien la vallée du Rhône, il envoya un de ses lieutenants; Dupuy-Montbrun, faire le siège de Momas. Ancien catholique zélé, Montbrun était devenu, sous l'influence de Théodore de Bèze, un huguenot non moins ardent; et il devait même un jour succéder au baron des Adrets dans le commandement de l’armée protestante, lorsque celui-ci se fit catholique à son tour; car à ces époques troublées, où le sens moral manquait presque absolument chez les grands de la terre, un changement de religion n’était le plus souvent qu’un jeu, un prétexte à enrôlement dans une bande armée, une simple question de partisan. Montbrun, après trois jours de siège, reprit Momas; et la garnison se trouva à son tour à la merci des protestants. Le lendemain, des Adrets arrivait. Le château de Momas présentait, pour une exécution sommaire, des conditions tout à fait favorables : une muraille de 30 pieds élevés sur un rocher à pic de près de 200. Les vaincus furent amenés par escouades sur la plate-forme qui dominait le précipice et forcés jusqu’au dernier de se précipiter dans le vide.

Le drame de Mornas n’est pour ainsi dire qu’un type. Des événements du même ordre se sont très certainement passés avec plus ou moins de variantes sur presque tous les, points de la vallée du Rhône pendant toute la période du moyen âge; et l’histoire de cette triste époque n’aurait été qu’un long et lamentable deuil, la honte de la civilisation et le déshonneur de l’esprit humain, sans le secours — on peut même dire le salut providentiel — que la société, menacée d’un retour à la barbarie, trouva dans les hommes d’Eglise et dans leurs puissantes institutions.

Notre intention ne saurait être de parler ici avec quelques détails de l’action civilisatrice de ces grandes associations monacales qui ont couvert tout l’Occident, y ont brillé d’un si vif éclat et jeté de si fécondes semences pendant sept, huit, dix, quelque-

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