‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 120 sur 209 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

tives vinssent se fixer aux environs mêmes des sources, arrêtées par cet élément de feau qui répond à tant de besoins de la vie. Un très grand nombre de villes celtiques ont ainsi commencé sur le bord de ces fontaines que Ton adorait sans leur donner de nom, comme les rochers arides ou les montagnes boisées au pied desquels elles jaillissaient. Le sentiment de reconnaissance que les premiers habitants éprouvaient pour cette eau bienfaisante, qui abreuvait leurs troupeaux et fécondait leurs cultures, prit insensiblement le caractère d’un culte dont la forme simple et vague dans le principe, comme toutes les religions naïves à peine distinctes de la nature qui les inspirait, se transforma peu à peu en pratiques régulières et en dévotions très formalistes. Un dieu tutélaire présidait ainsi aux destinées de chaque ville et devenait son génie local. On le considérait souvent comme son fondateur, et on avait recours à lui comme à un protecteur naturel, conditor , numen , tutela.

Ce culte des sources était partout le même. Le rite principal était l’ablution. Les fidèles se trempaient les mains dans l’eau sainte et s’en mouillaient silencieusement les yeux, le front et les lèvres. Les plus fervents, les bras ouverts, dans Pattïtude des « orantes », récitaient des prières presque toujours gracieusement rythmées et même « rimées » que le temps a malheureusement emportées avec les religions naïves qui les inspiraient, et dont on croit retrouver un écho dans l’invocation toute païenne qu’Ausone adressait à la source sacrée de sa patrie. Tous, riches ou pauvres, allaient déposer quelque offrande proportionnée à leur fortune dans le sanctuaire consacré au dieu. On l’aimait, ce dieu, et on lui parlait comme à un génie bienfaisant, presque domestique; on l’avait pour ainsi dire à sa portée; on le trouvait plus sympathique et plus attentif qu’un grand dieu officiel aux petites choses des petites gens. C’était presque un ami, un confident et, comme on le disait alors dans un langage véritablement touchant, un dieu « rapproché », proxumus , proxumi , proximi. (Inscr. Nemaus. pass.). Les plus fortunés élevaient dans l’enceinte sacrée de petits autels votifs, arae , arulæ , ou suspendaient aux murs du

temple des tablettes de bois ou de bronze, quelquefois peintes, sur lesquelles leurs noms étaient inscrits. Pour cela, ils avaient ordinairement recours à des marbriers, marmorarii, ou à des ciseleurs sur pierre ou sur métaux dont les échoppes et les ateliers entouraient l’area du temple, comme on le voit de nos jours autour des sanctuaires spécialement vénérés. Les humbles et les pauvres se contentaient de faire des libations de lait, de vin ou d’eau pure puisée souvent dans la fontaine ellemême, sur un des autels rapprochés de ses bords; ils composaient quelquefois eux-mêmes, en l’honneur du dieu, des distiques ou des quatrains de remerciements dont la métrique et l’orthographe souvent aventureuses faisaient sourire les riches plus lettrés qui visitaient le sanctuaire; et ils les crayonnaient ensuite de leur main sur les murs et les colonnes du temple, avec celle naïve et touchante confiance qui a fait de tout temps la force des hommes de foi. Presque tous enfin, avant de se retirer, jetaient en manière d’offrande, slipes , dans le creux de la source, des monnaies de bronze, d’argent ou d’or que l’on a retrouvées souvent en très grand nombre mêlées à des bijoux, bagues, fibules, bracelets, pierres gravées, ou même à de petits objets sans valeur, vases de terre ou de verre, etc., offerts par des gens de petite condition qui semblaient s’excuser de la pauvreté de leurs dons (... pro copia ... pro mediocrilaie sua , comme le disent souvent les inscriptions antiques), et qui sont, en même temps qu’un témoignage de la piété de nos ancêtres, une des richesses do nos collections gauloises, grecques ou romaines.

Tel était le culte de ces fontaines sacrées, que la race celtique avait divinisées de très bonne heure, auquel les Grecs et surtout les Romains, préoccupés de ne jamais froisser les coutumes, les mœurs et les institutions des peuples conquis, n’apportèrent jamais aucune entrave, qui dut à celte tolérance et presque à ce patronage de pouvoir traverser sans encombre l’ère du polythéisme officiel et même celle des religions orientales, et qui, dans bien des endroits et en particulier à la Fontaine de Vaucluse, empruntait à l’ombre de la forêt, au mystère de la grotte, à la pureté et

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