CHAPITRE HUITIÈME
les moindres traits de sa vie et de sa figure, et le personnage peut être fidèlement reconstitué.
Laure était la fille d’un petit gentilhomme de Provence, Audibert de Noves. Elle naquit à Noves en 1308, y fut mariée le 16 janvier 1325 à un riche bourgeois et négociant d’Avignon, mourut le 5 avril 1348 de cette peste noire, dite « peste de Florence », si dramatiquement décrite par Boccace. dans le Décamé ron, et qui ravagea le tiers de l’Europe. Elle fut inhumée le lendemain, près de sa demeure, dans l’église des Cordeliers.
La première rencontre de Pétrarque et de Laure est connue de tous. C’était le 5 avril de l’année 1326, un vendredi saint, à l’église du couvent de Sainte-Claire, dans une petite rue, au cœur d’Avignon, aujourd’hui la rue de la Masse. Pétrarque était non seulement d’un tempérament très religieux, mais il appartenait, en sa qualité de clerc régulièrement pourvu d’un bénéfice, à la grande famille de l’Eglise. Très recherché pour ses qualités brillantes et l’élégance de sa personne, il vivait dans ce milieu de la cour pontificale, délicat et raffiné, à la fois mondain et dévot, qui conservait encore quelque chose de ces cours d’amour du siècle précédent, et où les femmes continuaient à exercer l’irrésistible empire de la grâce et de la beauté. Son âme un peu mystique, son âge — il avait vingt-quatre ans, et Laure dix-huit, — la soudaineté de l’apparition de cette jeune femme en prière, d’une élégance et d’une séduction infinies, la poésie du lieu, la solennité même de cette semaine douloureuse qui semblait bien faite pour voir naître un amour qui devait être malheureux, tout contribuait à l’éclosion d’un sentiment profond et tendre.
L’amour du poète s’éveilla subitement en même temps que son génie; et cet amour ne le quitta plus. 11 aima Laure pendant vingt et un ans, et la pleura dix ans après qu’elle fut morte. 11 se souvenait encore d’elle à ses derniers jours. Laure ne fut pas insensible à cette adoration passionnée et fidèle; mais on sait à n’en pas douter — et Pétrarque lui-même ne craint pas de l’avouer — que ses instances, ses supplications furent toujours vaines.
qu’elle ne se départit jamais d’une très grande réserve et que, malgré le trouble de son cœur, elle ne lui donna d’autres gages qu’une tendre compassion. « Je ne suis pas ce que tu crois », lui dit-elle un jour simplement pour modérer l’expression trop vive de son langage. Et depuis lors, Pétrarque se tut. 11 écrivit au lieu de parler, et c’est ainsi que commença le Canzoniere.
Heureuse et Gère d’avoir contenu la passion ardente de Pétrarque dans les limites du respect, Laure put l’admettre dans son intimité, reprenant toujours sa rigueur pour arrêter de nouvelles et passagères entreprises, passant sa vie à le repousser et à lui pardonner, sans jamais lui accorder de réelles faveurs. Elle se défendit pendant vingt ans sans un jour de faiblesse. « Aucune prière ne l’émut, dit Pétrarque, aucune caresse ne triompha d’elle; elle garda son honneur de femme, et, malgré son âge, malgré le mien, malgré beaucoup de circonstances qui auraient fait fléchir même un cœur aussi dur que le diamant, elle resta ferme et inexpugnable. » Le poète dut se contenter de faire pleuvoir sur son idole un déluge de canzoni , de sonnets, de sextines et de bal lades, que celle-ci, du reste, ne comprenait pas très bien. Laure, en effet, ne parlait pas l’italien. La langue du Canzoniere était de création nouvelle et l’aimable cardinal Colonna, l’ami dévoué de Pétrarque et de la famille de Sade, ne trouvait pas mauvais de ^e prêter à un commerce de galanterie littéraire en lisant à là jeune femme et en lui traduisant en roman, qui était sa langue maternelle, les plaintes un peu alambiquées et subtiles du poète.
L’impression trop vive des charmes extérieurs de Laure paraît s’être un peu calmée avec le temps; et l’épouse fidèle d’Hugues de Sade avait trouvé, d’ailleurs, le plus sûr des calmants pour elle et pour son amant dans la continuité d’une respectable maternité. On se rappelle qu’elle eut onze enfants. Laure, du reste, vieillissait un peu; et sans cesser de l’aimer Pétrarque s’en apercevait. Cet amour se transforma alors d’une manière véritablement touchante. Pétrarque l’exprime d’une façon charmante dans une de ses poésies : « Notre jeunesse fleurie et verte, ditril, s’écoulait; je sentais déjà s’attiédir le feu qui brûla mon cœur, et j’étais