CHAPITRE SEPTIÈME
fois même quatorze siècles, c’est-à-dire aussi longtemps que la royauté française et deux fois autant ce qu’a duré la république romaine. Leur histoire, d’ailleurs, a été écrite de notre temps même avec un talent qu’on n’égalera pas (1). Mais, tout en laissant •de côté l’influence prépondérante qui leur est due dans la transformation du monde païen en société chrétienne, on ne sera jamais assez reconnaissant des services de tout ordre qu’elles ont rendus à la science; — on ne dira jamais assez combien la vie de •ces générations successives de moines et de religieux était merveilleusement appropriée à l’étude, à la culture ardente, active, assidue des lettres; — quels trésors d’érudition ils ont conservés, amassés, augmentés, avec cet esprit de suite et cette force puissante que donnent l’abnégation, le renoncement aux biens de la terre et la pratique séculaire du travail impersonnel. On ne jouera jamais trop la touchante modestie de ces hommes de paix, vivant au milieu de guerres continuelles, leurs recherches infatigables, leur pénétration presque surnaturelle et cet amour de la vérité, ce culte désintéressé de la science en dehors de toute satisfaction d’amour-propre et de tout avantage matériel. Malgré les ressources de nos écoles et les perfectionnements de nos sociétés modernes, on se prend quelquefois à regretter les trésors sans «ombre et les garanties précieuses qu’offraient ces grands foyers littéraires aux œuvres les plus élevées de la littérature, de l’histoire et de l’érudition, et à déplorer la perte de cette paisible transmission, pendant plusieurs siècles, d’un héritage moral et intellectuel qui permettait d’entreprendre et de mener à bonne fin les œuvres les plus longues et les plus ingrates. On ne saurait donc trop admirer ces vastes établissements qui furent en même temps des temples et des lieux de retraite, des écoles, des archives, des bibliothèques, des ateliers, des pénitenciers, des hôpitaux, — à la fois maisons de travail et sanctuaires de prière, hôtelleries véritablement chrétiennes ouvertes à tous, vivant et prospérant dans le ca]me et dans la règle au milieu d’une société
(i) Montalembert, les Moines d’Occident. Paris, 1860.
DE LYON A AVIGNON
brutale, ignorante, bouleversée par toutes les violences et souillée par tous les excès.
Nous ne rappellerons ici de ces grandes associations qu’un des* bienfaits matériels qui intéressent particulièrement la vallée du Rhône : c’est l’assistance donnée aux voyageurs qui naviguaient sur le fleuve ou qui suivaient ses rives, et les constructions monumentales utilisées encore aujourd’hui, et qui furent édifiées pour assurer d’un bord à l’autre un passage qui présentait alors les plus graves dangers
L’amélioration de la viabilité fut, pour ces confréries chrétiennes dans le sens le plus élevé du mot, une « œuvre pie ». Bâtir des églises et des hospices le long des routes et des rivières, se dévouer au service des pauvres, des malades et des voyageurs, les assister et les défendre, leur donner tous les secours matériels, — guides, vivres, vêtements, escortes pour continuer leur route, — rendre les chemins praticables, construire surtout des ponts sur les rivières et des maisons de refuge sur leurs berges, telle fut l’œuvre méritoire à laquelle elles sc consacrèrent pendant plusieurs siècles et qui leur a valu dans l’hisloire la désignation de « Frères Pontifes, Frères des Ponts »*
Le nom de Pontifes ( Ponli[iccs t de ponlem facere , constructeurs de ponts) fut donné sous les premiers rois de Rome aux membres du Collège des prêtres, Collegiutn pontificum , qui construisirent le pont Sublicius, et restèrent chargés de l’entretien de tous les autres ponts en charpente établis sur le Tibre, pour mettre en communication les temples construits sur les deux rives; et, de même que l’organisation de nos routes modernes a été calquée sur celle des grands chemins de l’empire romain, c’est bien dans l'institution du Collège des Pontifes qu’il faut rechercher la source de toutes les confréries religieuses du moyen âge spécialement affectées à la construction et à l’entretien des ponts, dont les statuts se sont sans doute beaucoup modifiés avec les changements de mœurs et de religion, mais qui ont cependant conservé, à travers les siècles, le même but et des moyens d’action analogues.