CHAPITRE NEUVIÈME
souvent aride par un peu d’imagination, affirment qu’il devait exister, dans les temps de la préhistoire, sur la plate-forme du rocher des Doms, un temple consacré à Hercule. La vérité est qu’on n’y a trouvé que des ruines informes, *— fragments de stèles, d’autels votifs, de soubassements, etc., — dont il est assez difficile de préciser l’âge et la provenance. Mais l’hypothèse de temples dédiés à Hercule et à Diane est, à la rigueur, assez admissible, puisqu’on ne saurait douter qu’Avignon n’ait été, près de six siècles avant notre ère, un comptoir gréco-phénicien très fréquenté; et on sait que le Melkarth tyrien, l'Astarté phénicienne et la Diane d’Ephèse faisaient en quelque sorte partie du matériel saicré de toutes les colonies nomades venues de la Grèce et de l’Orient.
On ne saurait douter, d’ailleurs, que le fameux rocher des Doms, dont les escarpements étaient baignés de tous côtés par le Khône et les étangs, n’ait été occupé dès l’origine même des temps historiques. L’oppidum était, pour ainsi dire, tout formé sur la plate-forme presque horizontale du rocher dont l’assiette s’est conservée depuis plus de vingt siècles, et il présentait des conditions de défense naturelle trop précieuses pour ne pas avoir été de très bonne heure utilisé et habité. Les premiers occupants faisaient partie du groupe important des Cavares, dont Orange était le centre le plus populeux, et Cavaillon, sur la Durance, l’un des ports alors très fréquentés par la batellerie fluviale. Au pied du rocher, près de ces eaux tranquilles et peu profondes, un peu au-dessus du niveau des grandes inondations, des huttes, des cabanes, des hangars étaient construits suivant la mode celtique, en torchis, en bois et terre battue, flanquée de gros blocs appareillés sans ciment, couverts de chaume, de joncs et d’oseraies, tapissés de nattes de sparterie dont la culture et la fabrication ont traversé plus de vingt siècles jusqu’à nous san 9 modifications presque sensibles.
Tout cet ensemble un peu confus constituait un petite ville de pêcheurs et de mariniers étagée sur les berges et les versants de la colline, très bien disposée pour faire des échanges avec les
AVIGNON
barques et les radeaux qui remontaient ou descendaient le fleuve. Le peu de profondeur n’était pas alors un obstacle. Bien au contraire. Le grand courant du Rhône passait assez loin du rocher, au pied des collines de la rive droite. On évitait ainsi les « rapides », qui présentaient toujours un certain danger, quelquefois même des dillicultés insurmontables à la navigation. Les petites nefs de l’époque tiraient alors très peu d’eau; et même au moyen âge les navires de mer, ceux surtout qu’on appelait du nom élégant de « galères subtiles », pouvaient, convenablement allégés, remonter tous les méandres du fleuve et venir atterrir sur les berges plates, où on les échouait suivant là méthode antique pratiquée de tout temps sur les rivages méditerranéens. Avignon présentait ainsi la disposition pour ainsi dire classique de toutes les villes maritimes ou qui ont l’heureûse fortune d’être baignées par un grand fleuve et d’être adossées à une colline ou à un promontoire rocheux. Au pied, sur la rive, la ville basse, marchande, cosmopolite, Vemporium, la « marine ». Au sommet, la population autochtone, la ville sainte et guerrière, l’acropole et les temples. C’était à la cime qu’on plaçait toujours la demeure des dieux, dans cet air pur qui était lui-même un dieu.
Le nom de la ville répondait bien à cette situation de forteresse qui domine les eaux. Les étymologistes nous apprennent que la racine an ou aven signifie eau, rivière, et que le Rhône et la Saône, Rhod-ant et Sohn-an, sont « l’eau rapide » et « l’eau tranquille ». On peut donc, sans trop de témérité, traduire le vieux nom celtique Avenio ou Aouen-ion par « souverain du fleuve ou des eaux ». Il est à remarquer, d’ailleurs, que trois villes voisines, Ouas-ion (Vaison), Cabal-ion (Cavaillon), Araus-ion (Orange), ont leurs noms formés d’une manière identique, rappelant les noms anciens des cours d’eau qui les traversaient ou