CHAPITRE HUITIÈME
destinée, de tout temps marquée par Dieu pour dominer et conquérir le monde. Le peuple romain devait être toujours le peuple roi; la langue latine, la langue universelle; et c’est pour cela qu’il s’absorba pendant plus d’un demi-siècle dans l’étude passionnée des classiques anciens. Il ne les quittait pour ainsi dire pas. C’était un lecteur infatigable, un copiste merveilleux. Son érudition était immense, sa mémoire prodigieuse. Il possédait des auteurs qui ont été découverts depuis dans des palimpsestes, après des éclipses de plusieurs siècles. Il en possédait peutêtre que nous avons perdus. On sait qu’il a rendu aux lettres des manuscrits précieux, qu’il a retrouvé des fragments considérables des meilleurs classiques, entre autres l’institution oratoire de Quintilien, et une partie des lettres et des discours de Cicéron qui, sans lui, ne seraient probablement pas venus jusqu’à nous.
Pétrarque avait pour correspondant et ami Boccace, non moins fervent admirateur que lui des lettres antiques, et dans lequel on n’a vu quelquefois à tort que l’auteur licencieux du Décaméron , mais qui était en fait un érudit et un humaniste comme la première Renaissance seule en a produit. Leur objectif à tous deux était la résurrection de l’antiquité romaine sous toutes ses formes, et surtout de celte belle langue morte qu’ils ne cessaient d’admirer et de pratiquer même dans leur correspondance familière.
Il y avait sans doute dans cette tentative quelque chose d’un peu artificiel .L’erreur était cependant assez naturelle. La langue latine était, en effet, l’idiome universel des lettres, des sciences, de l’Eglise, des affaires. Pétrarque voulut en faire la langue usuelle^ et s’il composa le Canzoniere, comme Bocace le Décaméron , en italien, çe n’a été pour ainsi dire qu’un accident de sa vie littéraire qui a eu du reste l’heureux résultat de contribuer à la formation de la langue italienne, jusque-là absolument incorrecte et manquant de règles, de précision et d’unité. Le Canzoniere , d’ailleurs a été écrit surtout pour des femmes, on peut même dire pour une femme; il devait naturellement avoir un très grand
succès dans toutes les petites cours élégantes du pays latin, italiennes ou provençales, et dans la haute société du quatorzième siècle, très raffinée, spirituelle, passablement corrompue et n’ayant qu’une religion superficielle et peu sérieuse. C’est par là qu’il a conduit son auteur au Capitole. Mais, en réalité, Pétrarque fut un lettré d’une plus haute portée et d’un plus grand caractère. Ses plus belles œuvres et ses plus nombreuses ont été écrites en latin; et c’est par le latin qu’il a conquis sa renommée dans toute l’Europe et qu’il y a répandu les trésors de son immense érudition.
La personnalité morale de Pétrarque est encore plus remarquable. Cet homme, que l’on a dépeint souvent comme un poète maniéré et frivole, une sorte de troubadour et d’amoureux transi, avait par-dessus tout une âme profondément religieuse et pénétrée de ce que la morale et les dogmes chrétiens ont de plus grand, de plus noble et de plus pur. Sa vie, traversée par un amour malheureux, a été une longue souffrance. A part quelques écarts de jeunesse et quelques bouffées d’orgueil que les marques d’admiration unanimes de ses contemporains, son universelle renommée et la gloire bruyante recueillie de son vivant permettent bien d’excuser, il a donné pendant un demi-siècle l’exemple de vertus supérieures. Ses grandes consolations furent l’étude constante des lettres, la méditation religieuse, la prière, les exercices continus d’une sincère piété; et dans les intervalles d’une vie souvcnTerrante et toujours agitée, la retraite de Vaucluse a été pour lui, a diverses reprises et pendant de longues années, non seulement un sanctuaire de travail, mais un asile de pénitence très sévère.
Tel était l’homme. Patriote et érudit, amant et poète, chrétien fervent et discipliné, utopiste peut-être, mais essentiellement sincère et convainvu.
Les documents sur Laure de Noves sont d’ailleurs nombreux et précis. On possède des actes authentiques sur sa naissance, son mariage, sa mort. On a son contrat de mariage et son testament, plusieurs de ses portraits. Grâce à Pétrarque, on connaît