‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 121 sur 209 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

à l’abondance d’une eau merveilleuse un charme délicat et un véritable parfum de poésie.

La véritable divinité de la Fontaine de Vaucluse est beaucoup plus moderne et surtout plus réelle.

Vaucluse & retenu le nom chéri de Laure (i)

et avec le nom de la belle Laure de Noves, celui de François Pétrarque, son glorieux et immortel amant. Ces noms sont sur les lèvres de tous les Provençaux. Les poètes, les rêveurs, tous ceux dont le cœur et l’esprit sont ouverts au culte de l’idéal, de la beauté, du génie ou de la vertu, connaissent la Thébalde de Vaucluse. Dans cette retraite sauvage et presque sacrée, on se sent réellement pénétré d’une émotion délicate, en quelque sorte supérieure, et on se plaît à évoquer de nobles et pieux souvenirs. Aujourd’hui encore, après plus de quatre siècles, la célèbre Fontaine est en quelque sorte la Mecque provençale de la poésie et de l’amour.

Notre intention ne saurait être ici de donner même un résumé de la vie et des travaux d’un homme dont le fécond et multiple génie, l’âme ardente et l’action puissante sur les hommes de son temps ont trouvé à plusieurs reprises des historiens érudits et d’éloquents panégyristes. La gloire que Pétrarque a recueillie de son vivant ne l’a pas abandonné après quatre siècles. Si l’auteur du Canzoniere a beaucoup écrit, on a encore plus écrit sur lui. La Bibliothèque nationale de France possède une série d’admirables manuscrits de ses œuvres latines, si nombreuses et si variées. Celle du Louvre est plus riche encore et ne renferme pas moins de huit cents volumes relatifs à sa vie, à son rôle politique,

(1) Lamartine, Médit., III.

à l’analyse de ses ouvrages, collection unique au monde qu’un érudit professeur de Padoue avait réunie avec autant d’intelligence que la passion et que la France a pu heureusement acquérir, quoique à grands frais, en 1829.

Lorsque l’abbé de Sade publiait en 1764 ses « Mémoires pour la vie de François Pétrarque », il avait déjà plus de vingt devanciers. Tout semble donc avoir été dit et écrit sur le grand Toscan; et cependant, malgré la clarté des textes et des documents, l’autorité des écrivains les plus consciencieux et les aveux sincères de Pétrarque lui-même, les subtilités de la critique ont à plusieurs reprises entretenu une sorte d’équivoque sur la réalité de l’amour qui a tenu une si grande place dans le cœur de l’illustre poète et sur l’existence même de la femme qui en a été l’objet. On n’a vu dans cette passion de toute une vie, l’une des plus touchantes et des plus durables qui aient existé peut-être au monde, qu’une légende, une fiction ou un thème à variations sur lequel Pétrarque se serait exercé pour broder les sonnets de son Canzoniere , quelquefois même un jeu de mots, le nom de Laure, laura, signifiant pour lui le laurier poétique qui devait le couronner au Capitole.

Pétrarque était fils d’un proscrit de Florence. Comme Dante Alighieri, il appartenait au parti gibelin; comme lui, le rêve politique qu’il poursuivit pendant sa vie entière, le dogme auquel il consacra toutes ses forces et le meilleur de son génie, pour lequel il écrivit pendant plus de quarante ans un nombre incalculable de lettres, de dissertations, d’églogues, d’entretiens, de pamphlets, de traités de toute nature, fut la résurrection de la patrie italienne. Il ne cessa d’appeler à Rome le pape et l’empereur. 11 voulait les y voir tous deux rois, indépendants, trônant côte à côte dans la ville de saint Pierre et des Césars, l’un au sommet de la hiérarchie politique et militaire, chef de la société civile, l’autre gouvernant les âmes, chef de la société religieuse. C’était pour lui les deux grands pouvoirs, dérivant directement de Dieu, devant lesquels devaient disparaître et s’effacer toutes les puissances de la terre et surtout les petits états italiens déchirés par de sanglantes rivalités. Rome était pour lui une ville sacrée, pré-

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