CHAPITRE SEPTIÈME
cet immense amas de pierres un seul bloc important à parement vu qui ne portât la marque distinctive de celui qui Pavait taillé. Le relevé de ces sigles de tâcheron constitue un véritable journal de chantier, une sorte de chapitre de Phistoire de la construction écrit avec le maillet et le ciseau, dont bien des feuillets ont été malheureusement perdus.
Le pont Saint-Esprit marque à peu près dans la vallée du Rhône la limite séparative du Nord et du Midi. Au-dessus, peu ou point d’oliviers; au-dessous et jusqu’aux approches de la mer, Polivier se montre de plus en plus sur tous les coteaux. C'est Parbre de la région méditerranéenne, c’est surtout l’arbre de la Provence. La vallée, jusqu’alors resserrée entre deux lignes de montagnes, s’est élargie. Le fleuve, dont la direction était presque rectiligne, serpente dans la plaine et se divise en plusieurs bras qui baignent de longues îles d’oseraies. Au loin miroitent au soleil les sommets neigeux des Alpes. Le puissant souffle du mistral entretient presque toujours dans l’atmosphère une pureté et une transparence inconnues des pays du Nord, emportant jusqu’aux plus légères brumes errantes, ne laissant partout sur son passage qu’un grand vide profond et clair. On distingue à tous les plans successifs et jusque dans les lointains mille petits détails qui prennent un relief surprenant; et de tous côtés les lignes d’horizon se découpent sur le ciel bleu avec une finesse et une netteté merveilleuses, comme si on les avait dessinées pour le plaisir des yeux avec le crayon le plus délicat.
Mais les plus belles constructions de cette partie de la vallée du Rhône n’appartiennent pas à l’époque gallo-romaine. Ce sont des œuvres du moyen âge; ce sont aussi des œuvres de paix et de bien public. Le pont Saint-Esprit, qui est incontestablement une des plus magistrales constructions du moyen âge, porte au plus haut degré ce double caractère, et par là, il mérite à la fois le respect et l’admiration. Lorsque, entraîné par les eaux rapides du fleuve, on voit peu à peu descendre, dans la grande nappe d’eau qui le baigne, le long alignement de ses arches monumentales, on commence à distinguer, à l’horizon qui
DE LYON A AVIGNON
lui fait face, les tours, les clochers et la silhouette élégante de la ville des papes et des troubadours. C’est le Midi qui commence, avec son ciel bleu, sa gaieté bruyante, son mouvement, sa poésie. Les souvenirs du passé barbare disparaissent. Les violences et la dureté de l’époque romaine sont oubliées, et on entre en pleine renaissance italienne dans la douce atmosphère de l’art, du plaisir et de la civilisation. Le pont SaintrEsprit, sur le Rhône, est réellement la porte d’entrée de la Provence.