CHAPITRE PREMIER
seur de rennes, pouvant à peine se protéger contre la rigueur des climats et les attaques des animaux, vivant ou plutôt végétant au fond de grottes cachées à flancs de coteaux dans un épais fouillis de ronces et de broussailles ou dans de chétives cabanes isolées au milieu des eaux. C’est l’homme libre, ayant conscience de sa supériorité sur la nature qui l’entoure, occupant la vallée, cultivant la plaine, frayant des sentiers, naviguant fièrement sur les fleuves et sur la mer. La terre lui appartient désormais. Il assiste aux dernières révolutions géologiques du globe. Il voit s’éteindre les volcans de l’Auvergne et se fondre les glaces qui couvraient la basse vallée de l’Isère et les collines du Lyonnais. Il extermine les derniers carnassiers qui lui avaient fait si longtemps la guerre. Il règne enfin dans la plénitude de sa force et de sa volonté.
La nature s’est adoucie comme le climat; elle offre désormais à son maître des conditions de vie, de bien-être et de richesse bien supérieures à celles des âges précédents. A mesure que les grands glaciers se sont retirés, ils ont laissé à nu le sol couvert de boue, de sable fin, de blocs de rochers et de cailloux roulés entrecoupé de distance en distance par d’énormes barrages qui ont emprisonné les eaux résultant de la fusion des glaces. Le grand travail de l’érosion a modelé et remanié tous ces dépôts. Les lacs morainiques se sont comblés, les vallées se sont colmatées, la végétation a peu à peu transformé ce chaos de pierres en bois et en prairies. Les forêts, se propageant de proche en proche, ont recouvert le sous-sol d’un manteau de verdure. Les torrents se sont éteints. Les cours d’eau creusent désormais leur sillon au milieu des déjections de l’époque diluvienne; ils deviennent des fleuves et des rivières, coulent dans un lit régulier, ont un régime déterminé; et les grandes eaux d’inondation seules recouvrent temporairement une zone assez étroite de terres riveraines qu’elles fertilisent plus qu’elles ne dégradent. Elles apportent dans le golfe récemment comblé par les cailloux du diluvium une couche épaisse de limon; et c’est ainsi qu’ont pris naissance ces magnifiques francs bords du Rhône et cette Camargue, en partie en-
LE RHONE PRIMITIF
core inculte, mais que ses irrigations régulières ont déjà bien transformée et qui deviendra certainement un jour l’une des plus riches provinces de la France.
La vallée du Rhône, ouverte sur la mer historique par excellence, est, depuis près de deux mille ans, une des principales voies commerciales et politiques du monde. La civilisation qui a marché, depuis l’origine des temps, de l’Orient vers l’Occident, et qui a suivi ainsi toutes les côtes de la Méditerranée, a fait un brusque détour vers le Nord, à la rencontre de l’embouchure du Rhône, et s’est propagée de proche en proche dans l’étroite vallée qui lui ouvrait le cœur de la Gaule et lui permettait de pénétrer jusque dans les profondeurs du massif des Alpes. L’homme a remonté d’abord le cours du fleuve, puis a tracé des chemins le long de ses deux rives, et, après s’être fixé sur les deux versants du thalweg, s’est établi bientôt, à droite et à gauche du tronc principal, dans toutes les vallées latérales.
L’histoire de ces routes est, pour ainsi dire, celle de la civilisation dans le midi de la France. La première, la plus ancienne, celle qui était pratiquée dès l’origine des temps, alors qu’aucune autre n existait encore, qui se maintient toujours en activité, malgré la concurrence de nos voies modernes de transport, et qui durera très certainement aussi longtemps que les hommes, c’est le fleuve lui-même.
Nous allons le descendre par étapes et nous suivrons, pour ainsi dire au fil de l’eau, depuis la source jusqu’aux embouchures, depuis le glacier étincelant du Gothard jusqu’aux plaines verdoyantes et marécageuses de la Camargue, les diverses révolutions de la nature et des hommes, la naissance, le développement ou la ruine des villes et des populations riveraines, les progrès et les défaillances de leur commerce, de leurs mœurs et do leur civilisation.