CHAPITRE SEPTIÈME
La formation de ces confréries apparaît un peu partout en Europe dès la fin du dixième siècle; mais celle des Frères Pontifes de France fut certainement la plus puissante, la mieux organisée, la plus illustre, tant par sa durée que par le nombre de ses travaux. Les constructeurs, presque toujours anonymes, souvent même inconnus, d’un grand nombre de ponts qui existent encore én France, étaient incontestablement des ingénieurs du plus grand mérite.
C’est réellement la Provence qui a été chez nous le berceau de l’institution; et l’un des premiers ponts, le premier peut-être, bâti par les Frères Pontifes, a bien été celui de Bonpas sur la basse Durance. C’était autrefois un bien mauvais endroit; on l’appelait du nom caractéristique de « Maupas », mauvais passage, et les chroniques de Provence du onzième au treizième siècle nous ont laissé le récit des querelles à main armée que les sires de Cavaillon, de l’Isle et de Noves y entretenaient sans Cesse. A la faveur de ces désordres, des bandes de voleurs avaient à peu près élu domicile dans le pays; et marchands et pèlerins étaient l’objet des traitements les plus rigoureux. Un modeste et pieux personnage du nom de Sibert, aidé de quelr ques compagnons, établit d’abord un petit oratoire dédié à la Vierge-Mère sur la colline de Maupas; puis il quêta à la ronde pour avoir l’argent nécessaire à renlrctien d’une maison de secours; et, après avoir vu plusieurs fois ses chantiers détruits et bouleversés, il finit par assurer, au moyen d’un pont en maçonnerie, le passage de la rivière, et par apporter une sécurité relative sur ces grèves désertes et inhospitalières. Le lieu maudit changea de nom et est devenu « Bonpas ».
Ces ouvriers firent bientôt des recrues. Ils entreprirent alors, et presque simultanément, des œuvres analogues sur tout le cours de la Durance, au bourg de Peyrolles, à Lourmarin, à Mirabeau, à Mallemort, désigné dans les vieilles chartes sous le nom de podium sanguinolcnleum , coteau ensanglanté, et qui était alors un véritable coupe-gorge. Puis, élargissant le champ de leur bienfaisante activité, ils remontèrent le Rhône; et c’est à eux
DE LYON A AVIGNON
que l’on doit la reconstruction du pont de Vienne, sur les ruines de l’ancien pont romain établi deux siècles environ avant notre ère, les premiers travaux du pont de la Guillolière, à Lyon, après l’écroulement du vieux pont en charpente qui eut lieu en 1190, et surtout le célèbre pont d’Avignon.
D’autres groupes de Frères Pontifes, agissant tantôt de leur propre initiative, tantôt sur l’impulsion du pouvoir local, laïque ou religieux, mais toujours avec le concours des aumônes et le produit de leurs quêtes, installaient presque en même temps des chantiers, fondaient des hospices et constituaient ce qu’on appelait partout à cette époque 1’ « œuvre » ou la « fabrique du pont » sur les principaux affluents du Rhône.
Les deux ponts de Montélimar, sur le Roubion et le Jabron, ont la même origine.
Sur l’Isère, le vieux pont de Romans, qui avait été emporté par l’inondation de 1219, mentionnée dans les chroniques sous le nom de « déluge de Grenoble », fut rétabli à l’instigation de Jean de Bernin, archevêque de Vienne et abbé de Romans, qui appela à son aide une brigade de Frères Pontifes-
Dans le département du Gard, aux deux tiers environ de la route qui relie Nîmes à Uzès, à travers un pays bosselé et rocailleux, coupé de distance en distance par de petits bois de kermès, de lentisques et de chênes verts, la rivière du Gardon coule dans une gorge profonde et encaissée. C’était, jusqu’au douzième siècle, un des passages les plus redoutés du Languedoc. Des religieux de l’ordre de Saint-Augustin vinrent alors fonder sur la rive droite de la rivière un prieuré sous le vocable de Saint-Nicolas de Campagnac. Un pont fixe était absolument nécessaire pour le service du couvent et pour la sécurité des voyageurs. L’œuvre était particulièrement difficile dans cette gorge déserte; et les Frères Pontifes de la confrérie du Saint-Esprit appelés par eux ne tardèrent pas à y construire un des plus solides et des plus élégants ouvrages de l’époque.