‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 112 sur 209 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

Mais l’œuvre incomparable des Frères Ponlifes, et qui suflirail à elle seule pour les immortaliser, a été le pont Saint-Esprit sur le Rhône même.

La petite ville qui porte aujourd’hui le nom de Pont-Saint- Esprit s’est appelée dans le principe « Ville Claire », Villa Clara , puis au moyen âge Saint-Saturnin du Port, en souvenir du débarquement de l’évêque Saturnin ou Sernin, qui vint y prêcher l’Evangile au second siècle avant de se rendre à Toulouse

C’était une pauvre bourgade de pêcheurs établie sur la rive droite du Rhône, qui, en cet endroit, n’a pas moins d’un kilomètre de largeur. Les courants y sont très rapides; et, avant que la branche navigable du fleuve fût fixée par des digues submersibles, les eaux se divisaient en plusieurs bras variables, serpentant au milieu d’un véritable archipel d’îlots de graviers et de bas-fonds ne présentant aucune stabilité, se divisant ou se soudant les uns aux autres après chaque période d’inondation. La navigation sur le fleuve y était des plus dangereuses, la traversée à peine assurée par un mauvais bac, les naufrages très fréquents. Le groupe des îles, situé immédiatement en amont de Saint- Saturnin, au confluent du Rhône et de l’Ardèche, aussi torrentiels l’un que l’autre, portait et porte encore aujourd’hui le nom de « Malatra », malus tracius , mauvais passage (l).

L’idée véritablement grandiose d’établir un pont en maçonnerie sur un fleuve aussi indiscipliné et d’une pareille largeur, la médiocrité des connaissances techniques de l’époque, l’intelligence, la fermeté et la netteté de vues dont firent preuve, pendant plus d’un demi-siècle de travaux, les maîtres et ouvriers de cette œuvre magistrale, l’ignorance absolue du nom de l’architecte et

(I) Bruguier-Roure, les Vrait Constructeurs du pont Saint-Esprit, 1872.

DE LYON A AVIGNON

le manque complet de données pour le retrouver, alors que des détails très précis sur la construction et les négociations qui l’ont précédée nous ont été transmis par des actes authentiques, l’intérêt passionné avec lequel la chrétienté a suivi les travaux d’un monument presque unique alors dans le monde, les subventions et les privilèges qu’elle n’a cessé de lui accorder pendant près de cinq siècles, tout a concouru à entourer le pont Saint-Esprit d’une auréole en quelque sorte surnaturelle.

Malgré bien des défauts, inévitables à l’époque où il a été construit, le pont Saint Esprit est réellement une œuvre de premier ordre. Sa longueur est de près de 800 mètres, en deux alignements. Le pont présente ainsi en plan une ligne brisée, en forme de chevron, dont l’angle saillant est opposé au courant. Il avait, dans le principe, vingt grandes arches en arc de cercle d’une trentaine de mètres d’ouverture aux naissances, séparées par des piles massives formant avant-becs, dont la largeur variait de 9 à 11 mètres et dont le pied était défendu, jusqu’à la hauteur de 2 mètres au-dessus de l’étiage du fleuve, par de forts massifs d’enrochements. Les tympans étaient évidés par de petites voûtes offrant un débouché supplémentaire aux eaux d’inondation. Des rampes établies sur les deux rives conduisaient à des bastilles erénelées qui fermaient les deux extrémités du pont. Deux tours placées sur le point saillant du chevron complétaient le système de défense. Dans l’une était érigé un autel en l’honneur de saint Nicolas, patron des bateliers. Au milieu de la troisième arche, du côté de Saint-Saturnin, sur le parapet du midi, se dressait une croix monumentale qu’un coup de mistral a renversée dans le Rhône et qui n’a pas été remplacée.

Comme dans la plupart des grandes constructions du moyen âge, les pierres de taille du pont portaient presque toutes sur leur face des marques de tâcheron. C’était la coutume des maîtres ouvriers de l’époque de signer en quelque sorte leur travail par une lettre, un dessin, un signe caractéristique, — croix, losange, monogramme, feuille, dessin pointillé, attributs de métier et traits de toute nature variés et groupés à l’infini. Il n’y avait pas dans

Page 1