CHAPITRE HUITIÈME
aimée. Chaste et fière, elle a élevé son cœur au-dessus des joies de la terre. Son amour est resté absolument pur; et, malgré la violence d’une passion partagée, elle a su inspirer à son illustre amant un sentiment du même ordre, sans aucune espérance de possession. Ce fut sa gloire. On ne pouvait aimer une telle femme, une âme si droite, une intelligence si élevée, un caractère si ferme, sans devenir meilleur à son contact et sans s’élever avec elle au-dessus des vulgarités de la vie. « Le peu que je suis, déclare Pétrarque dans son Traité sur le mépris du monde, je le suis par elle; si j’ai un peu de renommée, de gloire, jamais je n’y serais arrivé, si la faible semence de vertu que la nature avait placée dans mon cœur n’avait été développée par cette noble affection... Elle m’a séparé de la société du vulgaire; elle a été mon guide dans toutes mes voies; elle a aiguillonné mon génie languissant et excité mon esprit engourdi. »
Il est impossible de faire de Laure un plus bel éloge. La vérité est qu’elle fut pour Pétrarque la providence de sa jeunesse; qu’elle le détourna des plaisirs bruyants et grossiers, et l’arracha aux dissipations d’une société corrompue. Sa vertu, son héroïsme ont contribué pour une large part au développement de son génie. Sans elle, le Canzoniere n’existerait pas, et peut-être aussi les œuvres les plus sérieuses de l’illustre Toscan, qui n’aurait jamais osé lui offrir un amour obscur et sans gloire. Aucune femme, sans doute, n’a été plus et mieux aimée, mais aucune ne méritait mieux de l’être. On peut croire aussi qu’il en est peu qui aient eu à subir de plus terribles luttes intérieures. Elle sut résister à une passion noble, sans doute, mais qui, satisfaite, aurait perdu tout son prestige. Elle est sortie victorieuse de cet admirable combat, donnant ainsi au monde l’un des plus merveiUeux exemples de tout ce que le cœur de la femme contient d’héroïsme et de vertu lorsqu’il est à la fois possédé par un amour sincère, chevaleresque et idéal, soutenu par la foi religieuse et dirigé par le sentiment profond du devoir (1).
(i) Méziéres, Pétrarque , 1868. — Cf. Pétrarque, pass .