‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 116 sur 209 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

Ions de poussière qui aveugle et blesse même quelquefois les mains et le visage comme de petits projectiles lancés par un bras assez vigoureux. Le bruit est effroyable. Aux sifflements aigus se mêlent de véritables mugissements, des détonations sourdes, des crescendo formidables qui couvrent les voix les plus perçantes. Le vent atteint parfois la vitesse et la force des ouragans, — 25 mètres par seconde; — et c’est par séries plusieurs fois répétées dans le cours d’une même année qu’il se déchaîne ainsi, laissant sur le sol, après chacune de ces crises terribles, un amonceUement de fragments de roches et de débris végétaux, et découvrant de tous côtés, à perte de vue autour de la montagne pelée, une atmosphère d’une limpidité parfaite.

Cette merveilleuse transparence de l’air est la conséquence, on peut même dire la compensation bien méritée du mistral. Il n’y a pas d’ailleurs de mal absolu dans la nature; et si la vallée inférieure du Rhône n’était pas ainsi soumise périodiquement à un courant d’air énergique, si les miasmes que dégage la région marécageuse n’étaient pas régulièrement balayés à la mer et entraînés très loin au large, les fièvres paludéennes, qui sont toujours à l’état endémique dans la Camargue et dans les plaines d’Arles et d’Aigues-Mortes, ne tarderaient pas à remonter de proche en proche vers le Nord. En somme, malgré sa violence et les dégâts qu’il occasionne, le mistral n’est pas, comme on l’a dit trop souvent, un fléau de la Provence. C’est une gêne sans doute, quelquefois une cause de souffrance, mais c’est avant tout un précieux agent d’assainissement.

Il pleut beaucoup sur le Ventoux, et malgré cela le sol de la montagne se maintient presque toujours dans un état de sécheresse presque absolue. La quantité d’eau annueUe qui tombe sur le Ventoux varie de l œ ,50 à 2 mètres. C’est deux fois plus que la moyenne de la France. Il n’en faudrait pas tant sur un sol granitique, schisteux ou même formé de roches mélangées, pour entretenir une certaine fraîcheur et même l’humidité. Mais le Ventoux est une masse énorme de calcaire fissurée et crevassée

de toutes paris. Les pluies môme diluviennes y sont absorbées très rapidement comme par un filtre, et l'évaporation de l’eau qui pourrait séjourner à la surface du sol y est encore activée par Faction desséchante du vent et du soleil. Toute celte eau pluviale cependant, de môme que celle qui provient de la fonte de la neige, ne peut pas ôtre perdue; et presque au sommet, à 1,788 mètres d’altitude, 123 mètres par conséquent au-dessous de la crôte supérieure, jaillit un petit filet intarissable qui se perd bientôt dans les crevasses, — la Fontüole, — dont la température constante est de 5 degrés centigrades, précieuse ressource pour les touristes et les habitants de l’observatoire. Cette Fontfiliole provient en grande partie de la fonte des neiges, bien qu’il n’y ait pas de neige pendant la moitié de l’année.

Trois autres petites fontaines sont échelonnées sur la montagne à diverses hauteurs : la source de la Grave et celle de l’Angel, sur le versant Sud, la source du mont Serein, un peu plus abondante, à 1,450 mètres sur le versant Nord. Elles serpentent un moment à flanc de coteau, donnent naissance à de petites oasis de verdure, entourées de toutes parts par les pierres roulantes et les rochers, et servent pendant l’été à abreuver les troupeaux de moutons.

De l’autre côté, au bas de la montagne, faisant face au Nord- Ouest, s’échappe la source du Groseau, miniature de la fontaine de Vaucluse, très intermittente aujourd’hui, mais qui certaine ment avait autrefois, lorsque la montagne était boisée, un débit très considérable et surtout plus régulier. C’était, en effet, on se le rappelle, à l’époque romaine, la source alimentaire de deux villes importantes, Vaison et Orange; et bien avant la conquôte, le dieu topique de la fontaine ( Graselos , TpdtafXoç, Groseau) était l’objet, de la part de la population gallo-grecque, d’ün culte très suivi.

Mais la plus grande partie de l’eau qui tombe sur le versant méridional du Ventoux est entièrement absorbée par la masse poreuse de la montagne et ne reparaît plus à sa base. Cette eau chemine souterrainement dans la plaine; et les assises néoco-

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