CHAPITRE HUITIÈME
arrivé à l’âge où la vie descend jusqu’à ce qu’elle tombe. Déjà ma chère amie commençait à se rassurer peu à peu contre ses soupçons. Sa douce honnêteté tournait en jeu mes peines cruelles. Le temps approchait où l’amour se rencontre avec la chasteté, où il est permis aux amants de s’asseoir l’un à côté de l’autre et de se raconter leurs aventures. »
Aussi, lorsqu’au bout de vingtrdeux ans il apprit la mort de celle qu’il aimait, il avait déjà détaché de sa main le premier anneau de la chaîne qui l’unissait à elle. Le temps et sa volonté avaient attiédi son amour sans l’user; il n’en restait plus qu’une flamme douce dont le rayonnement éclairait sa vie, mais ne la troublait plus. Il la pleura, mais sans amertume, souffrant moins de sa mort qu’il n'avait souffert autrefois de sa froideur et de ses dédains. Sa tristesse prit alors un caractère plu» mâle, et sa pensée, affranchie désormais du soupçon même d’un désir, s’élança plus librement vers l’ombre de Laure, qu’etle ne s’était jamais élancée vers Laure vivante. Il n’y avait plus de mari, plus d’enfants, plus de lois sociales, plus de barrière qui les séparait. Leurs âmes pouvaient enfin se rejoindre. Le poète spiritualiste, jusque-là gêné et meurtri par la réalité, retrouvait le droit de s’abandonner à l’ivresse de ses rêves et d’entourer son amante d’une tendresse idéale.
La religion seule le consola en lui ouvrant les perspectives infinies des espérances immortelles. Morte, en effet, il ne la perdait pas, puisqu’il ne perdait que son corps. Morte, elle lui inspira des accents plus pénétrants et d’une poésie plus élevée que pendant le cours de sa vie troublée et toujours enfiévrée des regrets de la séparation. Il ensevelit alors la chère mémoire dans le plus profond de son cœur et ne pensa plus qu’à l’étude, à ses amis et à Dieu. « Je la revois, disait-il, plus belle et moins altière. Mon âme, qui a si souvent brûlé pour elle, désireuse d’aller avec elle, ouvre ses deux ailes; mais elle est trop élevée pour mon poids terrestre. Heureux le jour où, sortant de ma prison d'ici-bas, je laisserai, brisée et dispersée, cette pesante, fragile et mortelle enveloppe. » — « Belle dame, lui dit-il ailleurs,
tu as dormi un court sommeil. Maintenant, lu t’es réveillée parmi les esprits élus, là où l’âme s’unit à son Créateur. »
Une certaine école d’historiens — et même dc9 historiens locaux — ont eu la triste pensée de flétrir la mémoire de Laure et de traiter l’amour de Pétrarque comme une intrigue vulgaire et équivoque.
D’autres auteurs, sous les dehors d’une apparente critique, et par suite de cette tendance assez naturelle qu’on a de juger un peu trop des personnages d’après le milieu dans lequel ils vivent, ont aussi contribué à amoindrir et à rabaisser le caractère de Laure de Noves. La société dans laquelle elle vivait était brillante, frivole et quelque peu corrompue. Jeune, belle et riche, elle devait naturellement y être courtisée. Pétrarque, de son côté, avec sa double auréole de poète et de proscrit, sa nature ardente, ses grâces naturelles et même ses fonctions demi-ecclésiastiques qui lui permettaient de vivre dans le monde, tout en étant l’ami et le familier des papes et des cardinaux, se présentait sous un aspect tout à fait romanesque, en amoureux des plus séduisants.
Cette société, à la fois galante et religieuse, avait conservé quelque chose de ces fameuses cours d’amour des deux siècles précédents, dont les reflets étaient encore si brillants en plein quatorzième siècle, dans cette première Renaissance de la cour pontificale d’Avignon. Il n’est donc pas étonnant qu’avec un peu d’imagination on ait pu voir dans Laure une de ces femmes un peu faciles de l’époque chevaleresque de la « gaie science », dont la beauté inspirait la muse des troubadours, qui recevaient à visage découvert et le sourire aux lèvres les hommages souvent assez hardis de leurs vassaux de cœur, et dont le nom, le rang et les charmes étaient célébrés avec une tendresse quelquefois un peu intempérante, dans cette jolie langue néo-latine, mère de notre idiome romano-provençal.
Laure valait mieux que cela. L’homme qu’elle a aimé pendant vingt ans n’étail ni un troubadour ni un coureur d’aventures, mais le plus illustre, le plus séduisant et peut-être le plus recherché de son temps; et elle savait qu’elle en était passionnément