‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 115 sur 209 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

riens classiques ne font cependant aucune mention du Ventoux.

La petite chapelle qui couronne le Ventoux parait avoir été bâtie dans les dernières années du quinzième siècle par Pierre de Valétariis, évêque de Carpentras, neveu du pape Sixte IV. On y établit un ermite qui gardait précieusement un reliquaire contenant, d*après la tradition populaire, un important morceau de la vraie croix et quelques objets précieux pour le culte et sur lesquels les calvinistes firent main basse pendant les guerres de religion.

A moitié ruinée, elle fut restaurée, presque reconstruite à la fin du dix-septième siècle. C’était de tout temps un lieu de pèlerinage pendant les calamités publiques. Lors de la peste de 1518, la ville d’Avignon, conduite par Joachim de Sade, l’un de ses consuls, se transporta en masse au sommet du Ventoux pour implorer de Dieu la cessation du fléau. Aujourd’hui encore, la population de la plaine fait régulièrement chaque année l’ascen sion de la montagne, le 14 septembre, et y fête l’exaltation de la Sainte-Croix.

11 est assez ordinaire qu’un oratoire moderne marque la place de quelque temple antique et soit en quelque sorte greffé sur les substructions de son prédécesseur ruiné ou disparu. Les édifices se superposent ainsi comme les religions. Il est donc assez probable qu’à côté, au-dessous peut-être de la petite chapelle de Sainte-Croix, des fouilles intelligentes mettraient au jour les fondations ou quelques débris de l’ancien sacellum païen consacré au dieu topique ou au génie particulier du Ventoux. Tout comme au sommet des Alpes Pennines, des Pyrénées, et sur le haut plateau du Puy de Dôme, il devait y avoir, sur ce faîte presque toujours balayé par les terribles rafales d’un vent furieux, quelque autel votif, quelque monument plus ou moins rudimentaire où l’on venait implorer sa clémence. Le vent dominant de la Provence, si bien nommé le mistral ( maëatral , magistral), règne en effet en maître sur ces hauteurs; il ne devait pas inspirer moins de crainte et n’avait pas moins de droit à un culte propitiatoire que le vent de Cers du Languedoc, le Circius , qui souffle avec tant de vio-

lence dans la vallée de l’Aude, et auquel l’empereur Auguste avait fait bâtir un temple dans la capitale même de la Narbonnaise. Les archéologues locaux cependant, dont on ne saurait méconnaître ni le zèle ni la sagacité, n’ont fait jusqu’à ce jour que d’assez médiocres trouvailles. A peine quelques fragments de poterie et de verre irisé en forme de cornets à bouquins, dispersés sur la pente de la montagne la plus facile à gravir, et qui paraissent avoir été des débris de grossières trompes de chasse ou d’appel, appartenant aux anciens bergers; et une stèle funéraire, avec inscription gallo-romaine du second siècle, rappelant une concession de famille dans un terrain public. C’est peu, sans doute. C’en est cependant assez pour permettre d’aüirmer qu’une population plus ou moins clairsemée a occupé ou parcouru tout au moins la haute montagne dans les temps anciens. Tous ces débris de poterie, qui dessinent en quelque sorte le sentier qui conduit au sommet, ont un caractère votif assez prononcé; et si, comme tout le fait supposer, c’étaient des offrandes à la divinité topique du Ventoux, on est assez naturellement conduit à placer le but du pèlerinage antique au faîte même de la mon tagne, à peu p ‘ès à l’emplacement de l’oratoire du moyen âge, à côté de l’observatoire moderne.

II faut monter au sommet du Ventoux pour savoir réellement ce que c’est que le mistral. Certains jours de tempête, le danger est tout à fait sérieux. Les nuages traversent l’air avec une vitesse effrayante, se plaquent et se déchirent en lambeaux contre les parois de la montagne qu’ils enveloppent et découvrent tour à tour. On doit se blottir contre les anfractuosités de la roche,, se cramponner aux pierres souvent roulantes, aux racines, aux moindres saillies pour ne pas être enlevé. L’ouragan dure quelquefois une semaine entière; il courbe, déprime, brise les branches des arbres, déchiquette les feuilles des plantes herbacées les plus humbles, déchausse leurs racines, dessèche le sol qui les nourrit, désagrège les rochers, les réduit en pierrailles et en •mporte les débris souvent assez volumineux dans des tourbil-

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