CHAPITRE NEUVIÈME
opposée, un rocher, un massif d’arbres en taillis, la moindre cause accidentelle provoque quelques remous et donne naissance à une de ces zones tranquilles plus ou moins étendues qu’on appelle des « mortes eaux ». La vallée s’élargit alors peu à peu. Trois grands affluents torrentiels du Rhône, — l’Ardèche, l’Aigues, la Cèze, — sans compter un nombre assez considérable de petites rivières secondaires, augmentent à la fois le volume de ses eaux et celui de ses atterrissements. Le courant du fleuve, influencé par ces apports latéraux, se divise en deux ou trois bras. Les vases, les graviers et les sables se déposent de plus en plus ;et le lit majeur est encombré d’îlots et de bas-fonds, qui ont été jusqu’à ces derniers temps une gêne sérieuse pour la navigation.
D’une manière générale, l'examen de toutes les cartes anciennes semble indiquer que le courant du fleuve a une tendance à se porter du côté de la rive droite. C’est le contraire qui a lieu aujourd’hui. Le bras navigable du fleuve, les grandes profondeurs, les eaux rapides se trouvent sous les murs mêmes d’Avignon, qui est et doit rester une des principales escales de la batellerie. Mais ce résultat tout à fait artificiel est dû aux travaux entrepris depuis une cinquantaine d'années pour assurer et régulariser la navigation du fleuve.
Il y a à peine un demi-siècle, le bras du Rhône qui longe Avignon était une simple « lône » presque atterrie en temps de basses eaux, à peine navigable par les eaux moyennes. La batellerie passait de l’autre côté de l’île de la Barthelasse, au pied de la tour de Philippe le Bel, sous les murs de la Chartreuse de Villeneuve et du fort Saint-André. Les vieilles gravures du Rhône au devant du château des Papes, et la série si connue des tableaux du peintre Vernet, l’une des gloires d’Avignon, représentent invariablement les tartanes, les allèges, les trains de radeaux amarrés ou naviguant le long d’un chemin de halage sur la rive droite, tandis que la rive gauche, à peu près déserte, est figurée comme une sorte de lagune morte, entrecoupée de terrains vagues, de bancs de gravier et d’oseraies.
AVIGNON
La situation est loulc différente aujourd’hui. Le bras de Villeneuve a été complètement barré. On a établi en tête de l’île, au point où le Rhône se sépare en deux branches, une digue divisoire de 1,800 mètres de longueur, élevée à 3 mètres au-dessus des plus basses eaux. La presque totalité du cours du Rhône suit ainsi la digue directrice de la Barthelasse et passe désormais dans le bras d’Avignon. L’ancien bras navigable et navigué de Villeneuve est condamné. Ce n’est plus qu’un « Rhône mort », délaissé par la grande batellerie, accessible seulement aux petites embarcations des pêcheurs et faisant tourner le long des rives les grandes roues pendantes de quelques moulins.
Il faut se représenter le Rhône affranchi de ses digues, coulant à pleins bords entre ses berges naturelles, remplissant son lit majeur, inondant même sur une certaine étendue les terres riveraines, pour se faire une idée de l’aspect et de la topographie d'Avignon aux premières époques de l’histoire. La Sorgues, qui se divisait alors comme aujourd’hui en plusieurs ramifications, se perdait, avant d’arriver au Rhône, dans des marécages plus ou moins profonds. La Durance elle-même, dont le confluent était beaucoup plus rapproché d’Avignon, inondait, à la moindre crue, tous les terrains d'alluvions aujourd’hui merveilleusement cultivés qui s'étendent au midi de la ville. Le rocher des Doms seul émergeait de la plaine en grande partie noyée, s’avançait dans les eaux comme un éperon et dominait l’une des plus vastes étendues de territoire que l’on puisse embrasser : — à ses pieds, les étangs et les méandres du fleuve qui les alimentait; en face, les premières ondulations des Cévcnnes; au sud et à l’est, la large vallée de la Durance; et tout autour, à l'horizon, les Alpes, les Pyrénées, les lagunes d’Arles, la mer.
Certains archéologues, qui agrémentent quelquefois leur science